CRITIQUES DE LIVRES

LEE, Ching Kwan. 2018. The Specter of Global China: Politics, Labor, and Foreign Investment in Africa. Chicago et Londres : University of Chicago Press

« La Chine est-elle la nouvelle puissance coloniale en Afrique ? ». Il s’agit là d’une question médiatique et fréquemment soulevée. La professeure Ching Kwan Lee nous rappelle pourtant, dans son nouveau livre The Specter of Global China, qu’il est impossible d’y apporter une réponse car le colonialisme, tout comme le néo-colonialisme, constituent des cadres analytiques fondamentalement inappropriés. Le colonialisme renvoie à un contexte historique et géopolitique particulier au cœur duquel les colonisateurs profitent généralement d’un monopole commercial ou de droits exclusifs dans les territoires colonisés. La Chine cependant, est arrivée tardivement en Afrique et ne jouit pas des mêmes privilèges, et l’Afrique contemporaine est foncièrement différente de l’Afrique de l’ère coloniale des siècles passés.

Le lecteur ne devrait pas se sentir déçu par cette absence de réponse car dans son livre, Lee pose et répond à une question plus pertinente encore : « le capital d’État chinois est-il un type de capital à part ? ». Les investissements chinois à l’étranger portent souvent la marque de l’« État chinois » et inspirent par conséquent la « méfiance » envers un agenda politique dissimulé, un piètre droit du travail, et l’atteinte au développement du pays hôte. En somme, on s’inquiète souvent du fait que les investissements chinois à l’étranger seraient des accords gagnant-perdant qui font les affaires de la Chine, et les frais du pays-hôte. Ces préoccupations sont-elles empiriquement fondées ?

Forte de plusieurs décennies de recherche sur le capitalisme chinois en Chine du Sud et sur la Chine globalisée, Lee a dirigé des recherches ethnographiques en Zambie sur la question pendant six ans. Elle y répond en comparant le capital d’État chinois et les capitaux privés internationaux dans les secteurs des mines de cuivre et de la construction en Zambie. Suggérant qu’il existe de multiples formes de capital (ou, comme elle l’écrit dans le premier chapitre, « des variétés de capital »), elle propose un cadre analytique qui appréhende le capital comme des processus et des relations de pouvoir ancrés dans la société où se déroulent leurs activités. Lee observe les processus et les relations de pouvoir de différents capitaux à « trois moments » (pp. 10-3), à savoir : 1) l’accumulation de richesse, 2) la production, et 3) la philosophie managériale. Tous ces moments du capital sont sujets à une résistance locale (pp. 13-21) venant du haut (négociations politiciennes, régulations étatiques par exemple) et du bas (grèves, émeutes, rumeurs).

Lee apporte une réponse positive à sa question de recherche. Elle avance que le capital d’État chinois est en effet différent des capitaux privés internationaux dans certaines circonstances. La différence fondamentale réside dans l’objectif du capital. Pour les capitaux privés, la « maximisation des profits » (réaliser autant de profits que possible) est le seul objectif prioritaire. En ce qui concerne le capital d’État chinois, il s’agit d’une « optimisation des profits », ce qui signifie que le capital doit répondre simultanément à plusieurs types d’intérêts qui incluent notamment la sécurité des ressources naturelles de la Chine et l’expansion de son influence politique en Afrique, tout comme la recherche du profit et l’accroissement du marché. En fait, cet objectif d’optimisation des profits ne fait pas du capital chinois un capital plus néfaste que les autres, mais au contraire, le rend plus vulnérable vis-à-vis des décisions politiques et syndicales locales. Contrairement aux capitaux privés internationaux, l’investissement étatique chinois est plus enclins à négocier avec les responsables politiques et les travailleurs zambiens, donnant ainsi à ces derniers une marge de manœuvre potentielle pour défendre leurs propres intérêts.

Dans le premier chapitre, Lee établit une brève revue de littérature sur le capitalisme en Chine et les caractéristiques institutionnelles du système d’entreprise chinois afin d’informer le lecteur sur les sociétés d’État chinoises implantées à l’étranger. Ensuite, Lee expose son cadre conceptuel sur les variétés de capital pour analyser le capital d’État chinois au niveau international. Puisque l’ancrage local est considéré comme un facteur clé de l’organisation des activités économiques internationales, Lee met l’accent sur les caractéristiques de l’État patrimonial zambien et ses politiques populistes ainsi que sur sa lutte pour le développement à l’ère post-coloniale.

