CRITIQUES DE LIVRES
Déconstruire la « jeunesse sans regret » : pouvoir d’État, mémoire collective et formation d’une narration populaire sur la génération des jeunes instruits
Ce matin du 27 janvier 2004, un bus part de Chengdu et se dirige vers Chongqing suivant l’autoroute Chengyu. Wang, à la fois inquiet et excité, se trouve dans ce bus. Originaire de Chengdu, Wang est le fondateur du « Site internet des jeunes instruits de la Chine de l’ouest
[1] » (
Zhongguo xibu zhiqing wang 中國西部知青網). Internet était alors en plein essor en Chine, et dès sa création en 2003 le site a attiré des milliers de visiteurs. Un utilisateur, Ma, originaire de Chongqing, avait provoqué Wang sur le forum du site : « Vous, les jeunes instruits de Chengdu, vous avez mis en avant la “jeunesse sans regret”, cela prouve que vous aimez votre vie à la campagne, alors pourquoi ne retournez-vous pas dans le Yunnan pour continuer à être jeunes instruits ? » Wang avait essayé d’expliquer à Ma qu’il y avait des compromis à faire, mais il était clair qu’ils n’arriveraient pas à tomber d’accord. Finalement, ils ont décidé de se rencontrer pour poursuivre leurs débats. Ma a invité Wang à Chongqing : Wang, accompagné d’une trentaine d’autres amis
zhiqing (知青 jeunes instruits), a loué un bus pour rencontrer Ma et d’autres jeunes instruits de Chongqing. Bien que les jeunes instruits originaires de Chengdu et de Chongqing constituaient autrefois une part importante des contingents du
bingtuan (兵團) du Yunnan, ceux-ci ne s’étaient pas revus depuis la fin du mouvement du « grand retour à la ville » (
dafancheng 大返城)
[2] en 1979. Aussi Wang était-il à la fois excité par ces retrouvailles après plus de deux décennies, et inquiet d’envenimer le conflit avec Ma. (Récit écrit à partir d’un entretien avec Wang
[3], originaire de Chengdu, 30 juin 2013)
Le récit ci-dessus est à la fois important et très ordinaire. Important, car il interroge d’emblée sur une question au cœur de cet article, à savoir l’origine et le sens d’un slogan bien connu en Chine : « jeunesse sans regret » (
qingchun wuhui 青春無悔). S’il peut être considéré comme ordinaire, c’est que de tels rassemblements entre anciens jeunes instruits, ayant tous fait l’expérience directe d’un même mouvement politique et social sous Mao, sont devenus extrêmement fréquents depuis les années 1990. Le « mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne » (littéralement « monter à la montagne et descendre à la campagne »,
shangshan xiaxiang 上山下鄉), lancé en Chine en 1953, constitue en effet un mouvement d’envoi vers les zones rurales qui a duré plus de 20 ans et touché près de 20 millions de jeunes citadins (Bonnin 2004, 2005 ; Ding 2009 ; Liu 2009), participant ainsi à la formation d’une génération de jeunes instruits, basée sur l’expérience commune de participation au mouvement. Partant du constat des controverses entourant aujourd’hui l’expression « jeunesse sans regret » parmi les anciens jeunes instruits, cet article ambitionne de prendre à bras le corps cette notion, d’en dresser la généalogie et de décrypter les ressorts sociaux des tensions qui entourent son usage.
Jeunes instruits et « jeunesse sans regret » : état de l’art critique
En Chine comme en Occident, l’étude du mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne, centrale pour la compréhension historique et sociopolitique de la période maoïste, a attiré de nombreux chercheurs. Si les chercheurs occidentaux ont été pionniers dans ce domaine et continuent aujourd’hui d’enrichir la recherche (Bernstein 1977 ; Seybolt 1977 ; Bonnin 2004 ; Xu 2021), la recherche chinoise sur le sujet n’a émergé qu’à partir de 1987 (Zhang 1987 ; Liu 1990)
[4]. Les années 1990, marquées par un contexte social d’ascension d’une nostalgie, ont quant à elles signé la publication successive de nombreuses collections de mémoires individuels de jeunes instruits de différentes régions
[5]. Depuis 2000, les perspectives de recherche sur les
zhiqing se sont ainsi enrichies et diversifiées, que cela soit avec des travaux sur leurs pratiques artistiques (Dai 2002 ; Wang et Yan 2005), sur les relations entre
zhiqing et les interactions urbain-rural (Liu 2008), sur les relations intergénérationnelles entre les
zhiqing et leurs enfants (Yang 2009), ou encore sur l’étude des lectures des jeunes instruits (Sun 2016). Une équipe de recherche dirigée par deux professeurs de Shanghai, eux-mêmes anciens jeunes instruits, a également participé à la publication, depuis les années 2000, d’une collection compilant des documents historiques sur cette génération, apportant ainsi une contribution fondamentale à la recherche sur le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne (Jin et Jin 2009, 2014, 2019 ; Jin et Lin 2014).
Parmi les thèmes de recherche sur les jeunes instruits, la « jeunesse sans regret » constitue un sujet brûlant. Ce slogan positif et accrocheur, apparu au début des années 1990, est souvent perçu comme l’expression d’une reconnaissance par les
zhiqing eux-mêmes des contributions apportées par leurs sacrifices lors du mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne. Au-delà des discussions animées qu’il a suscitées au sein du grand public, questionnant ou légitimant sa pertinence, ce slogan a également attiré l’attention des universitaires, notamment historiens et sociologues, qui ont essayé d’en saisir les valeurs et les significations de leurs points de vue disciplinaires. On peut résumer ces approches en trois axes distincts, comportant chacun leurs limites.
Tout d’abord, les évaluations portées sur ce slogan dans le milieu universitaire reposent principalement sur le constat d’un même paradoxe : comment une jeunesse aussi traumatisante peut-elle être « sans regret » ? La vie des jeunes instruits à la campagne était de fait loin d’être heureuse : non seulement ceux-ci avaient-ils perdu la possibilité d’étudier, d’évoluer dans la société et de se marier, mais certains avaient même été victimes d’abus, d’agressions sexuelles et d’accidents au point d’en perdre leur capacité de travail voire la vie (Bonnin 1989a, 1989b, 2004, 2019a, 2019b ; Huo 1992 ; Liu 2004, 2009 ; Ding 2009 ; Lao 2009). Il est alors contre-intuitif de penser que les
zhiqing puissent un jour exprimer une quelconque nostalgie envers ce traumatisme. En réaction à la mise en avant de la « jeunesse sans regret » au début des années 1990, deux autres expressions implicitement critiques ont ainsi émergé parmi les
zhiqing : « jeunesse avec regrets » (
qingchun youhui 青春有悔) et « jeunesse impossible à regretter
[6] » (
qingchun wufahui 青春無法悔). Elles ont depuis été l’objet d’un examen minutieux de la part de chercheurs (Bonnin 2016 ; Liu 2020). Dans ce contexte, les discussions scientifiques autour de la « jeunesse sans regret » ont eu tendance à se limiter aux émotions collectives de la génération des
zhiqing et sur l’opposition « avec » ou « sans regret ». Cette polarisation s’est faite au détriment de l’analyse d’autres émotions liées à la mémoire souffrante (la douleur, la colère ou l’ironie) et d’autres difficultés matérielles ou spirituelles auxquelles sont et ont été confrontés les
zhiqing – toutes largement passées sous silence.
