CRITIQUES DE LIVRES

JAGOU, Fabienne (éd.). 2018. The Hybridity of Buddhism. Contemporary Encounters between Tibetan and Chinese Traditions in Taiwan and the Mainland. Paris : École française d’Extrême-Orient

Taiwan est le paradis des religions, tant pour les pratiquants que pour les chercheurs. Séparée des régimes du continent depuis la fin du XIXe siècle, cette île a pu se garder de l’influence des mouvements sécularistes radicaux du monde chinois, et ce tout au long du XXe siècle, du mouvement du 4 Mai jusqu’à la Révolution culturelle. Après 1949, l’arrivée d’un grand nombre d’importants représentants religieux de différentes traditions issus du continent, a contribué à la diversité religieuse de l’île. Dans les années 1980-1990, grâce à la démocratisation, à l’essor économique, ainsi qu’à l’émergence de grandes organisations indépendantes et de nouveaux mouvements, Taiwan a atteint un nouveau stade de différenciation et de pluralisme religieux. Au début du XXIe siècle, Taiwan – où se trouvent les pivots d’un ensemble de réseaux religieux transnationaux – est devenu le fer de lance de la mondialisation des religions chinoises.

En ce qui concerne le bouddhisme, si beaucoup d’encre a coulé sur les organisations dans la lignée du « bouddhisme humaniste » telles que Foguangshan 佛光山 et Tzu Chi 慈濟, le bouddhisme tibétain à Taiwan, malgré son importance, n’a pas été suffisamment étudié, notamment en langue occidentale. Cet ouvrage collectif dirigé par Fabienne Jagou, maître de conférences à l’École française d’Extrême-Orient a comblé cette lacune, en analysant les enjeux spirituels, culturels, ethniques et politiques de cette tradition dans la recomposition religieuse à Taiwan, et plus largement, dans le monde chinois contemporain. Résultat final du projet international « Practices of Tibetan Buddhism in Taiwan » (2012-2015), ce volume rassemble les contributions de six chercheurs européens et de deux chercheurs taïwanais.

Dans son introduction, après une brève critique des recherches existantes, Fabienne Jagou retrace le processus politique et historique qui contribua au développement du bouddhisme tibétain à travers plusieurs dates clés, telles que : l’arrivée des premiers exilés au cours des années 1949-1950, celle des maîtres tibétains en 1980, puis la levée de la loi martiale en 1987 et la mise en œuvre de la liberté d’association en 1989. Ces transformations politiques furent notamment ponctuées par les visites du Dalaï Lama en 1997, 2001 puis en 2009. Celles-ci eurent un impact non négligeable sur la reconfiguration du bouddhisme tibétain sur l’île. Ensuite, Fabienne Jagou propose une analyse de « l’hybridité », concept central pour l’ensemble des recherches présentées. Cette hybridité se manifeste à plusieurs niveaux. Elle concerne bien entendu les interactions entre les bouddhismes tibétain et chinois, sans exclure des éléments d’autre origine, et elle implique également les mélanges linguistiques, esthétiques, liturgiques et identitaires. La position particulière de Taiwan qui se trouve aux frontières du monde chinois favorise cette hybridité, permettant ainsi une transformation et une acculturation du bouddhisme tibétain.

Les huit chapitres suivants peuvent être divisés en trois parties. Les trois premiers chapitres présentent la situation générale du bouddhisme tibétain à Taiwan, dans une perspective à la fois sociologique, spatiale et historique. Cécile Campergue présente un panorama très informatif sur les écoles, les centres, les pratiquants et les activités, en se basant principalement sur des données officielles et sur une enquête par questionnaire menée au cours de son séjour. Ainsi, elle révèle que dans les années 2000, 600 000 personnes ont adhéré au bouddhisme tibétain (2006), recense la présence de 238 centres de pratique sur l’île (2005) et que chaque année plus de 200 visas sont accordés à des moines tibétains. Elle offre également des comparaisons entre le bouddhisme tibétain à Taïwan et son homologue en occident. Sarah E. Fraser, dans son chapitre, constate que la visite du Dalaï Lama en 1997 marque une transformation de style architectural des centres du bouddhisme tibétain. Si les centres créés entre 1949 et 1997 sont plutôt discrets et situés dans des zones résidentielles, les nouveaux monastères fondés après 1997 revêtent un style plutôt himalayen, décorés d’objets importés et luxueux. L’exhibition de ces trésors religieux dans l’espace public traduit à la fois une tentative de légitimation et de diffusion du bouddhisme par une mise en scène religieuse authentique. En retraçant la vie de Changkya Qutuγtu Lozang Penpé Drönmé (1891-1957) et Gongga Laoren (1903-1997), deux figures incontournables du bouddhisme tibétain, Fabienne Jagou fait la lumière sur l’histoire de l’implantation du bouddhisme à Taiwan et sur les pratiques qui unissent la tradition tibétaine à la tradition chinoise. Cet apport d’informations sur le déroulement de leurs funérailles et la vénération des reliques permet de faire le lien entre le passé et le présent du bouddhisme tibétain sur l’île.

