CRITIQUES DE LIVRES

« Les dama de Pékin ont quelque chose à dire » : identification de groupe et action collective en ligne chez les retraités en Chine contemporaine

Premières rencontres

En janvier 2016, M. Zhou m’a taguée dans un groupe WeChat. J’avais rencontré cet homme de 67 ans deux ans auparavant, lors de mon travail de terrain au sein d’un groupe d’anciens « jeunes instruits » (zhiqing 知情) désormais à la retraite qui se réunissaient quotidiennement sur une place de la ville de Kunming. Sachant que je menais des recherches sur les rassemblements de retraités dans les villes chinoises, M. Zhou m’a transmis, ainsi qu’à ses amis, un lien vers une vidéo mise en ligne sur QQ Video par un compte appelé « Les dama de Pékin ont quelque chose à dire » (Beijing dama you hua shuo 北京大媽有話說, ci-après « Les dama de Pékin »). Le mot chinois dama 大媽, comme je l’expliquerai plus loin, est un terme qui a récemment été mobilisé pour désigner des « tantes » (aunties) ou des femmes appartenant à la catégorie des « personnes moyennement âgées » (zhonglaonian 中老年) – une classe d’âge relativement nouvelle, située entre les personnes d’âge moyen et les personnes âgées les plus vieilles. Dans le contexte chinois, cette classe d’âge comprend les personnes de 50 à 70 ans et généralement retraitées, car l’âge moyen de départ en retraite est extrêmement bas en Chine (51,2 ans en 2009 selon Chen et Chen (2009 : 68)). Dans son message, M. Zhou m’a encouragée à regarder la vidéo, en ajoutant : « Soutenons les dama de Pékin ! » La vidéo mettait en scène Sun Huilan, une femme de 68 ans présentée dans le générique comme une retraitée vivant dans le district de Chaoyang à Pékin et bénévole au sein de l’émission. Face caméra, elle parlait avec un fort accent pékinois des pensions que les membres de sa génération recevaient au titre de leur retraite, qu’elle considérait comme particulièrement basses compte tenu de ce qu’ils avaient enduré. Avant son discours de cinq minutes, ponctué d’inserts vidéo et d’effets sonores amusants, une phrase s’affichait à l’écran : « Pas besoin d’être quelqu’un d’important pour avoir son mot à dire ; la Journée des personnes âgées n’est pas le seul moment où l’on peut entendre leur voix : écoutons leurs points de vue sur les sujets sociaux les plus brûlants. » D’autres vidéos ont également été mises en ligne sur la chaîne, dans lesquelles Sun abordait des sujets variés tels que les relations des personnes âgées avec leur enfant unique aujourd’hui adulte, le respect des personnes âgées dans les espaces publics ou encore les pratiques de santé. Le compte public WeChat Les dama de Pékin n’avait été créé que depuis un mois, et était associé à un compte institutionnel WeChat enregistré par une petite entreprise basée à Pékin. En plus des vidéos hebdomadaires de Sun, le compte a rapidement commencé à développer et à gérer des groupes de discussion, que les retraités dispersés dans tout le pays pouvaient rejoindre pour entrer en contact avec leurs pairs, échanger sur leurs expériences communes et fournir à Sun de nouvelles idées de sujets à traiter. « Ce sera un foyer pour vous et pour des millions d’autres compagnons âgés, où vous pourrez parler avec des personnes de votre âge de ce qui vous rend heureux, des événements importants du pays et de ce qui se passe chez vous », indiquait la page d’accueil. Je me suis immédiatement inscrite. J’ai été assignée au groupe n° 19, car les premiers avaient déjà atteint, en quelques jours, la limite de 100 personnes imposée aux groupes WeChat composés de comptes non vérifiés. Je me suis alors retrouvée en compagnie de personnes ayant pour la plupart entre 50 et 70 ans, essentiellement des femmes (deux tiers des membres) et venant d’endroits aussi variés que Pékin et Tianjin, ainsi que des provinces du Shandong, du Yunnan et du Heilongjiang. Une fois le centième groupe créé, quelques semaines plus tard, M. Bian, le producteur de l’émission âgé de 40 ans, a décidé de ne plus ouvrir de nouveaux groupes, les six jeunes employés de l’entreprise étant déjà débordés par la gestion des groupes existants (entretien avec M. Bian, 26 août 2016). Les dama de Pékin a pris beaucoup d’ampleur depuis lors. En décembre 2019, le compte totalisait environ cinq millions d’abonnés, dont deux millions sur WeChat, 2,4 millions sur Douyin (TikTok) et 26 000 sur QQ[1]. Un an après la création du groupe, Sun Huilan a quitté son poste d’animatrice de l’émission pour poursuivre sa carrière d’influenceuse, laissant la place à d’autres bénévoles « moyennement âgées ». Ruan Yaqing est depuis devenue la nouvelle colonne vertébrale de l’émission. Née en 1963, cette élégante