Deuxièmement, les chercheurs ont d’abord eu tendance à considérer la génération des
zhiqing comme un tout, puis à se focaliser sur l’opposition entre les « élites
zhiqing » et les «
zhiqing ordinaires ». Les élites
zhiqing font ici référence aux anciens jeunes instruits qui, jouissant d’un statut social dominant et d’un capital culturel supérieur, auraient disposé de moyens permettant d’influencer les perceptions collectives (Xi Jinping étant un exemple typique), tandis que les
zhiqing ordinaires feraient référence aux jeunes instruits des couches populaires ayant rarement l’occasion de pouvoir s’exprimer en public. Partant de cette opposition, certains chercheurs ont eu tendance à conclure que les élites
zhiqing étaient plus susceptibles de défendre la légitimité de la notion de « jeunesse sans regret
[7] ». Le lien entre « avec/sans regret » et le statut socioéconomique des individus est dès lors décrit ainsi : la plupart des
zhiqing qui appartiennent aujourd’hui aux classes plus favorisées adoptent une attitude « sans regret », tandis que les plus défavorisés, qui luttent encore pour leur survie, adoptent une attitude « avec regrets » et « avec ressentiments » (Huang 2003). La structure interne de cette génération est pourtant plus complexe que cela, et les mémoires collectives formulées par différents sous-groupes présentent en réalité souvent une certaine diversité, qui dépasse parfois les différences de classes. Il ne s’agit pas ici de nier l’influence des contextes socioéconomiques actuels des individus sur les formes de leur mémoire collective, mais d’aller au-delà de cette opposition pour mettre en évidence d’autres facteurs qui influencent potentiellement la narration du passé, comme les facteurs géopolitiques et culturels. C’est ce que cet article analysera dans les sections suivantes.
Enfin, comme l’ont souligné certains sociologues, l’une des caractéristiques de la recherche sur la mémoire collective chinoise est qu’elle implique une forte présence de l’État. Que les porteurs de mémoire soient des individus ou des groupes, l’État a toujours occupé une place centrale tout au long de leurs parcours de vie (Qian et Zhang 2015 : 223-4). La formation des mémoires des
zhiqing a en effet aussi été influencée par cette présence de l’État. Par exemple, comme l’a souligné Liu Yaqiu, dans le processus menant au succès de l’expression de « jeunesse sans regret », « sans regret » signifierait que « la génération des
zhiqing partage les souffrances de la république », élevant ainsi la souffrance de l’individu au niveau de celle de l’État (2003 : 72). L’expression « splendeur après la calamité » (
jiehou huihuang 劫後輝煌) proposée par les
zhiqing incarnerait à ce titre, tout comme la « jeunesse sans regret », une tentative de rachat du traumatisme historique (Wang et Liu 2006 : 57-8). Toutes instructives soient-elles, ces analyses ont toutefois tendance à concentrer leur attention sur l’adaptation active du récit des jeunes instruits à la présence de l’État, négligeant aussi bien les stratégies élaborées par les
zhiqing pour faire face à ces puissants macro-récits que la réappropriation astucieuse de ces stratégies par l’État.
Objet et méthode d’enquête
Cette étude ambitionne ainsi de déconstruire sociologiquement ce slogan en l’enrichissant d’une perspective plus sociohistorique. Il s’agira ainsi d’éclairer des aspects négligés de la recherche existante sur la « jeunesse sans regret », à savoir : la spécificité du contexte social et historique dans lequel est apparu ce slogan ; le décalage existant entre les divers récits circulant sur l’origine du slogan et la réalité des circonstances menant à son invention ; la manière dont l’État s’est saisi de ce slogan pour contrôler la portée politique des récits circulant sur « l’envoi à la campagne ». Cette analyse s’appuie sur des données de première main recueillies dans le cadre d’une recherche doctorale sur les jeunes instruits. En 2012 et 2013, je me suis rendue en Chine à deux reprises pour conduire des enquêtes dans de grandes villes comme Pékin, Shanghai et Kunming. En trois mois, j’ai ainsi interrogé 40 jeunes instruits des
bingtuan du Yunnan et du Heilongjiang, et enregistré leur récit de vie lors d’entretiens semi-directifs, par la suite intégralement retranscrits. Dans ce contexte, j’ai notamment pu interviewer plusieurs témoins de moments importants, dont les récits apportent un éclairage particulièrement central et original pour clarifier le contexte d’émergence et la popularité de la notion de « jeunesse sans regret ». On trouvera ci-dessous un tableau récapitulatif des
zhiqing interrogés selon différents critères :
Tableau 1. Caractéristiques des jeunes instruits interrogés
[8]
| Zhiqing du bingtuan du Heilongjiang |
Zhiqing du bingtuan du Yunnan |
| Hauts fonctionnaires |
Travailleurs dans le domaine de la culture et de l’éducation |
Salariés ordinaires ou entrepreneurs indépendants |
Chômeurs ou licenciés (xiagang 下崗) |
Hauts fonctionnaires |
Travailleurs dans le domaine de la culture et de l’éducation |
Salariés ordinaires ou entrepreneurs indépendants |
Chômeurs ou licenciés (xiagang 下崗) |
| 2 |
5 |
2 |
2 |
2 |
6 |
9 |
12 |
| Hommes |
Femmes |
Hommes |
Femmes |
| 6 |
5 |
25 |
4 |
| Anciens membres des catégories rouges |
Non-membres des catégories rouges |
Anciens membres des catégories rouges |
Non-membres des catégories rouges |
| 8 |
3 |
23 |
6 |
| Originaires de Pékin |
Originaire d’un autre lieu |
Originaires du Sichuan |
Originaires d’autres lieux |
| 10 |
1 |
25 |
4 |
| Total |
Total |
| 11 |
29 |
|
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|
Source : auteure.
En me fondant sur les récits collectés durant l’enquête, je reviendrai d’abord sur qui a concrètement introduit le slogan de « jeunesse sans regret » et dans quelles circonstances, ainsi que sur le décalage observable entre les récits que j’ai pu récolter et les interprétations habituellement proposées concernant l’origine de ce slogan. J’analyserai ensuite les raisons permettant d’expliquer pourquoi on présente généralement, à tort, ce slogan comme une invention des
zhiqing du
bingtuan du Heilongjiang. Dans une troisième partie, j’aborderai cette déformation de l’information dans le processus de formation de la mémoire collective au prisme des tensions entre mémoire collective et mémoire individuelle. J’expliquerai enfin la popularisation de ce slogan, semblant contredire la réalité à bien des égards, en me focalisant sur les confrontations et compromis entre la narration étatique et la narration populaire.
Comment la « jeunesse sans regret » est-elle devenue associée aux jeunes instruits ?
