CRITIQUES DE LIVRES
« Notre génération » : la fabrique des identifications collectives en Chine et à Taïwan
Ce dossier spécial de
Perspectives chinoises aborde le thème important des identités générationnelles et des formes originales d’actions collectives auxquelles elles donnent lieu à travers le monde sinophone contemporain, au gré des changements sociaux. Ce projet est né de l’observation du développement d’une riche diversité d’étiquettes générationnelles - imposées ou autoattribuées -, qui ont fleuri au sein du monde sinophone au cours des dernières décennies : « nés dans les années 1950/1980
[1]» (
wuling/
baling hou 五零/八零後), la « génération perdue » (
shiluo de yidai 失落的一代), la « deuxième génération d’enfants uniques » (
du er dai 獨二代) ou la « cinquième génération de cinéastes » (
diwu dai daoyan 第五代導演) en Chine ; les « baby-boomers » (
ying yi chiu sai doi 嬰兒潮世代), la « génération X » (
X sai doi X世代), « nés dans les années 1980 » (
baat sap hau 八十後), ou la « génération maudite » (
bei jo jau dik jat doi 被詛咒的一代) à Hong Kong ; la « tribu des fraises (sauvages) » ((
ye)
caomei zu (野)草莓族), la « génération d'après-guerre » (
zhanhou shidai 戰後世代), les « fifth-graders » (
wunianji 五年級, c’est-à-dire ceux nés dans la cinquième décennie de la République de Chine soit dans les années 1960), les «
millennials » (
qianxi 千禧), la « génération désabusée » (
yanshi dai 厭世代), ou la « deuxième génération de continentaux » (
waishengren houdai 外省人後代) à Taïwan. Tous ces termes semblent suggérer une importante diversité d’identités et d’étiquetages générationnels, révélant à la fois des lignes de fracture séparant les groupes sociaux et des processus complexes d’identifications collectives fondées sur diverses expériences partagées entre cohortes. En effet, certains de ces termes peuvent être utilisés dans la vie quotidienne, tandis que d’autres semblent restreints au vocabulaire académique. Certains sont considérés comme allant de soi, tandis que la légitimité d’autres est l’objet de débat et de négociations. Certains sont mobilisés par les individus pour se définir et s’identifier à d’autres, menant parfois à des actions collectives au nom d’intérêts ou de valeurs perçus comme partagés au sein d’une génération, tandis que d’autres peuvent être utilisés comme des étiquettes stigmatisantes imposées à autrui. Certains dérivent d’événements ou d’expériences spécifiques à un lieu, tandis que d’autres peuvent s’inspirer de catégories étrangères et circuler à travers les frontières. Certains tirent leur nom d’évènements ou d’expériences localement partagés, tandis que d’autres constituent parfois des emprunts à des catégories formulées à l’étranger et circulant par-delà les frontières. Certains font référence à des expériences collectives largement partagées au niveau d’une société, tandis que d’autres ne font sens qu’au sein de sous-groupes spécifiques (sociaux, professionnels ou ethniques). Et, même si certains de ces termes se ressemblent – nés dans les années 1980 en Chine et à Hong Kong, par exemple –, ceux-ci peuvent en réalité recouvrir des valeurs et des intérêts collectifs très distincts selon le contexte dans lequel ils sont formulés. Dans leur ensemble, ces termes reflètent donc la richesse et la diversité des identifications et des catégories générationnelles dans les différentes composantes du monde sinophone, et interrogent l’importance des générations comme agent classificateur façonnant les relations sociales, les représentations et les actions collectives.