retraitée, autrefois institutrice en maternelle, était tombée en dépression après le décès de son mari, et avait initialement décidé de s’engager dans l’émission afin de sensibiliser aux problèmes de santé mentale des personnes âgées et pour s’occuper après le départ de sa fille, partie faire ses études en Europe. Une douzaine d’autres femmes retraitées interviennent également de temps en temps dans l’émission, sans toutefois obtenir un succès comparable. Les vidéos (dont le contenu est essentiellement rédigé par les animatrices) sont également produites plus régulièrement : en juin 2020, on trouvait 1 324 vidéos sur QQ Video, soit une moyenne de 23 vidéos mises en ligne chaque mois, et dont la plupart comptabilisaient de nombreuses de vues : sur QQ uniquement, un tiers de ces vidéos dépassaient les 100 000 vues et une sur dix le million. Les animatrices sont également devenues des célébrités parmi les retraités et sont souvent reconnues dans la rue, dans les parcs publics ou dans les hôpitaux. Je me suis également rendue compte que la plupart des enquêtés que j’ai rencontrés lors de rassemblements de retraités dans différentes villes chinoises étaient depuis devenus familiers de l’émission et en partageaient souvent les contenus sur leurs propres Moments de WeChat et dans leurs groupes de discussion WeChat entre amis. Début 2020, de nombreux signes témoignaient d’une cooptation croissante de l’émission par les autorités ainsi que d’importants changements aussi bien dans les sujets traités au sein des vidéos que dans le profil et le ton des animatrices de l’émission – un aspect sur lequel je reviendrai en conclusion. La découverte de l’émission Les dama de Pékin a marqué un tournant dans mes recherches. J’achetais déjà des revues et suivais régulièrement des comptes WeChat ciblant spécifiquement un public âgé qui étaient souvent assez populaires parmi mes interlocuteurs – confirmant l’utilisation globalement accrue des médias sociaux par les personnes âgées chinoises au cours de la dernière décennie (Huang et Zhang 2017 ; Li 2017 ; Li 2021). Ceci étant, les contenus disponibles étaient rarement produits par les retraités eux-mêmes et n’affichaient pas aussi clairement l’ambition de prendre la défense des intérêts collectifs des personnes âgées. Comme l’illustre l’étude de cas de Li sur un compte public WeChat visant les personnes âgées (2021), le type de contenu auquel j’étais habituée se concentrait généralement sur des sujets tels que les loisirs et les divertissements, tandis que les mémoires collectives et les identités générationnelles étaient très peu mises en avant. De plus, même si mes enquêtés circulaient dans un réseau dense d’espaces de sociabilité intragénérationnelle, aucun de ces espaces n’était parvenu à connecter mes interviewés comme Les dama de Pékin a pu le faire. À travers ce compte, j’ai donc trouvé, de manière inattendue, un espace où les incertitudes, les points de vue et les identités que j’avais entendu exprimés de manière éparse au cours de mon travail de terrain (2013-2016) fusionnaient en un discours exprimant des intérêts communs et un destin partagé. Mes enquêtés, appartenant pour la plupart aux premières cohortes de parents urbains d’enfants uniques, nés et élevés pendant la période maoïste, et fortement engagés dans des activités collectives depuis leur retraite dans les années 2000, semblaient avoir trouvé une plateforme qui exprimait légitimement leurs points de vue en tant que groupe. Cet article prend Les dama de Pékin comme étude de cas pour analyser l’émergence de nouvelles formes d’identification collective parmi les retraités chinois, les amenant à défendre leurs intérêts collectifs malgré un environnement politique de plus en plus restrictif. Comment expliquer qu’un espace tel que Les dama de Pékin soit apparu à ce moment précis ? Pourquoi les femmes retraitées y sont-elles particulièrement visibles ? Qu’ont à dire, concrètement, ces retraitées et comment formulent-elles leurs griefs ? Par l’analyse des vidéos de l’émission et d’entretiens avec certains de ses membres principaux, cet article vise à éclairer les différentes sphères d’identification qui conduisent ces femmes récemment retraitées à s’exprimer au nom d’un « nous ». Je montre que la création et le succès de l’émission peuvent être vus comme le produit de divers processus sociaux renforçant l’identification collective de cette nouvelle génération de retraités. Si certains de ces processus peuvent faire écho à des phénomènes observés dans d’autres contextes nationaux, d’autres sont en revanche spécifiquement chinois et façonnent la forme inédite prise par ce collectif de retraités.