Il s’agit, pour commencer, de répondre à cette question fondamentale : qui a formulé ce slogan en premier et dans quelles circonstances ? Si « jeunesse sans regret » est une expression connue, la réponse à cette question n’a rien d’évident. Ce slogan n’a en effet pas toujours été associé aux
zhiqing et a d’abord été employé dans les années 1980 pour désigner leurs précurseurs – les pionniers envoyés de certaines grandes villes vers des régions à défricher dans les années 1950 (Ding 2009 : 26-45)
[9].
Ce n’est qu’au début des années 1990, dans le contexte de l’essor du mouvement nostalgique des
zhiqing (développé en détail ci-après), que l’association entre « jeunesse sans regret » et
zhiqing émerge véritablement. Reste toutefois à savoir de qui provient initialement cette association. Plusieurs interprétations divergentes coexistent dans les écrits disponibles, lesquels ne mentionnent que très peu de sources précises. Les deux premières interprétations sont essentiellement formulées par des chercheurs issus des études littéraires, s’intéressant à la littérature des jeunes instruits. Une première, formulée par Yang Jian, chercheur en littérature et lui-même ancien
zhiqing du
bingtuan du Heilongjiang, souligne le rôle général des
zhiqing de ce
bingtuan dans l’émergence de l’association entre
zhiqing et « jeunesse sans regret » :
Le slogan
qingchun wuhui a été mis en avant pour la première fois en [novembre] 1990, lors de l’exposition rétrospective sur Beidahuang
[10] organisée par les jeunes instruits de Beidahuang, ainsi que dans le livre
Aventures variées à Beidahuang (
Beidahuang fengyun lu 北大荒風雲錄) compilé par le comité d’organisation de cette exposition. Ceux-ci ont eu une très forte influence à travers le pays, apportant imperceptiblement aux activités commémoratives et aux publications de mémoires [de
zhiqing] de tout le pays un nouvel objet de réflexion. (2002 : 416)
Mentionnant plus loin un essai de l’écrivain Liang Xiaosheng 梁曉聲
[11], ancien
zhiqing du
bingtuan du Heilongjiang, Yang souligne également le rôle clé joué par certains
zhiqing de l’élite pékinoise (comme le performeur Jiang Kun 姜昆) dans l’organisation de cette exposition à Pékin et dans l’émergence de l’association entre
zhiqing et « jeunesse sans regret ».
Une seconde tendance interprétative se concentre plus spécifiquement sur la figure de Liang Xiaosheng, voyant dans ses œuvres littéraires un reflet de son complexe personnel de « jeunesse sans regret » (Jiang 2007 ; Kou 2013)
[12]. Bien que ces chercheurs ne disent pas explicitement que Liang aurait été le premier
zhiqing à proposer ce slogan, le lien étroit entre Liang et « jeunesse sans regret », tel que formulé dans ces recherches, laisse penser que Liang aurait joué un rôle central dans l’association de ce slogan avec les
zhiqing et dans sa promotion.
Une troisième interprétation, complètement différente, se trouve chez Mi Hedu, historien du Parti communiste chinois (PCC) et ancien
zhiqing du Shaanxi. Pour lui, « la proposition de “jeunesse sans regret” [provient] d’une exposition éponyme organisée par de jeunes instruits originaires de Chengdu et du livre de cette exposition
[13] ». Celui-ci fonde son affirmation en se référant à une interview dans une série documentaire de 1998,
Les trois promotions avancent du même pas que la république (
Laosanjie : yu gongheguo tongxing 老三屆 : 與共和國同行), et au livre du même nom contenant le scénario de ce documentaire
[14]. Les
laosanjie ou « trois promotions
[15] » étant très actifs dans la société chinoise de la fin des années 1980 aux années 1990 (en témoigne la sortie de cette série documentaire), certains les voient comme les principaux défenseurs de la « jeunesse sans regret », voire présupposent que ceux-ci en sont les initiateurs directs (Zhang 1998 ; Chen 2002 ; Huang 2003 ; Liang et Li 2014)
[16]. Mais cette interprétation n’est pas étayée par des références, et les travaux ne portent généralement pas sur le slogan lui-même.
En résumant plusieurs interprétations ci-dessus, nous constatons que, si les chercheurs comme le grand public ont eu tendance à associer
zhiqing et « jeunesse sans regret » depuis les années 1990, personne ne s’est vraiment penché sur l’origine concrète de ce slogan ni n’a relevé l’incohérence des interprétations existantes. Cet article entend combler ce vide en retraçant plus précisément la généalogie de ce terme et en le replaçant dans son contexte social et politique : grâce aux entretiens et récits de vie inédits que j’ai pu récolter, je montrerai que mes enquêtes corroborent, mais uniquement partiellement, le récit de Mi Hedu, tout en ajoutant des précisions et des détails à cette interprétation. Je reviendrai également sur les autres interprétations en montrant que, si ce ne sont visiblement ni les
zhiqing de Beidahuang ni Liao Xiaosheng ni encore les
laosanjie qui ont proposé ce slogan, on peut toutefois expliquer sociologiquement les raisons menant à cette croyance diffuse.
C’est en menant des entretiens avec d’anciens
zhiqing du
bingtuan du Yunnan originaires de Chengdu qu’une autre version de l’origine du slogan m’a été suggérée, suscitant ainsi mes premiers doutes sur la pertinence des interprétations existantes. Zhang, ancien
zhiqing du
bingtuan du Yunnan et originaire de Chengdu, me disait ainsi :
À cette époque [au début de 1991], nous voulions organiser une exposition sur le mouvement des
zhiqing, puis compiler le contenu de l’exposition dans un livre et le publier. Nous avions donc besoin d’un thème pour cet événement et sommes allés rendre visite à Ai Wu 艾蕪
[17], qui nous a donné le titre de
qingchun wuhui. À ce moment-là, deux années seulement s’étaient écoulées depuis la crise de 1989 et l’environnement politique était très sensible. Sans un nom politiquement correct, le gouvernement n’aurait pas été en mesure de tolérer notre commémoration. De nombreux jeunes instruits, ailleurs, ne comprennent pas le contexte historique de l’émergence de « jeunesse sans regret ». En fait, c’était un effort que nous avons fait, nous, jeunes instruits originaires de Chengdu. (Entretien avec Zhang, originaire de Chengdu, 4 juillet 2013)
D’après Qu, également ancien
zhiqing du
bingtuan du Yunnan, originaire de Chengdu :
À cette époque, l’atmosphère politique était tendue et un grand nombre d’articles ont été supprimés du manuscrit original du livre
Jeunesse sans regret : la vie des jeunes aidant les régions frontières du Yunnan[18]. Les articles du livre faisant l’éloge du mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne étaient des bouche-trous, ajoutés temporairement. Au moment de l’exposition, il n’était pas autorisé à accompagner les photographies du mouvement
dafancheng d’explications textuelles. Face aux demandes du gouvernement, nous avons cédé. Si le gouvernement ne nous permettait pas de dire uniquement la vérité, alors il valait toujours mieux dire trois phrases vraies sur dix que de ne rien dire du tout. L’exposition « jeunesse sans regret » et le livre ont été couronnés de succès. Ils ont réussi à aider ce groupe à créer sa propre voix, et à laisser cette voix se propager à travers le monde, ainsi qu’à faire savoir au monde que les
zhiqing ont laissé un témoignage spirituel dans la Révolution culturelle. (Entretien avec Qu, originaire de Chengdu, 1 juillet 2013)
L’enquête menée auprès de
zhiqing nous permet donc de penser que le terme « jeunesse sans regret » serait en réalité un compromis entre les
zhiqing et l’État dans un contexte politique spécifique. La plupart de ceux qui ont participé à l’organisation de cet événement et ont accepté la proposition d’Ai Wu n’étaient pas des soi-disant élites. Ils n’ont pas non plus cherché à faire la promotion du mouvement. Au contraire, comme nous le verrons, les
zhiqing du
bingtuan du Yunnan font partie des groupes les plus réfractaires et critiques de ce mouvement d’immigration forcée. Cependant, ce compromis avec le gouvernement a eu des conséquences inattendues – menant les organisateurs à devenir la cible des critiques du public à la place des autorités. Les propos de Xie Yiqun 謝軼群, critique littéraire et écrivain indépendant né dans les années 1970, constituent un bel exemple des critiques formulées plus tard à l’encontre de cette expression par certains intellectuels :
Les
zhiqing du Xishuangbanna ont consacré dix ans de dur labeur à l’ouverture de vastes étendues de forêts d’hévéas dans les zones frontalières, mais 90 %, voire 100 %, des hévéas qu’ils ont plantés sont morts depuis les années 1980 ! […] Vous avez consacré votre belle jeunesse à des actions absurdes qui violent les lois de la société et de la nature : êtes-vous des bâtisseurs ou des destructeurs ? Pour une telle jeunesse, vous prétendez même être « sans regret », quels genres de mentalité et de valeurs prônez-vous
[19] ?