Comme l’ont souligné plusieurs sociologues, jusqu’à il y a 20 ans, la notion de génération était largement négligée dans l’étude sociologique de la stratification sociale par rapport à la classe sociale, au genre ou à la « race » (Pilcher 1994 ; Edmunds et Turner 2002). Depuis, et probablement de manière concomitante à la popularité croissante de la notion de génération dans le discours public lui-même, « un changement, à un certain niveau, s’est produit avec un regain d’intérêt académique pour la sociologie des générations » (Connolly 2019 : 2). Alors que les approches précédentes avaient tendance à être cantonnées au domaine des études sur les parcours de vie ou à des « aspects spécifiques des histoires sociales » documentant « l’impact de générations spécifiques sur le changement social », les chercheurs ont commencé à « [explorer] les générations comme une identité collective supplémentaire digne d’attention » (Edmunds et Turner 2002 : 2). Dans cette perspective, l’ouvrage fondateur de Karl Mannheim,
The Problem of Generations (1952), a constitué « le point de référence canonique et unificateur de ce champ » (Connolly 2019 : 2). Son essai précurseur a en effet démontré le lien existant entre la conscience générationnelle et l’expérience subjective du temps : alors que la « situation de génération » ne décrit que la position commune occupée par les personnes nées à peu près en même temps au sein de la « dimension historique du processus social » (1952 : 290), l’« ensemble générationnel » (ou génération effective) apparaît « lorsqu’un lien concret est créé entre les membres d’une génération du fait de leur exposition aux symptômes sociaux et intellectuels d’un même processus de déstabilisation dynamique », conduisant à la prise de conscience de perspectives de vie identiques (
ibid. : 303). Les individus peuvent toutefois réagir différemment à ce « rythme du changement », participant ainsi à la création d’« unités générationnelles », dont les membres articulent la conscience de leur situation commune par des manières spécifiques de « [travailler] le matériau de leurs expériences communes » (
ibid. : 304). En ce sens, les premières impressions et les expériences de jeunesse, mais aussi les moments d’instabilité et de changement social intenses, jouent un rôle essentiel dans la formation de cette conscience. S’inspirant de Karl Mannheim, un nombre croissant de recherches ont donc souligné la nécessité de se détourner de la perspective réduisant les générations à des cohortes (classe d’âge) pour prêter plutôt attention aux processus conduisant « différentes cohortes de naissance [à] se définir en termes de catégorie générationnelle commune » (Edmunds et Turner 2002 : 180). Ces études ont donc insisté sur le rôle crucial de l’expérience partagée d’événements traumatiques, de la narration et du récit, ainsi que des relations intergénérationnelles et des expériences genrées dans l’émergence d’identités générationnelles.
Comme l’a indiqué Michel Bonnin, la « conscience d’appartenir à une certaine génération [...] est plus répandue en Chine que dans la plupart des pays » (2006 : 245) – une remarque qui pourrait également s’appliquer à Hong Kong et à Taïwan étant donné la prolifération des étiquettes générationnelles citées plus haut, et qui pourrait faire écho à l’intensité des changements sociaux qui ont façonné le passé récent de ces espaces, bien que de manière très différente. Ainsi, les approches générationnelles se sont également développées au sein des études chinoises, en particulier depuis la fin des années 1990. En Chine, une attention particulière a été accordée au parcours de vie de la « génération perdue » de la Révolution culturelle (Chan 1985 ; Hung et Chiu 2003 ; Bonnin 2016 ; Yang 2016 ; Xu 2019) et aux jeunes générations d’enfants uniques (Moore 2005 ; Yan 2006 ; Constantin 2013 ; Kan 2013). À Taïwan, certains se sont concentrés sur les générations situées entre l’occupation japonaise et le mouvement contestataire Tangwai (
Dangwai yundong 黨外運動, littéralement « hors du Parti ») des années 1970 et 1980 du point de vue de leur rôle dans l’histoire intellectuelle et politique (Hsiau 2010, 2021 ; Wu
et al. 2017), tandis que d’autres ont centré leurs études sur l’évolution des comportements politiques, des valeurs collectives et des identités des jeunes Taïwanais nés dans les années 1980 et 1990, après la démocratisation (Chang et Wang 2005 ; Rigger 2006 ; Lepesant 2011, 2012). À Hong Kong, des chercheurs ont montré le lien entre l’émergence récente du terme
baat sap hau (« post-1980 »), et les débats entourant la politisation des membres de cette cohorte dans le contexte de l’après-rétrocession (Lui 2007 ; Shen et Wong 2012 ; Ku 2019)
[2]. Cependant, malgré de rares exceptions (Bonnin 2006 ; Hsiau 2021), les approches quantitatives et appréhendant les générations comme des cohortes strictement définies demeurent largement dominantes dans ces travaux. Les recherches existantes tendent à négliger aussi bien la compréhension des processus et des configurations sociales conduisant à des formes multiples d’identifications générationnelles, que les représentations et débats entourant l’usage spécifique des étiquettes générationnelles qui prolifèrent actuellement. En d’autres termes, comme l’a récemment indiqué le sociologue Hsiau A-chin dans le contexte de la recherche taïwanaise sur les générations, l’âge a tendance à être « traité objectivement comme un facteur parmi les propriétés sociales des personnes interrogées, plutôt que comme constitutif d’une identité subjective » (2021 : 14).