Revue de la littérature

Les actions collectives de personnes âgées ont été étudiées par des spécialistes des sciences sociales dans divers contextes. Dans son essai fondateur de 1962, le sociologue américain Arnold Rose a jeté les bases de l’étude de la « conscience de groupe des personnes âgées » (1962 : 125). Il est probablement vrai, notait-il, que « les personnes âgées se plaignent depuis un certain temps de leurs faibles revenus, de leur logement inadéquat, de leurs difficultés à payer leurs soins médicaux […], de leur peu de prestige et d’une négligence générale de la part de la société. Néanmoins, elles ont récemment commencé à en parler, non seulement en faisant référence à elles-mêmes en tant qu’individus, mais en ayant conscience que ces choses leur arrivaient à elles en tant que groupe social » (ibid. : 126). Selon Rose, l’accroissement de l’espérance de vie, la généralisation de la retraite obligatoire, la décohabitation croissante entre générations et l’augmentation des coûts des soins médicaux constituaient ainsi autant d’éléments renforçant la probabilité des personnes âgées de développement une conscience groupale liée à leur vieillissement. Si la création d’influents groupes de pression de retraités a poussé les universitaires américains à se pencher sur leur mobilisation politique et les conséquences électorales du vieillissement de la population (Pratt 1976 ; Weaver 1976 ; Myles 1984), les chercheurs ont depuis porté une attention croissante aux facteurs générationnels, culturels et de genre qui façonnent les groupements politiques de citoyens âgés dans d’autres contextes nationaux (Blaikie 1990 ; Viriot Durandal 2003 ; Charpentier et al. 2004 ; Takao 2009). Cependant, la plupart des recherches restent concentrées sur les pays démocratiques et sont dominées par des approches en sciences politiques et en sociologie électorale, laissant peu de place à des enquêtes ethnographiques donnant à entendre la voix des personnes âgées, qui plus est dans des contextes non démocratiques. En Chine, les recherches sur le vieillissement tendent encore à se concentrer sur les politiques publiques et sur la frange la plus dépendante des personnes âgées, dans un contexte de fort vieillissement démographique. L’étude menée par Philip Olson (1988) sur « la politisation des personnes âgées » en Chine s’est en réalité concentrée sur les politiques publiques en faveur des personnes âgées mises en œuvre depuis la fin des années 1970. Selon lui, la création en 1983 du Comité national sur le vieillissement (Guojia laoling gongzuo weiyuanhui 國家老齡工作委員會) et le développement d’un large réseau de comités locaux coencadrés par des cadres du Parti retraités illustrent le « modèle de politique bureaucratique » de la République populaire de Chine, où « les groupes d’intérêt “significatifs” ne sont pas ceux que l’on trouve dans l’arène publique mais ceux qui sont constitués de fonctionnaires et d’unités au sein même des instances gouvernementales » (ibid. : 244). Les années 2000 ont été marquées par le développement d’études de cas relatives à l’activisme politique croissant de franges spécifiques parmi les personnes âgées chinoises : les vagues de manifestations de retraités dans les années 1990, les pétitions d’officiers retraités et des anciens combattants, ainsi que les Sociétés rurales de citoyens âgés (Hurst et O’Brien 2002 ; Halskov Hansen 2008 ; Frazier 2010 ; O’Brien et Diamant 2015). Frazier a toutefois noté que les anciens combattants et les travailleurs retraités des entreprises publiques réclamant le paiement de leurs pensions obéissaient à un schéma de contestation ressemblant à ce que Lee a qualifié de « militantisme cellulaire », au sens où ces contestations ciblaient les gouvernements locaux sans s’étendre à des actions collectives débordant les frontières locales (2007 : 83). Le cas de l’émission Les dama de Pékin permet d’approfondir ces discussions. Il révèle l’émergence de la formulation de griefs partagés, chez de nouvelles générations de retraités chinois, au-delà de la seule échelle locale. Il enrichit également les études chinoises sur un plus large éventail de sujets : les parcours de vie de la « génération perdue » (Hung et Chiu 2003 ; Bonnin 2013) ; l’évolution des attentes intergénérationnelles et le développement de stratégies de vieillissement entre pairs (Zhang 2009 ; Yan 2016) ; l’activisme en ligne et la conscience des droits individuels (Sullivan et Xie 2009 ; Yang 2009), ainsi que le partage de répertoires normatifs et d’un sens du juste (Thireau et Hua 2003 ; O’Brien et Li 2006 ; Thireau 2014). De fait, peu de chercheurs ont abordé ces sujets au prisme du vieillissement, et encore moins du point de vue des générations actuelles de retraités.

