CRITIQUES DE LIVRES

VALJAKKA, Minna, et Meiqin WANG. 2018. Urbanized interface. Visual Arts, Representations and Interventions in Contemporary China. Amsterdam : Amsterdam University Press

Ces trente dernières années, les villes chinoises ont vécu de telles transformations qu’elles ont attiré un grand nombre de travaux de recherche internationaux d’architecture et d’urbanisme. Dans un contexte de bouleversement permanent, il est crucial de saisir la complexité des enjeux urbains pour comprendre les transformations sociales et spatiales de la Chine. Aborder la ville grâce aux travaux d’artistes permet en quelque sorte de prendre ces phénomènes de vitesse. Tel est le programme de cet ouvrage qui analyse la manière dont la création artistique s’empare des mutations urbaines chinoises. Les espaces urbains y sont envisagés comme des sources d’inspiration, des matériaux de production, des supports d’interventions et de médiations, voire même des générateurs de positionnements et d’innovations. Comme le disent les coordinatrices de l’ouvrage : « En Chine, les villes et les espaces urbains ne sont pas figés [...]. Nous les entendons au contraire comme des sites d’évolution artistique continue et d’expérimentation créative. De multiples situations et manifestations y émergent et inspirent de nouvelles manières de négocier les impacts de l’urbanisation. De ce fait, ils ouvrent inévitablement des nouveaux discours et terrains de problématisation. » (p.27).

Cette anthologie interroge ainsi le phénomène d’« interdépendance croissante » entre « la ville et les arts », une « caractéristique distinctive des villes contemporaines à l’ère de l’urbanisme mondial » (p. 19) en examinant des productions artistiques des années 1990 à nos jours, voire, dans certains chapitres, en remontant jusqu’à l’époque de Mao. La majorité des chercheurs adopte une méthodologie d’inspiration ethnographique, et de ce fait, questionne les relations d’intimités culturelles. Minna Valjakka et Meiqin Wang ont organisé l’ouvrage en deux parties, chacune comptant cinq chapitres. La première traite des représentations et la deuxième des interventions urbaines. Les pratiques étudiées sont principalement émergentes, de petite taille, à l’échelle locale voire translocale sans pour autant négliger leur relation aux phénomènes de mondialisation. Chaque chapitre est parfaitement illustré, nourri d’entretiens et lié aux autres grâce à un véritable travail de référencement entre auteurs.

Dans le premier chapitre, « From Sidewalk Realism to Spectral Romance », Zhen Zhang présente le travail de la réalisatrice Yang Lina 楊荔鈉, figure féminine du cinéma indépendant chinois qui défend une approche directe et de la rue (p. 35) mêlant malgré tout fiction et réalité. Cet article éclaire en profondeur la pratique immersive et l’esthétique de Yang Lina qui découlent de son choix technique d’utiliser une camera DV. À travers l’analyse de plusieurs de ses œuvres (Let’s dance together, Old Men, The loves of Lao An et Longing for the rain), Zhen Zhang présente comment et pourquoi la réalisa-trice dépasse les frontières du visible, offrant une vision post-utopique d’un réalisme mélodramatique. Dans le second chapitre, Maurizio Marinelli met en lumière « l’histoire d’en bas » (history from below), celle des évictions forcées et des populations marginalisées, en étudiant des œuvres de Zhang Dali 張大力, Jin Feng 金鋒 et Dai Guangyu 戴光鬱. Il développe l’argument que les phénomènes urbains induisent, chez les artistes qui s’y intéressent, une esthétique et un questionnement en évolution révélant principalement la violence, l’inégalité sociale et les rêves utopiques des villes chinoises. Dans « The Transient City », le chapitre suivant, Jiang Jiehong aborde la photographie contemporaine chinoise en tant que réalité intangible issue des transformations urbaines. Selon lui, ce médium caractérisé par la fugacité ne souffre pas de la « tyrannie du présent » (Baschet 2018). Il analyse comment des photographes tels que Wang Jinsong 王勁松, Rong Rong 榮榮, Inri 映里, Zhang Dali 張大力, Zhang Peili 張培力 et Wang Qingsong 王慶松 nous rappellent le caractère éphémère des établissements humains. Il présente avec force les enjeux soulevés par le cycle de destructions et constructions urbaines, interrogeant l’interrelation complexe de l’homme et de son environnement à l’ère de l’anthropocène. Le quatrième chapitre, « Shadow of the Spectacular, Photographing Social Control and Inequality in Urban China », propose une vision de l’espace urbain à travers le filtre de la censure et de la propagande politique dans le travail du photographe Ni Weihua 倪衛華. Meiqin Wang argumente ici que la publicité s’apparente aux slogans politiques en s’appuyant sur les œuvres de Ni Weihua, mêlant passants, panneaux, messages inscrits et espaces urbains. Ces photographies véhiculent pour l’auteur un imaginaire de fractures sociales et urbaines, qui mettent en valeur la coexistence du luxe et de la pauvreté dans l’espace urbain chinois. Stefan Landsberger apporte ensuite une analyse historique et chronologique des slogans commerciaux, politiques et sociaux qui résonne avec le chapitre précédent. Il y analyse les discours et les acteurs, et renvoie au contexte des Jeux olympiques de Pékin de 2008, examinant le flou entre messages politiques, artistiques et médiatiques diffusés, qui induit une idée de propagande multiple. Cette étude permet alors de comprendre les désirs de propagation et d’effets de masse du politique, du local au global, autour d’un évènement international.