En adoptant des approches ancrées et compréhensives des processus d’identifications générationnelles, les cinq articles de ce dossier spécial offrent une perspective différente sur les générations en Chine et à Taïwan : ils interrogent ce que les individus entendent et qui ils incluent lorsque ceux-ci parlent de « notre génération » (
women zhe yi dai 我們這一代), et se plongent dans les situations spécifiques et les configurations sociales conduisant les individus à exprimer des formes générationnelles d’identification collective. L’article de Sun Jiawen s’intéresse tout d’abord à la « jeunesse sans regret » (
qingchun wuhui 青春無悔), une étiquette associée aux
zhiqing (知青 jeunes instruits) en Chine depuis le début des années 1990, et en retrace soigneusement la généalogie à partir d’entretiens de première main. Alors que la légitimité de cette étiquette est souvent rejetée, ou du moins débattue, et que son origine est généralement attribuée aux
zhiqing de l’élite dont les expériences à la campagne étaient plus susceptibles d’avoir été positives, Sun montre que les premiers
zhiqing à avoir promu l’utilisation de cette étiquette étaient, contre toute attente, les moins susceptibles d’être « sans regret ». Elle explique ce paradoxe en démontrant l’usage utilitariste fait de cette étiquette de « jeunesse sans regret » par des sous-groupes spécifiques de
zhiqing moins aisés, au lendemain du massacre de la place Tiananmen, et ce afin de rendre leurs projets de commémoration de leur passé collectif acceptables aux yeux des autorités chinoises. Sun souligne que, loin d’être une étiquette réifiée et réifiante, la « jeunesse sans regret » révèle en réalité les enjeux complexes et les négociations associés aux processus d’étiquetage générationnel dans le contexte chinois : à la fois parce que la narration et la mise en récit, essentielles à la création d’une conscience générationnelle (Edmunds et Turner 2002 : 181), restent politiquement contraintes en Chine, et parce que la diversité des expériences vécues selon les différentes catégories de
zhiqing peuvent conduire les individus à endosser des récits multiples et parfois contradictoires du passé et du présent.
La relation entre mise en récit, identité générationnelle et actions collectives se retrouve également dans l’article de Hong Tao, lui aussi consacré à d’anciennes
zhiqing, bien qu’avec une approche très différente. En analysant les essais (auto)biographiques et les récits quotidiens publiés par deux femmes, autrefois envoyées à la campagne, sur leurs blogs respectifs créés vers 2007, Hong montre comment l’interprétation que ces femmes font de leur propre passé a participé à leur devenir en tant que pionnières et figures maternelles de la cause
tongzhi (同志)
[3]. Loin d’une vision déterministe du parcours de vie, et à travers une reconstruction minutieuse de leur « processus d’engagement social dans le temps » (p. 22), Hong démontre l’agentivité politique qui anime les récentes carrières militantes de ces deux femmes. L’article soutient donc que la naissance du « rôle de mère dans les communautés LGBT en Chine », initié par ces deux femmes, est « né de la rencontre entre deux générations » (« deux mères, anciennes
zhiqing, qui apprenaient à négocier leur nouvelle vie de retraitée tout en revisitant de manière critique leur passé personnel et collectif » ; et de jeunes
tongzhi « en âge de se marier », confrontés à la stigmatisation sociale et la marginalisation, mais cherchant à construire une solidarité communautaire et à se réapproprier de la chaleur familiale ») tout en ayant été « rendue possible grâce à une blogosphère dynamique apparaissant comme un espace pour les discours critiques et une arène sociale pour l’auto-(ré)invention » (p. 22).