Méthodologie

Mon analyse s’appuie sur différentes données ethnographiques. En août 2016, j’ai interviewé le créateur du compte, qui m’a alors proposé d’intervenir dans l’émission aux côtés de Ruan Yaqing pour parler de la vie des personnes âgées dans mon pays – la France. Cela m’a donné l’opportunité de négocier un entretien et de rester en contact avec elle, ce qui m’a permis de mieux comprendre son rapport à l’émission. Les interactions avec mes interlocuteurs ont été facilitées à la fois à la fois par la curiosité dont ils faisaient preuve à l’égard des modèles de vieillissement existants dans d’autres pays, par leur souhait de voir les expériences des personnes âgées chinoises connues à l’étranger. Le producteur espérait également que je leur fasse connaître des projets similaires en Europe et que j’assure la promotion de l’émission à l’étranger. Depuis, j’ai régulièrement observé les interactions entre membres âgés au sein des groupes WeChat et suivi la couverture médiatique de l’émission. J’ai également regardé l’ensemble des 1 324 vidéos mises en ligne sur leur compte QQ entre décembre 2015 et juin 2020, et j’ai analysé de manière thématique les 395 vidéos comptant plus de 100 000 vues pour mieux comprendre le contenu et l’évolution de l’émission. Le tableau ci-dessous résume les sujets abordés dans ces vidéos, offrant ainsi un premier aperçu des préoccupations majeures du public de l’émission. Partant de ces statistiques, l’article vise à expliquer la centralité de ces sujets en usant de méthodes plus qualitatives et interprétatives. Tableau 1. Aperçu statistique des principaux sujets abordés dans les 395 vidéos de l’émission ayant plus de 100 000 vues (mises en ligne entre décembre 2015 et juin 2020)[2].
Thèmes principaux des vidéos Nombre de vidéos Pourcentage des vidéos les plus vues
Santé (bien-être, qualité de l’alimentation, système médical) 178 45,1 %
Incertitudes sociales (escroqueries, rumeurs, corruption, méfiance) 102 25,8 %
Relations intergénérationnelles (conflits, solidarités, garde des petits-enfants) 76 19,2 %
Retraites et assurances sociales (réformes, inégalités, subventions) 72 18,2 %
Droits des personnes âgées (stigmate, exclusion, négligence) 56 14,2 %
Identité générationnelle (nés dans les années 1950 et 1960, souvenirs d’enfance, parents d’enfant unique) 50 12,7 %
Prise en charge des personnes âgées (maisons de retraite, modèles de vieillissement, dépendance, fin de vie) 32 8,1 %
Solitude (vivre seul, parents dont les enfants ont quitté le nid, santé mentale, veuvage) 28 7,1 %
Comparaisons internationales (vieillissement et systèmes de retraite) 22 5,6 %
Technologie (smartphones, WeChat, escroqueries en ligne) 21 5,3 %
Loisirs et retraite (tourisme, passions, apprentissage tout au long de la vie, arts) 20 5,1 %
Source : auteure. « Nous ne faisons pas que danser et investir dans l’or » : les dama, du stigmate à l’identité Le nom de l’émission et le moment de sa création sont, pour commencer, intimement liés à un processus récent de stigmatisation des femmes chinoises vieillissantes, observé au cours de la dernière décennie et régulièrement dénoncé dans les vidéos. Signifiant littéralement « grand-mère » ou « tante », le terme dama était à l’origine utilisé dans le nord de la Chine pour désigner à la fois la femme du frère cadet de son père et pour s’adresser de manière respectueuse aux femmes âgées en général (Li, Ma et Shi 2015). Cependant, depuis le début des années 2010, le terme s’est écarté de sa connotation d’origine pour devenir une injure sexiste et âgiste. Les magazines de mode ont commencé dès 2007 à publier des articles sur des stars « soudainement devenues des dama », et ayant l’air ou s’habillant plus âgées qu’auparavant (He 2013 : 118). Mais dama n’est devenu un mot à la mode qu’en 2013, avec l’expression négativement connotée de « dama chinoise » (Zhongguo dama 中國大媽). Cette année-là, alors que le prix de l’or plongeait, les femmes chinoises moyennement âgées se sont précipitées pour