Wang, l’un des organisateurs, qui faisait autrefois partie des
zhiqing ayant planté des hévéas dans le Yunnan, s’est dit impuissant face à de telles critiques alors même que ce slogan, aussi impopulaire fût-il, avait été « durement gagné » :
Le processus d’organisation de cette exposition a été vraiment difficile. Nous devions tout faire pour que le gouvernement approuve notre événement. Nous avons mobilisé les relations de nombreux
zhiqing et de leurs parents, et avons réussi à demander à six dirigeants, dont un membre du Bureau politique du PCC de l’époque, secrétaire du Comité du Parti et vice-gouverneur de la province du Sichuan, de nous écrire un mot de soutien (
tizi 題字). Les mots et signatures de ces dirigeants équivalaient à des « permis de naissance » [certificat autorisant, en Chine, les couples à avoir des enfants] nous permettant d’organiser notre événement. Nous avons également contacté le poste de police local pour les informer que nous organisions un événement le 8 juin et que le Comité provincial de la Ligue de la jeunesse communiste et le Bureau général de l’agriculture et du défrichement du Yunnan avaient aussi approuvé cet événement. Nous avons indiqué à la police que s’il y avait des perturbations lors de l’événement, nous porterions les fauteurs de troubles au poste de police, mais nous leur avons demandé de les laisser partir secrètement. (Entretien avec Wang, originaire de Chengdu, 30 juin 2013)
Ces entretiens nous permettent ainsi d’identifier un certain nombre de malentendus dans les interprétations généralement proposées sur l’émergence et la popularité de la « jeunesse sans regret ». D’un côté, la difficile communication entre les
zhiqing de Chengdu et le gouvernement révélée dans les entretiens est largement ignorée dans les récits du public ; de l’autre, ces entretiens permettent de faire remonter l’usage premier de cette expression à des
zhiqing du
bingtuan du Yunnan, contredisant ainsi les récits d’un grand nombre de personnes (dont Yang Jian) qui associent, eux, ce slogan aux
zhiqing du Heilongjiang. C’est ce phénomène sur lequel nous allons à présent nous pencher.
Avec ou sans regret ? Les déterminants sociaux de la mémoire
Je m’attacherai ici à répondre à la question suivante : pourquoi les gens sont-ils plus enclins à associer la première utilisation du slogan « jeunesse sans regret » à Liang Xiaosheng ou à d’autres jeunes instruits d’élite du
bingtuan du Heilongjiang, plutôt qu’aux jeunes instruits du
bingtuan du Yunnan ? Commençons par présenter Liang Xiaosheng. Parmi les auteurs de la littérature
zhiqing (
zhiqing wenxue 知青文學), Liang Xiaosheng est sans doute le plus connu. Originaire de Harbin, il a été envoyé, en 1968, vivre dans le
bingtuan du Heilongjiang pendant sept ans. Cette expérience a complètement changé sa trajectoire de vie : étant donné son talent littéraire, il a été recommandé par la direction du
bingtuan pour entrer à l’université et devenir finalement écrivain (Hong 1999 : 273). Les œuvres de Liang révèlent ainsi un profond attachement au
bingtuan et une forte tendance à transformer les expériences de souffrance en « richesse personnelle » :
J’espère qu’à l’avenir, lorsque vous vous souviendrez ou parlerez de l’histoire de nos dix ans comme soldats du
bingtuan à Beidahuang, vous ne vous plaindrez pas, vous ne maudirez pas, ne ridiculiserez pas et ne […] diffamerez pas […]. Nous avons donné et perdu beaucoup, mais nous obtenions toujours plus que nous ne perdions
[20].
Bien que Liang lui-même ait publiquement nié avoir été le premier à parler de « jeunesse sans regret
[21] », les critiques littéraires ont régulièrement insisté sur le fait que ses œuvres étaient pleines d’idéalisme et que lui-même « n’était pas vraiment sorti du complexe de la “jeunesse sans regret” » (Wang 2014 : 57). L’évaluation positive et la gratitude de Liang Xiaosheng envers l’expérience de jeune instruit, fait qu’il est donc facile de se méprendre et de lui attribuer la paternité de la « jeunesse sans regret ».
À l’image de la gratitude de Liang, les émotions sont en effet cruciales pour la formation d’une mémoire collective. Certains événements inimaginables produisent une « énergie émotionnelle collective massive » (Assmann 2015 : 42-4), et si l’on considère la participation au mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne comme un « choc culturel » (Oberg 1960), on peut constater que différents sous-groupes peuvent former des émotions collectives diamétralement opposées. En témoignent ces deux évaluations typiques de
zhiqing des
bingtuan du Heilongjiang et du Yunnan sur leur vie rurale :
Les huit années d’expérience de vie dans le grand nord sauvage ont été une épreuve positive pour moi. Les épreuves extrêmes que j’ai subies étaient également précieuses, et je ne pense pas que je pourrai en avoir des similaires à l’avenir. (Entretien avec Bian,
zhiqing pékinois, 15 juillet 2012)
Lorsque nous avons quitté le Xishuangbanna, beaucoup de gens ont dit que non seulement ils ne remettraient plus jamais les pieds ici, mais qu’après leur retour en ville, ils ne pisseraient même pas dans cette direction ! (Entretien avec Yang, originaire de Chongqing, 25 juin 2013)
Une première hypothèse permettant d’expliquer cette différence touche au fait que les émotions collectives se forment en fonction des expériences des individus. En effet, d’un point de vue historique, le contraste entre le
bingtuan du Yunnan et celui du Heilongjiang est flagrant. Le
bingtuan du Heilongjiang a ainsi toujours servi de modèle positif parmi les
bingtuan ; il était apprécié du gouvernement central et recevait parfois la visite des dirigeants de l’État. Le
bingtuan du Yunnan, a contrario, a toujours été tristement célèbre pour ses persécutions et abus envers les
zhiqing, souvent décrits comme des perdants et exilés des luttes politiques. On peut ainsi imaginer qu’il est difficile pour ces derniers de développer des émotions positives comme le « sans regret », la « gratitude » et le « dévouement » : « Notre génération a enduré les souffrances de la république. Mais nous,
zhiqing du
bingtuan du Yunnan, nous avons un tempérament très différent des
zhiqing de Beidahuang » (entretien avec Yang, originaire de Chongqing, 25 juin 2013).