L’article de Justine Rochot souligne également le rôle central joué par Internet dans la création de communautés, les aspects genrés de la conscience générationnelle, ainsi que l’influence du vieillissement et de la retraite en tant que moments charnières du parcours de vie où la narration de soi joue un rôle important dans la reconfiguration des identifications collectives. En analysant la très populaire émission en ligne intitulée « Les
dama de Pékin ont quelque chose à dire », où des femmes retraitées nées entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1960 prennent la parole au nom de leurs pairs vieillissants, son article examine les nouvelles formes d’identification de groupe et d’actions collectives en ligne qui émergent chez les citadines récemment retraitées, ayant grandi pendant la période maoïste et appartenant aux premières cohortes de parents d’enfant unique. En démêlant les différents types de « nous » au nom desquels ces femmes retraitées prennent la parole ainsi que les griefs qu’elles expriment, Rochot montre que si leur conscience de groupe renvoie certes à une commune expérience de jeunesse perturbée par le Maoïsme, cette conscience doit également être comprise, de manière plus large, comme le résultat de multiples processus sociaux de production de groupes.
L’article de Lin Qing et Mao Jingyu approfondit quant à lui le thème de la grand-parentalité, un phénomène de plus en plus répandu qu’elles décrivent comme « un espace crucial pour explorer les relations entre la première génération d’enfants uniques en Chine et leurs parents » (p. 47). À partir de l’analyse de 120 entretiens menés auprès de membres d’une même famille issus de différentes générations à Tianjin, les auteurs confrontent les points de vue et les expériences divergents de deux générations sociales et familiales (les enfants uniques adultes nés dans la période charnière des années 1980, et leurs parents, pour la plupart retraités, nés dans l’après-guerre) concernant l’éducation des enfants et les obligations familiales. Le recours aux grands-parents pour la prise en charge des enfants étant devenu de plus en plus courant en Chine dans un contexte de réduction des aides publiques pour la prise en charge de la petite enfance, l’article remet en cause les représentations familialistes largement répandues en soulignant le fardeau que ces obligations représentent souvent pour les grands-parents vieillissants ainsi que les conflits, insatisfactions et négociations auxquelles elles donnent lieu entre générations. Tout en soutenant que ces points de vue illustrent un processus d’individualisation, tant chez les enfants uniques que chez leurs parents âgés élevés dans une période de collectivisme, les auteures montrent que les limites du système de protection sociale contraignent encore l’expression de l’individualisation des parents âgés et contribuent au maintien d’un fort sentiment d’interdépendance et de solidarité entre générations, en dépit des frustrations que cela peut générer. Bien qu’adoptant une perspective centrée sur les générations familiales, l’article identifie néanmoins une articulation entre les tensions observées dans la sphère familiale et les attitudes et valeurs générationnelles partagées à un niveau sociétal plus large.
Alors que la plupart des articles du dossier spécial révèlent un intérêt académique accru pour les identifications collectives et les expériences de vieillissement des cohortes d’après-guerre dans les contextes chinois, l’article de Tanguy Lepesant invite à porter le regard au-delà de la Chine et à examiner d’autres types d’identifications générationnelles à l’œuvre chez les jeunes adultes taïwanais. Lepesant montre que la grande majorité des recherches existantes sur les générations à Taïwan ont tendance à appréhender les générations comme des cohortes et les délimitent généralement à l’aide de dates spécifiques qui varient souvent d’une recherche à l’autre. En adoptant une approche configurationnelle inspirée d’Elias (1991), Lepesant se détache des recherches existantes et offre une synthèse bienvenue de l’ensemble complexe de changements sociaux ayant conduit les jeunes nés dans les années 1980 et 1990 à progressivement développer des caractéristiques communes objectivables et une conscience générationnelle spécifique – lesquels ne sont pas sans effets importants sur la reconfiguration de l’environnement politique et électoral taïwanais. Au-delà du rôle joué par le nouvel ordre institutionnel, idéologique, éducatif et médiatique né de la démocratisation et sous lequel les cohortes nées dans les années 1980 et 1990 ont été élevées, Lepesant met également en évidence des étapes importantes dans le processus de conscientisation et de politisation de ces cohortes, allant de la politisation restreinte du début des années 2000 à la politisation étendue des années 2010.