Les trois chapitres suivants abordent chacun une école spécifique du bouddhisme tibétain. Le chapitre de Cody R. Bahir est dédié au phénomène du « renouveau de l’école Zhenyan », une forme du bouddhisme ésotérique qui connut un âge d’or pendant la dynastie des Tang et qui s’est introduit au Japon en tant que Shingon. Le cas d’étude est typique de la réinvention religieuse et l’hybridité qu’elle engendre : la légitimité des leaders de l’école Zhenyan actuelle est issue à la fois de leur inscription au lignage du Shingon japonais et de leur réception de la transmission du bouddhisme tibétain. Ester Bianchi présente une étude de la diffusion des enseignements du dzokchen de Larung gar au sein de la population chinoise du continent et de Taiwan, et ce grâce à la fameuse Académie bouddhique des cinq sciences Larung gar à Sertar (Sichuan). L’extraordinaire influence de ce courant chez les Chinois issus de l’ethnie han s’explique, d’après l’auteur, par le cumul de plusieurs facteurs individuels et contextuels tels que : la condition politique locale relativement tolérante, l’accessibilité et la flexibilité de l’organisation, l’attitude inclusive des maîtres tibétains vis-à-vis des traditions bouddhiques chinoises ainsi que leur capacité d’enseigner en chinois et d’utiliser les médias modernes. La contribution de Magdalena Maria Turek ne concerne pas directement Taiwan, mais se focalise sur le renouveau de l’école Barom Kagyü au Kham après l’époque maoïste. L’auteur analyse les stratégies des maîtres tibétains pour la reconstruction de la continuité de leur école, en soulignant particulièrement l’engagement des Chinois dans ce mouvement et l’impact des réseaux bouddhiques transnationaux.

Les deux derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés au maître en tant qu’individu. En effet, comme Fabienne Jagou le souligne dans son introduction, l’hybridité du bouddhisme tibétain à Taiwan ne serait pas concevable sans les efforts des maîtres charismatiques et l’imaginaire incarné qu’ils véhiculent. Huang Ying-chieh choisit comme cas d’étude la transmission de l’enseignement du bouddhisme tibétain au travers d’activités oraculaires par un maître chinois avant d’être officiellement reconnu en tant que maître de l’école Karma Kagyü en 1992. Hsiao Chin-sung fournit une recherche biographique de son maître Ouyang Wuwei (1913-1991) qui étudia le bouddhisme au Tibet de 1934 à 1951 et qui devint plus tard le fondateur des études tibétaines à Taiwan.

Ces histoires variées nous permettent de mieux comprendre la vivacité, la diversité et la créativité du bouddhisme tibétain dans le monde chinois. Certainement, il reste encore un vaste terrain à explorer, par exemple les groupes qui ne se réclament pas du bouddhisme tibétain mais intègrent en réalité des textes ou des rituels tibétains dans leur pratique. Malgré la variété des chapitres aux niveaux du style et de l’application de la notion de « l’hybridité », ce livre apporte une contribution importante tant pour les études taïwanaises que pour les études du bouddhisme tibétain grâce à ses riches matériaux ethnographiques et ses approches multi-échelle. Avec « l’hybridité », ce volume nous rappelle que l’expansion trans-ethnique d’une religion entraîne des adaptations et des innovations, et que tout attachement à une identité pure, immuable, et exclusive, n’est qu’illusion.

Zhe Ji est professeur de sociologie au département d’Études chinoises de l’Inalco (zhe.ji@inalco.fr).