Des expériences spécifiques stimulent ainsi différentes émotions selon les groupes, constituant une base pour la formation des mentalités collectives. Les facteurs géographiques et politiques jouent aussi dans ce processus. Il importe ici de mentionner le rôle central d’un groupe spécifique : les
zhiqing pékinois. L’importance de la capitale est incontestable : tous les slogans politiques et les directives de haut niveau provenaient de Pékin et les mouvements politiques ont souvent utilisé la situation de Pékin comme référence (Wang 1998 : 86-9). Dans les
bingtuan des régions frontalières, les
zhiqing pékinois étaient considérés comme disposant d’un plus grand capital politique et culturel : « Avant le grand retour à la ville, la plupart des
zhiqing pékinois avaient déjà quitté le
bingtuan parce que leurs parents avaient des relations. Mais nous n’en avions pas, alors nous avons dû faire grève et pétitionner » (entretien avec Yang, originaire de Chongqing, 2 juillet 2013).
Les
zhiqing pékinois et ceux originaires de Chengdu et Chongqing se distinguent à ce titre dans leur degré de participation aux mouvements politiques. Plus proches du gouvernement central, les premiers avaient pu obtenir une « instruction supérieure » et faire une expérience plus directe du mouvement : « Les jeunes de 15 ou 16 ans sont souvent les plus fanatiques. À cette époque, mon idéal révolutionnaire était de libérer toute l’humanité » (entretien avec Bian,
zhiqing pékinois, 15 juillet 2012). Les
zhiqing de Chengdu et de Chongqing, souvent plus jeunes, étaient en revanche loin du tourbillon de la politique centrale, et leur compréhension des mouvements politiques souvent plus superficielle : « Quand je suis allé au Yunnan, [pour moi], c’était comme quand on allait à la campagne pour apprendre la production agricole (
xuenong 學農) au collège. Je n’avais que 16 ans et pas beaucoup d’idées sur les mouvements politiques » (entretien avec Wen, originaire de Chengdu, 5 juillet 2013). Contrairement aux
zhiqing pékinois, ils n’étaient donc portés ni par une conscience de leur mission ni par une mentalité de « porte-parole d’avant-garde ».
Dans le processus de transformation des émotions collectives en mentalité collective, certains individus aux fonctions de porte-parole et certaines œuvres littéraires jouent également un rôle important – comme les
zhiqing « sans regret » du
bingtuan du Heilongjiang dans les œuvres de Liang Xiaosheng, ou des
zhiqing du
bingtuan du Yunnan, aux conditions de vie misérables, décrits par Ye Xin 葉辛 dans son livre
Niezhai (孽債, Dette pécheresse)
[22]. Les raisons menant à considérer Liang Xiaosheng ou d’autres
zhiqing du
bingtuan du Heilongjiang comme les créateurs de ce slogan proviennent donc de la combinaison de différents facteurs : l’embellissement et l’éloge de la vie des
zhiqing dans les œuvres de Liang ; l’image historique positive du
bingtuan du Heilongjiang et la mentalité collective positive des
zhiqing qui y ont vécu. Les
zhiqing d’élite de Pékin jouent également un rôle particulier : n’oublions pas que le premier grand événement commémoratif sur le mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne – l’exposition sur la vie des
zhiqing de Beidahuang – a été organisé par des jeunes instruits pékinois, près de Tiananmen, en novembre 1990 (Bonnin 2019a). Tous ces facteurs ont renforcé une nostalgie positive, en apparence cohérente avec la « jeunesse sans regret ». Par opposition, les
zhiqing du
bingtuan du Yunnan originaires de Chengdu et de Chongqing, en tant qu’initiateurs du grand retour à la ville, ont incarné une image de résistants. On comprend ainsi mieux qu’il ait été difficile pour le public d’associer des slogans positifs comme « jeunesse sans regret » à ces victimes du mouvement.
Formation de la mémoire collective : sacrifice de la diversité et fonction sociale des récits collectifs
Si la partie précédente nous a permis d’expliquer l’association entre la « jeunesse sans regret » et les
zhiqing du
bingtuan du Heilongjiang, il importe à présent de poser la question suivante : comment comprendre la diffusion de cette expression, alors même que son sens semble aller à l’encontre des expériences négatives d’un certain nombre de jeunes instruits ? Pouvons-nous faire l’hypothèse d’un rôle de l’État dans la popularité de ce slogan ? S’il est généralement admis que les processus de formation et de déformation de la mémoire collective peuvent être directement liés au pouvoir et à la volonté de façonnement et de déformation de la mémoire par l’État, je montrerai ici que la mémoire collective peut être l’objet de processus de (dé)formations autonomes de l’État, qui expliquent en partie l’appropriation de cette expression : pointer du doigt l’autonomie propre de la mémoire collective est donc essentiel pour mieux comprendre le jeu à l’œuvre entre les
zhiqing et l’État en termes de domination narrative sur les événements historiques.
Soulignons d’abord le conflit existant entre la mémoire collective et la mémoire individuelle. Une caractéristique distinctive des mémoires sociales est qu’elles deviennent généralement excessivement conventionnelles (Allport 1947 : 60). Une personne affectée par des circonstances émotionnelles est souvent désireuse de partager socialement l’épisode vécu. Les caractéristiques sociales de la personne et l’intensité de l’épisode émotionnel jouent alors sur la capacité à partager cette expérience à grande échelle. Le partage social à grande échelle débouche sur un processus de « partage social secondaire » qui fait référence à la réception et au partage des émotions ou des attitudes entendues, vues et vécues par les autres. Les intérêts collectifs sont ainsi servis par le partage social secondaire, car il contribue à la diffusion des connaissances émotionnelles dans une communauté (Rimé et Christophe 1977 : 144). Dans le processus de construction de la mémoire collective, certains contenus « individualisés » sont effacés, le reste permettant au groupe d’obtenir un consensus et une résonance émotionnelle (Finkenauer, Gisle et Luminet 1997 : 191-208). Ce phénomène que certains qualifient d’« inhibition collaborative de la mémoire individuelle et collective » (Weldon et Bellinger 1997) peut expliquer dans une certaine mesure pourquoi, en examinant la mémoire collective de différents sous-groupes de
zhiqing, on constate qu’une mentalité relativement unifiée tend à se former, comme la gratitude des
zhiqing du
bingtuan du Heilongjiang et la colère des
zhiqing du
bingtuan du Yunnan. Cette colère combinée au fait que les jeunes instruits de Chengdu et Chongqing avaient initié un mouvement de rébellion (le
dafancheng) a d’autant renforcé le lien entre le
bingtuan du Yunnan et ces
zhiqing dans l’esprit du public. Ainsi, bien qu’au niveau collectif certaines mémoires semblent « oubliées », ces informations n’ont pas disparu au niveau individuel, mais ont été stratégiquement « ignorées » lors de la formation de la mémoire collective.