Malgré leur diversité thématique, les articles de ce dossier spécial nous permettent d’identifier des questions transversales et des thèmes fédérateurs qui peuvent constituer une base pour renouveler les recherches existantes sur les générations dans le champ des études chinoises et au-delà. Le premier aspect qui mérite d’être mentionné est l’effort des auteurs pour prendre le contrepied de l’analyse générationnelle fondée sur des cohortes strictement définies, dans le but de mieux comprendre les générations comme des formes spécifiques d’identification collective nées d’interactions et d’actes de narration. En se concentrant sur la façon dont les gens « parlent et font les générations » (Timonen et Conlon 2015), les articles nous permettent de considérer les générations moins comme des unités sociales stabilisées et objectivables que comme des actes de typification (Schütz 1964) nés d’interactions et de configurations sociales spécifiques, et dont les significations et les frontières peuvent changer et donner lieu à diverses interprétations selon le lieu, le moment et les personnes qui les expriment. L’article de Sun, qui met en évidence les débats suscités par l’étiquette de « jeunesse sans regret » associée aux
zhiqing, constitue un exemple révélateur des circonstances politiques spécifiques qui conduisent certains individus à promouvoir et à endosser une étiquette générationnelle (positive) contredisant leur propre expérience (essentiellement négative) : ici dans le contexte de leur relation avec l’État chinois au lendemain des événements de juin 1989. Le rôle des interactions entre groupes sociaux est également mis en avant dans plusieurs articles qui soulignent le rôle du stigmate, parfois imposé à des cohortes spécifiques, dans la (re)formation d’une identité autour d’un « nous » défini par un processus de renversement du stigmate, comme la description par Lepesant des « fraises (sauvages) » à Taïwan, ou le récit par Rochot de l’appropriation de l’étiquette péjorative de
dama par les femmes chinoises vieillissantes. Par ailleurs, les articles de Sun, Lepesant, Hong et Rochot permettent de mesurer le rôle crucial joué par le développement récent des technologies numériques – et donc par la mise en relation intensifiée d’individus dispersés grâce à des espaces en ligne où ils peuvent confronter leurs expériences communes – dans le renforcement récent des identifications générationnelles, et ce même au sein de cohortes plus âgées, qui s’avèrent en réalité être de grandes utilisatrices des technologies numériques. Si cet aspect a été largement absent des développements récents des théories consacrées aux générations, les contributions de ce dossier spécial, par leur approche ancrée sur le travail de terrain, indiquent des directions possibles pour de nouvelles recherches.
Une question importante abordée dans les articles concerne également le lien entre le vieillissement et la conscience générationnelle, en particulier parmi les cohortes chinoises nées dans l’après-guerre. Alors que les chercheurs sur la Chine ont déjà écrit un grand nombre de travaux passionnants sur les expériences de jeunesse et le parcours de vie de ces groupes nés et élevés pendant les premières années de la période maoïste, notamment sur la génération des gardes rouges et des jeunes instruits, l’effet du vieillissement et de la retraite sur la reconfiguration de leurs identifications collectives et le rôle joué par l’interprétation de leur propre passé dans l’émergence de nouvelles formes d’actions collectives à un âge avancé ont été largement négligés. Ceci est d’autant plus regrettable que, comme l’ont montré les théoriciens des générations, « l’identité générationnelle s’exprime dans les histoires que les gens racontent sur eux-mêmes et leur vie », et que ces récits jouent un rôle particulièrement important lorsque les gens sont confrontés à leur vieillissement (Edmunds et Turner 2002 : 181). Les contributions de ce numéro constituent donc un premier pas pour combler cette lacune dans la recherche. Comme le montre l’article de Hong sur les blogs écrits par deux anciennes
zhiqing, les récits de soi et les récits collectifs – et donc les identifications et les frontières du groupe – peuvent en effet être soumis à des changements en fonction du présent auquel les individus doivent faire face : à ce titre, « les récits de souffrance et d’héritage passés [peuvent devenir] des ressources cognitives, permettant aux [individus] d’élaborer de nouveaux schémas de soi en relation avec les autres » (p. 22). Rochot démontre également que les défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les parents retraités d’enfants uniques peuvent en réalité contribuer à reconfigurer leur identification générationnelle au-delà de traumatismes partagés de jeunesse pour inclure un ensemble plus large d’expériences partagées (essentiellement genrées et urbaines) relatifs à leur vieillissement et à leur retraite. Parmi ces expériences partagées, le fardeau que représentent les obligations grand-parentales à une époque de réduction des options de prise en charge de la petite enfance joue un rôle important dans la reconfiguration des identifications de groupe, comme le montre également l’article de Lin et Mao. Dans l’ensemble, le vieillissement et la retraite des cohortes chinoises de l’après-guerre, et la relecture de leur propre passé collectif en contexte socialiste participent à l’élaboration de nouvelles formes d’actions collectives et d’engagement social : de l’implication de mères anciennes
zhiqing dans la défense des droits LGBT jusqu’à l’essor de plateformes en ligne où des femmes retraitées prennent la parole au nom des cohortes vieillissantes de parents d’enfant unique. Alors que de telles approches liant les recherches sur le vieillissement et l’analyse générationnelle émergent dans les études sur la Chine, elles restent presque absentes dans d’autres parties du monde sinophone. Un fait d’autant plus regrettable que les nouvelles cohortes de retraités taïwanais de l’après-guerre, par exemple, se révèlent de plus en plus engagées dans la politique des partis et d’autres formes d’actions collectives.