investir dans près de 300 tonnes d’or, obligeant Goldman Sachs à mettre fin à ses ventes d’or à découvert et suscitant des critiques des dama dans les médias et sur les réseaux sociaux (Jia 2013 : 57). Parmi les autres phénomènes impliquant des femmes de cette classe d’âge, on peut citer l’engouement pour les désormais célèbres « danses sur les places publiques » (guangchangwu 廣場舞), pratiquées par des centaines de milliers de retraitées, qui ont généré de nombreux conflits d’usage des espaces publics (Zhang 2016). La dama est donc apparue comme une nouvelle catégorie stigmatisante à la croisée de l’âge, du genre, de la classe et de la génération : le terme en est venu à désigner des femmes vieillissantes, souvent retraitées, jugées peu éduquées bien que possédant quelques ressources financières, et dont les enthousiasmes collectifs sont fortement associés à leur jeunesse sous le maoïsme. Les sociologues ont montré le lien entre stigmatisation et identification collective ; en particulier, les mouvements sociaux lancés par des minorités ont fait grand usage du retournement du stigmate (Bourdieu 1991 ; Fassin et Rechtman 2009). Ruan Yaqing considère en effet que sa participation à l’émission est le résultat direct de ce récent étiquetage : « Avant, je pensais que les trucs de vieux ne me concernaient pas, mais ça me touche maintenant. Ces derniers temps, dès que quelque chose va de travers, c’est forcément lié aux dama. Ils mettent tout sur le dos des dama ! Alors, la première fois que j’ai entendu dama Sun, je me suis dit : génial, elle dit vraiment ce que nous pensons, nous les vieux. Tout était vraiment à sens unique jusque-là » (entretien avec Ruan Yaqing, 30 août 2016). Le nom de l’émission reflète donc ce processus de transformation d’une étiquette stigmatisante en un terme définissant positivement une identité collective, comme le souligne le créateur de l’émission : « Parce que les dama ont été tellement stigmatisées ces derniers temps, nous avons pensé qu’il était important de leur dire que ce serait un espace pour elles et sur elles […]. Le sens originel du mot était en fait assez positif, et c’est cela que nous voulions transmettre » (entretien avec M. Bian, 25 août 2016). Si les animatrices sont fières de se qualifier elles-mêmes de dama et présentent l’émission comme une occasion de « redorer le blason des personnes âgées » (vidéo 6)[3], dans de nombreuses vidéos, elles tiennent néanmoins à se démarquer des dama qui font régulièrement la une des journaux et « font perdre la face aux personnes âgées » – comme ces femmes qui « ont fait une razzia » sur les buffets gratuits pendant l’exposition universelle de Shanghai (vidéo 25), ou qui importunent les chauffeurs de bus (vidéo 22). Les animatrices insistent donc sur le fait qu’« une personne n’est pas représentative de tout le groupe » et rejettent les généralisations visant « toutes les personnes âgées » en raison des méfaits d’une minorité « sans qualités (suzhi 素質) » – un terme qui dépeint les animatrices et leur public comme socialement plus respectables que d’autres. « Nous, parents vieillissants d’enfants uniques » : la voix d’une génération Si ces controverses ont nourri l’identification de ces femmes chinoises récemment retraitées, les expériences du vieillissement propres à leur génération constituent un autre élément qui façonne le collectif au nom duquel s’exprime Les dama de Pékin. Les animatrices se décrivent et s’adressent à leur public en utilisant certains termes récurrents : « nées dans les années 1950 et 1960 » (wu liu ling hou 五六零後, parfois traduit en « post-1950 » et « post-1960 »), « parents d’enfants uniques/d’enfants nés dans les années 1980 » (dusheng zinü/baling hou fumu 獨生子女/八零後父母), « la plus seule des générations de parents » (zui gudu de yidai fumu 最孤獨的一代父母). Comme dans d’autres groupes WeChat de personnes âgées, ces expressions se retrouvent également dans les groupes de discussion des dama de Pékin, dont les membres partagent régulièrement des articles viraux décrivant les spécificités du destin collectif et des attitudes actuelles de leur génération. Le témoignage de dama Peng offre un exemple typique de ces formes de récits, que certains ont vu émerger dès la fin des années 1990 (Hung et Chiu 2003 : 204) :