Deuxièmement, la mémoire collective peut progressivement s’écarter de la vérité historique dans les récits populaires. Un exemple typique est l’association entre « jeunesse sans regret » et les « trois promotions » (
laosanjie). Comme nous l’avons mentionné, certains auteurs voient ce groupe comme directement lié à l’émergence et à la popularité de ce slogan ; toutefois, aucun
laosanjie n’a jamais prétendu que ce groupe était à l’origine de ce slogan. On peut donc comprendre cette association de manière double : d’un côté, le slogan « jeunesse sans regret » n’est pas sans évoquer les citations du président Mao scandées avec entrain par les
laosanjie lorsqu’ils partaient à la campagne. De l’autre, la critique généralement formulée par le public à propos de ce slogan traduit en réalité le mécontentement diffus à l’égard des
laosanjie, anciens gardes rouges, et d’autres mouvements politiques maoïstes. Bien sûr, le haut niveau d’activité des
laosanjie de la fin des années 1980 aux années 1990, et le fait qu’ils se considèrent comme des représentants des
zhiqing, fournit également une base à ce malentendu.
Enfin, il importe d’insister sur les fonctions sociales des divers récits collectifs des jeunes instruits formant la mémoire collective de cette génération, en prêtant attention à sa dimension temporelle. Stordalen et Naguib ont souligné qu’il existe une relation causale entre les « souvenirs du passé » et les « objectifs présents/futurs » (Stordalen et Naguib 2015 : 21-3). Les souvenirs du passé tendent à être sélectionnés ou oubliés, arrangés et modelés de manière à servir la formation d’une identité collective correspondant aux objectifs du présent (Anderson 1991). D’après mon enquête, l’une des revendications collectives portées par cette génération se focalise sur la reconnaissance par l’État et la société des sacrifices qu’ils ont consentis et la perte de valeur qu’ils ont subie. L’autoportrait collectif de cette génération, qu’il s’agisse de la « splendeur après la calamité » ou des « difficultés et distinctions » (
kunan yu fengliu 苦難與風流) (Jin 2008), incarne implicitement cette intention, et implique un mécanisme psychologique très particulier, qui répond aux dynamiques propres à la structure politique chinoise : dans le processus de dialogue avec les autorités, les émotions négatives sont contenues autant que possible, tandis que les valeurs positives, comme le dévouement, l’esprit pionnier et le sacrifice, sont mises en avant. Les
zhiqing, sachant qu’ils ne pouvaient critiquer ouvertement les autorités ou réclamer des excuses et compensations sans risque de représailles, ont donc élaboré un système narratif dont le noyau était « sans regret » et qui n’attendait qu’une approbation officielle. On ne peut à ce titre ignorer le contexte historique et politique particulier ayant mené à la formation de cette stratégie de négociation avec les autorités, examiné dans la section suivante.
Crise du 4 juin 1989 et ascension d’une nostalgie : le contexte social de la popularité de « jeunesse sans regret »
Une dernière question importante se pose donc : pourquoi et comment la « jeunesse sans regret » est-elle devenue populaire spécifiquement au début des années 1990 ? Quel rôle concret a joué l’État dans ce processus ? Les réponses à ces questions doivent être replacées dans le contexte de la nostalgie prévalant dans la société chinoise de l’époque. Yang Guobin affirme que c’est de la nostalgie des années 1990 qu’est née l’identité générationnelle des jeunes instruits, et que la nostalgie des
zhiqing était en fait un symbole de résistance culturelle (Yang 2003). Sebastian Veg rejoint Yang, tout en soulignant que la nostalgie exprimée par les
zhiqing reflète la transformation de la mémoire collective des « récits influencés par l’élite » à la « voix des gens ordinaires » (Veg 2019 : 7-9). Pour les jeunes instruits, la nostalgie serait donc à la fois un signe de malaise et d’insécurité, mais aussi une source de cohérence identitaire et un programme d’intervention sur le présent. Il convient d’ajouter que l’État a toujours joué un rôle central dans le contrôle du contenu des mémoires nationales et les méthodes de mémoire et d’oubli (Yang 2005). Bonnin voit par exemple la diffusion plus large du discours nostalgique dans la société chinoise des années 1990 comme une conséquence directe du massacre de Tiananmen en 1989. Après la crise du 4 juin, les autorités ont en effet fait leur possible pour encourager le peuple chinois à revenir à ses propres « racines culturelles et historiques ». Dans ces circonstances, la nostalgie des
zhiqing et leurs actions commémoratives ont été pleinement encouragées par les autorités. Car même si les années 1960 et 1970 demeuraient sensibles, elles étaient jugées moins dangereuses que le souvenir du printemps 1989. En ce sens, la tolérance des autorités à l’égard des activités des
zhiqing peut être interprétée comme une façon de donner un peu de lest dans une situation particulièrement tendue (Bonnin 2019a : 599-601). Il n’est ainsi pas anodin que l’exposition organisée en 1990 par les
zhiqing pékinois de Beidahuang ait été située au Musée national de Chine, à côté de la place Tiananmen. Un tel événement n’aurait bien sûr pas pu être réalisé sans autorisation ou soutien officiels.
L’ascension du récit nostalgique des
zhiqing, représenté par la « jeunesse sans regret », reflète ainsi une « complicité » entre le gouvernement et les jeunes instruits. D’une part, la « jeunesse » des anciens jeunes instruits, en tant que « jeunesse exemplaire et dévouée », a été mise en avant afin de dénoncer implicitement la « jeunesse désobéissante et rebelle » contemporaine. D’autre part, les jeunes instruits se sont saisis de l’occasion pour obtenir l’opportunité de s’exprimer en public (
ibid.). Ceux-ci n’étaient certes pas nécessairement d’accord avec l’intention officielle de transformer le massacre de Tiananmen en un « non-événement » (
ibid. : 606-8). Cependant, ils comprenaient parfaitement le type de récit qui pouvait être « autorisé ». On peut ainsi comprendre que le pouvoir joue toujours un rôle prédominant et actif dans la popularisation et la diffusion du discours de la « jeunesse sans regret ».