L’attention croissante accordée au vieillissement des cohortes d’après-guerre socialisées pendant la période maoïste, comme l’illustre ce numéro spécial, enrichit plus généralement la littérature académique actuelle sur les générations qui se concentre de plus en plus sur le vieillissement de la « génération mondiale » des « baby-boomers » (Edmunds et Turner 2005 ; Bristow 2015, 2016) mais étend rarement son intérêt au-delà des études de cas occidentales. Les exemples donnés par Edmunds et Turner d’« événements marquants qui sont entrés dans la conscience mondiale », notamment la guerre du Vietnam, l’assassinat du président Kennedy ou la mort de la princesse Diana, bien que très locaux, sont considérés comme façonnant encore la manière dont « les personnes qui les ont vécus [...] définissent leur époque » (2002 : 184). Il est toutefois probable que les tournants historiques collectifs à travers lesquels les cohortes d’après-guerre lisent leur parcours de vie et que celles-ci considèrent comme des expériences partagées façonnant leur identification groupale et leurs attitudes présentes, diffèrent considérablement dans les contextes non occidentaux et dans les pays d’Asie de l’Est, et ce malgré l’influence commune de la guerre froide et de la chute du communisme sur les parcours de vie. De ce point de vue, il importe donc de rechercher et comparer plus avant la manière dont les événements locaux et mondiaux, ainsi que les expériences présentes du vieillissement, participent à la (re)formation de diverses échelles d’identification générationnelle parmi les cohortes d’après-guerre dans le monde, y compris dans les parties historiquement divergentes du monde sinophone.
Traduit par Sébastien Roussillat.
Justine Rochot est chercheure postdoctorale de la Fondation Chiang Ching-kuo, rattachée au Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) à Paris et associée au Centre d’étude français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hong Kong. CECMC, Campus Condorcet, Bâtiment EHESS, 2 cours des Humanités, 93300 Aubervilliers, France (justine.rochot@ehess.fr).
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[1] Il est commun en Chine de désigner les générations en fonction d'ensembles décennaux : on parle ainsi des
wuling hou 五零後 (littéralement « post-50 ») pour désigner les personnes nées dans les années 1950, des
baling hou 八零後 (littéralement « post-80 ») pour les personnes nées dans les années 1980 etc. Si la traduction en « post-1950 » ou « post-1980 » est commune en anglais, le choix a été fait, par souci de lisibilité en français, de parler plutôt de « [personnes] nées dans les années 1950 ou 1980 ».
[2] Voir aussi Chan King-Fai 陳景輝, « 八十後的前世今生 »
(Bashi hou de qianshi jinsheng, Passé et présent de ceux nés dans les années 1980),
InMediaHK.net (獨立媒體), 10 janvier 2010, http://www.inmediahk.net/node/1005677 (consulté le 10 octobre 2020).
[3] Tongzhi (camarade) est un terme de plus en plus utilisé dans les communautés de langue chinoise pour désigner les gays, les lesbiennes et plus largement les personnes ne répondant pas aux stéréotypes de genre.