La deuxième partie de l’ouvrage intitulée Interventions urbaines débute par un chapitre intitulé « Urban Insertion as Artistic Strategy, The Big Tail Ele-phant Working Group in 1990s Guangzhou ». Nancy P. Lin nous y offre l’une des premières analyses en anglais du collectif Big Tail Elephant Group composé de Lin Yilin 林一林, Xu Tan 徐坦, Liang Juhui 梁鉅輝 et Chen Shaoxiong 陳紹雄. Des entretiens, des illustrations, et des descriptions de chacun de leurs processus créatifs illustrent la manière dont la ville constitue tout autant leur matériau et leur médium de choix. Nancy P. Lin propose le concept d’« insertion urbaine » (p. 184) pour caractériser leur travail, car ils imitent, critiquent et embrassent la ville dans son évolution, entre fictionalisation et appropriation de l’espace urbain qu’ils abordent dans ce qu’ils appellent les « petites brèches » (ibid.) de Canton. Dans le septième chapitre, « Cao Fei’s Magical Metropolises », Chris Berry affirme que le travail de l’artiste multimédia Cao Fei 曹斐 n’agit pas simplement comme représentation, mais également comme intervention, transformation, voire même appropriation des villes où elle travaille. L’auteur s’appuie sur un quadruple cadre herméneutique introduisant le concept d’hétérotopie de Michel Foucault, la notion d’art participatif, avant de proposer l’idée de « métropoles magiques », pour terminer sur les pratiques gestuelles présentes dans les œuvres vidéo de Cao Fei (Hip Hip Guanzghou, RMB City, My Future Is Not a Dream et Haze and Fog). Le chapitre suivant porte sur le cinéma documentaire indépendant et le phénomène des évictions dans les quartiers ou villages d’artistes pékinois. Judith Pernin questionne les processus d’acquisition et de diffusion des compétences face aux transformations urbaines portés par les combats d’une génération de réalisateurs qui protestent et enregistrent les délocalisations, en les vivant de l’extérieur puis de l’intérieur. Pour ce faire, elle analyse les documentaires de Hu Jie 胡杰 et Zhao Liang 趙亮 sur le village d’artistes de Yuanmingyuan, puis des films plus récents de Zheng Kuo 鄭闊, The Cold Winter, et de Wang Wo 王我, A Filmless festival portant sur des mouvements de résistance d’artistes et de réalisateurs dans d’autres quartiers pékinois. Dans « Migrant Workers and Public Space in Beijing », Elizabeth Parke choisit comme matériau d’étude les annonces et numéros de téléphone inscrits dans l’espace urbain à des fins publicitaires. Elle soutient que, par leur omniprésence et leurs formes, ils témoignent des revendications de droits des migrants à la ville. Tout d’abord elle présente en quoi les « dégradations » induites par ces pratiques illégales s’opposent à la gestion de l’espace public par les autorités. Puis elle questionne les définitions et les qualifications de ces textes qui constituent des formes de calligraphies urbaines. Pour finir, l’auteur met en relation ces inscriptions avec la situation sociale et politique des espaces publics à Pékin. Dans le dernier chapitre, « Translocal Site-Res-ponsiveness of Urban Creativity in Mainland China », Minna Valjakka ouvre le débat sur les enjeux translocaux des créations urbaines en Chine portées par des artistes étrangers (Marcella Campa, Stefano Avesani, Kaid Ashton et Julien Malland). L’auteur propose une nouvelle lecture de la translocalité en s’appuyant sur des échanges internationaux dans des espaces urbains entre Pékin et Shanghai. Elle analyse ces processus, qu’elle entend comme naturels, organiques et inhérents aux transformations urbaines et présente la déconstruction de l’engagement local par le partage d’expériences et l’interaction transculturelle. L’auteur montre très bien l’intégration de l’avis des habitants et leur attachement à la ville dans chacun des projets sélectionnés.

En démontrant avec force et sensibilité l’apport fondamental de l’étude des arts visuels pour aborder les enjeux urbains et leurs impacts en Chine, cet ouvrage contribue utilement aux études pluridisciplinaires qui prennent la ville et les arts visuels comme point de départ d’analyse.

Jérémy Cheval est architecte, urbaniste et chercheur à l’École Urbaine de Lyon, coordinateur du pôle formation (jeremy.cheval@universite-lyon.fr).