Ce jeu entre les
zhiqing et le pouvoir d’État vient à ce titre éclairer des dynamiques essentielles de la société chinoise contemporaine. Ce jeu n’est en effet pas sans évoquer les stratégies discursives adoptées par les pétitionnaires contemporains dans leur négociation avec les agences gouvernementales, étudiées par Isabelle Thireau (2010) : cette recherche soutient pareillement l’idée qu’un examen de l’« action civique » en Chine contemporaine se doit de prendre en compte les interactions entre État et citoyens. L’exploration de l’émergence et de la popularité de la « jeunesse sans regret » constitue en outre une étude de cas intéressante complétant les travaux existants sur la mémoire populaire de la période Mao (Veg 2019) et la politique culturelle de la Chine post-Tiananmen (Zhao 1998 ; Zhang 1999).
Conclusion
Comment comprendre le slogan « jeunesse sans regret » aujourd’hui, et comment expliquer le fait que ce slogan, associé à la nostalgie du mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne, ait été avancé par les acteurs les moins susceptibles d’en être nostalgiques ? L’examen du contexte sociopolitique de l’époque a constitué un aspect essentiel de cet article. Au début des années 1990, face à l’urgence pour les autorités d’opérer une transformation idéologique de l’ensemble de la société, les jeunes instruits se sont vus accorder la possibilité de s’exprimer dans l’espace public. Bien sûr, les
zhiqing de Chengdu, en organisant leur exposition en 1991, n’avaient jamais pensé que ce slogan aurait un tel impact social, devenant même un véritable phénomène culturel. Ils ne s’attendaient pas non plus à ce que ce slogan soit à son tour utilisé par ceux qui voulaient oublier les aspects négatifs du mouvement d’envoi des jeunes instruits à la campagne.
L’exploration du rôle de l’État dans la mise en avant de la nostalgie des jeunes instruits est également cruciale. Tout d’abord, ce slogan nostalgique est suffisamment positif pour être inoffensif. Ensuite, les débats populaires autour de la « jeunesse sans regret » a permis de dépolitiser la question des
zhiqing en la réduisant à une opposition entre « avec regrets/sans regret », tandis que d’autres problèmes très concrets (et plus sensibles) ont dû être marginalisés en raison de « l’inhibition collaborative de la mémoire individuelle et collective » (Weldon et Bellinger 1997). Enfin, et plus subtilement, la « jeunesse sans regret » ayant été initialement un slogan proposé par les
zhiqing eux-mêmes, l’État a pu se faire plus discret lorsque les membres de cette « génération perdue » s’accusaient entre eux.
Toutefois, l’État surveille et restreint constamment la formation des mémoires populaires. L’année où les
zhiqing de Chengdu ont organisé l’exposition « jeunesse sans regret », les
zhiqing du
bingtuan du Yunnan originaires de Chongqing ont voulu organiser une exposition similaire, mais sans succès
[23]. D’après les jeunes instruits de Chengdu, cela était lié au fait que ces
zhiqing « avaient une attitude dure et voulaient affronter les autorités » (entretien avec Wang, originaire de Chengdu, 30 juin 2013) ; mais pour les
zhiqing de Chongqing cela était lié au fait qu’ils « ne voulaient pas faire de compromis » (entretien avec Ma, originaire de Chongqing, 25 juin 2013). L’échec de la promotion de cet événement a dès lors suscité une telle frustration chez les jeunes instruits de Chongqing qu’au début de l’année 2004, Ma,
zhiqing originaire de Chongqing, a critiqué Wang,
zhiqing originaire de Chengdu, sur le « Site Internet des jeunes instruits du Corps de production et de construction du Yunnan » concernant son usage du slogan « jeunesse sans regret ». Wang a emmené ses camarades à Chongqing dans un bus de location afin de poursuivre le débat avec Ma et d’autres jeunes instruits de Chongqing. Lors de leur rencontre, les deux groupes n’ont pu s’empêcher de s’étreindre et de pleurer, et sont naturellement devenus amis. Ils ont mangé, chanté et parlé, et le « débat » a été complètement laissé de côté. Malgré les divergences entre tenants de la jeunesse « sans » ou « avec » regrets, une empathie mutuelle pour les épreuves partagées dans la jeunesse demeure.
Remerciements
Cette recherche a été financée par le programme de soutien à la recherche postdoctorale à court terme de l’EFEO. Merci aux deux relecteurs anonymes de mon travail pour leurs précieuses remarques. Je reste responsable des erreurs qui subsisteraient. Je voudrais également remercier Michel Bonnin pour l’aide et les informations qu’il m’a généreusement apportées, ainsi que Justine Rochot et Nathanel Amar pour leurs relectures attentives.
Jiawen Sun est docteure en sociologie, chercheuse postdoctorale à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO), membre associée au Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). EHESS, 54 Boulevard Raspail, 75006 Paris (jiawen.sun@ehess.fr).
Article reçu le 6 juillet 2021. Accepté le 21 février 2022.
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[1] Appelé à l’origine le « Site des jeunes instruits du corps de production et de construction du Yunnan ». Le corps de production et de construction (
shengchan jianshe bingtuan 生產建設兵團), ci-après
bingtuan (兵團), est une organisation semi-militaire et semi-productive créée dans les années 1950. De 1968 à 1971, une dizaine de
bingtuan ont été constitués pour recruter des jeunes instruits (He et Shi 1996). Par rapport aux jeunes instruits envoyés dans une équipe à la campagne (
chadui 插隊), ceux des
bingtuan étaient plus organisés et homogènes car concentrés dans les mêmes lieux de travail et de vie, et sont généralement restés en contact après leur retour en ville. C’est l’une des raisons pour lesquelles de grandes activités commémoratives ont été initiées dans les années 1990 par les jeunes instruits des
bingtuan (du Heilongjiang et du Yunnan, plus précisément).
[2] Le mouvement du « grand retour à la ville » est une campagne de rébellion lancée par des jeunes instruits du
bingtuan du Yunnan de fin 1978 à début 1979, réclamant le retour à leurs villes natales par le biais de grèves, de pétitions et de manifestations simultanées. En ce sens, les jeunes instruits de Chengdu et de Chongqing étaient autrefois de proches « camarades d’armes », comme décrit dans le livre dirigé par Qu Bo曲博 et Luo Xiaowen 羅小文, 2006, 颶風刮過亞熱帶雨林 : 雲南國營農場知青回憶錄 (
Jufeng guaguo yaredai yulin : Yunnan guoying nongchang zhiqing huiyi lu, L’ouragan traverse la forêt subtropicale : mémoires de jeunes instruits de la ferme d’État du Yunnan), Hong Kong : Zhongguo guoji shiyejia chubanshe.
[3] Par souci d’anonymat, seuls les noms de famille des enquêtés sont mentionnés dans cet article.
[4] Voir également Liu Shuang 劉雙, 1999 « 醜陋的老三屆 » (
Choulou de laosanjie, Les trois promotions honteuses),
Huanghe (黃河), 2, p. 131-46.