Le deuxième chapitre se concentre sur le premier moment du capital, c’est-à-dire sa logique d’accumulation. Lee étudie le contraste entre la réaction du capital d’État chinois et celle des capitaux privés internationaux face à la crise financière mondiale de 2008, et également face aux nouvelles mesures économiques et stratégies de développement adoptées par la Zambie la même année. Lee montre que la différence clé tient dans le concept de profit. À la différence des capitaux privés mondiaux pour lesquels le profit concerne avant tout l’argent, le clientélisme politique à l’échelle locale et l’accès aux denrées et aux ressources (comme le cuivre) sont d’autres formes de profit importantes pour le capital chinois. En conséquence, les acteurs politiques et économiques de Pékin et de Zambie façonnent conjointement la logique d’accumulation de richesses par le capital chinois.

Le troisième chapitre examine le capital à travers la dimension du travail. Il étudie la façon dont les deux types de capitaux gèrent leur main d’œuvre. Dans une économie mondiale largement néolibérale, le travail se trouve être dans les deux cas affecté par la précarisation. Néanmoins, les conditions de travail liées aux capitaux privés internationaux dépendent principalement des fluctuations des prix du marché, la principale préoccupation des entreprises multinationales étant la vente des marchandises, le cuivre en particulier. En revanche, le capital chinois est à la fois sensible aux prix et à la production. Une production stable destinée à l’export vers la Chine est de première importance. Il en résulte que les entreprises d’État chinoises sont plus vulnérables face aux grèves des travailleurs, ce qui les rend plus enclines à trouver des compromis pour répondre à leurs demandes. En d’autres termes, les entreprises chinoises sont non seulement sensibles aux prix du marché, mais également sensibles aux questions politiques dans la gestion de leur main-d’œuvre, en particulier lorsque les politiciens travaillent de pair avec les salariés pour négocier auprès des entreprises chinoises.

Le quatrième chapitre concerne la philosophie managériale. Lee identifie deux approches de travail distinctes – le « carriérisme individuel » (pp. 102-4) des expatriés au sein des entreprises privées internationales, et l’« abnégation » (« eating bitterness ») (pp. 95-101) des responsables chinois. La culture du travail des entreprises d’État chinoises est plus contrôlée et tourne davantage autour du collectif que celle des entreprises internationales. Alors que certains Zambiens soupçonnent toujours le personnel chinois d’être constitué de travailleurs détenus, d’autres affichent leur respect pour les efforts et la discipline des directeurs chinois travaillant aux côtés des travailleurs locaux.

Après avoir comparé les trois moments des deux types de capitaux, Lee aborde dans le chapitre cinq le contre-mouvement de l’État zambien et la résistance des travailleurs face aux capitaux étrangers. Bien que de nombreuses mesures aient été prises, les divisions internes et les divergences d’intérêts entre les Zambiens, en particulier les ouvriers, ont profondément détérioré les efforts de négociation collective. Dans son dernier chapitre, Lee conclut en ouvrant sur des études de cas menées dans d’autres pays africains ou d’Amérique latine, montrant ainsi la pertinence intellectuelle de la notion de « variétés de capital ».

L’un des messages clé de cet ouvrage est que le capital chinois à l’étranger est en réalité moins puissant que dans l’imaginaire collectif, et il est parfois plus enclin que les capitaux internationaux à trouver des compromis pour répondre aux revendications locales. Elle suggère que les pays en développement se coordonnent mieux en interne pour gérer l’arrivée des investissements chinois afin de servir leurs intérêts propres en matière de développement.

Ce livre représente une contribution majeure de Lee aux études sur la présence chinoise en Afrique et les investissements chinois à l’étranger, domaines dans lesquels les cadres théoriques et les études comparatives sont encore insuffisants. Cependant, comme elle le souligne également, le capital d’État chinois varie selon les circonstances et peut donc différer dans d’autres secteurs que celui de l’extraction du cuivre en Zambie. Des recherches supplémentaires doivent être effectuées sur d’autres variétés de capital, notamment les capitaux chinois privés, les capitaux d’État occidentaux, et les économies émergentes dans des secteurs stratégiques et non stratégiques en Afrique et sur d’autres continents.

 
Traduit par Gabriel Benet.
Katy N. Lam est maître de conférences à l’Université polytechnique de Hong Kong (katy.nt.lam@polyu.edu.hk).