[5] Telles que les livres suivants : Shi Xiaoyan 石肖岩 (éd.), 1990, 北大荒風雲錄 (
Beidahuang fengyun lu, Aventures variées à Beidahuang), Pékin : Zhongguo qingnian chubanshe ; Shi Xiaoyan 石肖岩 (éd.), 1990, 北大荒人名錄 (
Beidahuang renming lu, Liste des anciens de Beidahuang), Pékin : Zhongguo qingnian chubanshe ; Anonymes, 1991, 草原啓示錄 (
Caoyuan qishi lu, Ce que la steppe nous a appris), Pékin : Gongren chubanshe ; Anonymes, 1991, 紅土熱血 : 雲南支邊生活實錄 (
Hongtu rexue : Yunnan zhibian shenghuo shilu, Terres rouges et sang chaud : la vie des jeunes aidant les régions frontières du Yunnan), Chengdu : Sichuan renmin chubanshe ; Lin Wenshang 林文尚
et al., 1991, 青春無悔 : 雲南支邊生活紀實 (
Qingchun wuhui : Yunnan zhibian shenghuo jishi, Jeunesse sans regret : la vie des jeunes aidant les régions frontières du Yunnan), Chengdu : Sichuan wenyi chubanshe ; Yang Zhiyun 楊智雲
et al. (éds.), 1992, 知青檔案1962-1979 (
Zhiqing dang’an 1962-1979, Archives des jeunes instruits 1962-1979), Chengdu : Sichuan wenyi chubanshe.
[6] La traduction courante de « jeunesse sans regret », bien que simple en apparence, est quelque peu ambiguë, car elle remplace le mot chinois pour « jeunesse » (période d’âge) par « jeunesse » (personne). Pour «
qingchun wuhui/youhui/wufahui », une traduction plus précise serait : « je n’ai pas de regret concernant ma jeunesse », « j’ai des regrets concernant ma jeunesse » et « je n’ai pas de moyen d’avoir de regret concernant ma jeunesse ». Dans cet article, j’utilise la traduction la plus simple.
[7] Michel Bonnin 潘鳴嘯, « 不要因自己的懷念, 就歪曲上山下鄉運動的事實 » (
Buyao yin ziji de huainian, jiu waiqu shangshan xiaxiang yundong de shishi, Il ne faut pas déformer les faits sur le mouvement d’envoi de jeunes instruits à la campagne par nostalgie personnelle),
Chenbao zhoukan (晨報週刊), août 2012 ; voir également Guo (2020).
[8] Dans ce tableau, la deuxième ligne distingue les
zhiqing interrogés selon leur catégorie socioprofessionnelle actuelle. Les catégories rouges font référence aux identités ayant un statut politique supérieur et comprennent les soi-disant cinq catégories rouges (
hongwulei 紅五類), c’est-à-dire les paysans pauvres et moyennement pauvres, les soldats révolutionnaires, les cadres révolutionnaires, et les martyrs révolutionnaires.
[9] Voir par exemple la série de télévision écrite par Wang Hong 王宏, « 青春無悔 » (
Qingchun wuhui, Jeunesse sans regret) diffusée en 1986.
10 Beidahuang (北大荒) désigne une région du nord du Heilongjiang. La référence exacte de l’exposition mentionnée par Yang sous le simple titre de « 黑土地回顧展 » (
Heitudi huiguzhan, Exposition rétrospective sur la terre noire) est « 魂系黑土地 : 北大荒知青歲月回顧展 » (
Hunxi heitudi : Beidahuang zhiqing suiyue huiguzhan, Notre âme est liée à la terre noire : exposition rétrospective des jeunes instruits de Beidahuang).
[11] Liang Xiaosheng 梁曉聲, « 我看知青 » (
Wo kan zhiqing, Mes réflexions sur les jeunes instruits),
Beijing wenxue (北京文學), 1998, p. 4-27.
[12] Voir également Che Hongmei 車紅梅, « 論梁曉聲知青小說的理想主義敘事 » (
Lun Liang Xiaosheng zhiqing xiaoshuo de lixiang zhuyi xushi, Sur le récit idéaliste des romans de jeunes instruits de Liang Xiaosheng),
Dangdai zuojia pinglun (當代作家評論), 2020, p. 82-8.
[13] Lin Wenshang 林文尚
et al., 青春無悔 (…) (
Qingchun wuhui (…), Jeunesse sans regret (…)),
op. cit.
[14] Xiao Jian 曉劍 et Guo Xiaodong 郭小東, 1999, 老三屆 : 與共和國同行 (
Laosanjie : yu gongheguo tongxing, Les trois promotions avancent du même pas que la république), Pékin : Zhongguo wenlian chubanshe, p. 42-3.
[15] Sous-groupe de
zhiqing, les
laosanjie désignent les diplômés de collèges et lycées ayant terminé leurs études de 1966 à 1968 et constitué les premières cohortes massives de
zhiqing après la Révolution culturelle. Une part importante d’entre eux avait été gardes rouges. Les
laosanjie se présentent souvent comme représentatifs des
zhiqing. Dans la série documentaire, toutefois, plusieurs jeunes instruits n’appartiennent pas aux
laosanjie.
[16] Voir également Liu Shuang 劉雙, « 醜陋的老三屆 » (
Choulou de laosanjie, Les trois promotions honteuses),
op. cit.
[17] Ai Wu (1904-1992) est un écrivain originaire du Sichuan, consultant pour l’Association des écrivains chinois et membre du Comité permanent du Comité provincial du Sichuan de la Conférence consultative politique du peuple chinois. Il incarne un point de vue au plus proche du pouvoir.
[18] Lin Wenshang 林文尚
et al., 青春無悔 (…) (
Qingchun wuhui (…), Jeunesse sans regret (…)),
op. cit.
[19] Xie Yiqun 謝軼群, « 知青 : 自我安慰的“青春無悔” » (
Zhiqing : ziwo anwei de « qingchun wuhui », Jeunes instruits : jeunesse sans regret, une autoconsolation),
Huaxia wenzhai zengkan (華夏文摘增刊), 9 juillet 2012,
http://www.cnd.org/cr/ZK12/cr686.gb.html (consulté le 29 juin 2019).
[20] Liang Xiaosheng 梁曉聲, « 今夜有暴風雪 » (
Jinye you baofengxue, Il y a une tempête de neige cette nuit),
in Liang Xiaosheng 梁曉聲, 1993, 梁曉聲知青小說選 (
Liang Xiaosheng zhiqing xiaoshuo xuan, Sélection de romans des jeunes instruits de Liang Xiaosheng) Xi’an : Xi’an chubanshe, p. 281-416.
[21] Liang Xiaosheng 梁曉聲, « 我從不認為“青春無悔” » (
Wo congbu renwei « qingchun wuhui », Je n’ai jamais approuvé la « jeunesse sans regret »),
Phoenix New Media (鳳凰網資訊), 22 octobre 2009,
http://news.ifeng.com/history/zhiqing/mingrenlu/200910/1022_6855_1399779_1.shtml (consulté le 20 avril 2019).
[22] Ye Xin 葉辛, 1992, 孽債 (
Niezhai, Dette pécheresse), Nanjing : Jiangsu wenyi chubanshe.
[23] Le 14 mars 1991, environ 200
zhiqing originaires de Chongqing avaient été invités à se réunir, mais le gouvernement a envoyé la police pour boucler les lieux et disperser les badauds, de sorte que l’événement n’a pu être rendu public (entretien avec Luo, originaire de Chongqing, 10 juillet 2013).