Nous sommes nés dans les premières années de la construction de l’État. Nous avons grandi dans une période de grande adversité. Nous sommes allés au collège pendant une période de troubles sociaux. Lorsque nous avons voulu entrer à l’université, les formulaires [d’inscription] étaient tous vides. Quand il a fallu chercher du travail, on nous a envoyé à la campagne. Quand nous avons commencé à parler d’amour, ils retardaient les mariages. Quand il était temps d’avoir des enfants, le planning familial était mis en œuvre. Quand nous avons commencé à travailler, les salaires étaient bas et nous avons connu une période de licenciements quelques années plus tard. Quand nous avons retrouvé du travail, tout en élevant notre enfant, est arrivée une période de forte consommation, et quand ils sont allés à l’école, le système éducatif s’est ouvert. (Vidéo 23)
On pourrait être surpris par les termes employés (mélangeant souvent les personnes nées dans les années 1950 et 1960) et par l’éventail d’âges des animatrices et des membres des groupes de discussion – qui d’après mes observations étaient généralement nés entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1960 et étaient donc âgés de 50 à 70 ans pendant mon enquête. Ces seuils dépassent en effet l’éventail sur lequel les spécialistes de la Chine se concentrent habituellement lorsqu’ils travaillent sur les unités de génération élevées pendant la période maoïste. Soulignant le rôle que l’expérience précoce d’événements historiques joue dans la formation de la conscience générationnelle (Mannheim 1952 : 291), les chercheurs sur la Chine ont d’abord concentré leur attention sur la « génération des gardes rouges » (Chan 1985 ; Yang 2016) ou sur la génération perdue des jeunes instruits (Bonnin 2006, 2013 ; Harmel et Yeh 2016), définissant ces générations selon la probabilité des individus d’avoir vécu directement un ou deux de ces événements. Différents seuils ont donc été assignés à ces unités générationnelles, allant de « nés vers 1949 » et « [étant] au collège en 1965 » pour les gardes rouges (Yang 2016 : 5) à « né entre 1948 et 1957 » pour les jeunes instruits (Hung et Chiu 2003 : 210). Michel Bonnin souligne cependant que la « génération de la Révolution culturelle » pourrait inclure « tous les citadins nés entre 1947 et 1960 environ », indépendamment de leur passé de garde rouge ou de jeune instruit, car les citadins nés à la fin des années 1950 avaient tendance à partager avec leurs frères et sœurs aînés, gardes rouges ou jeunes instruits, à la fois une éducation perturbée et un certain « mécontentement face aux sombres perspectives professionnelles qui leur étaient offertes » (2006 : 256). Récemment, d’autres chercheurs ont fait remarquer que les expériences de jeunesse ne suffisaient probablement pas à définir une génération : les événements affectant spécifiquement une cohorte et survenant à un âge plus avancé contribuent à redéfinir les expériences communes au travers desquelles les individus s’identifient à une entité générationnelle. Mentionnant la campagne encourageant les mariages tardifs (1971-1979), la politique de l’enfant unique (1979), la libéralisation de l’économie et les licenciements dans les entreprises publiques au cours des années 1990, Eva P. W. Hung et Stephen W. K. Chiu ont montré que cette génération essentiellement urbaine pouvait plus largement être caractérisée comme ayant été « désavantagée à répétition par les politiques changeantes de l’État », car « chacune d’entre elles a coïncidé avec des périodes charnières de leur parcours de vie » (2003 : 210-1). En se concentrant sur l’influence que la politique de l’enfant unique et les licenciements de la fin des années 1990 ont eu sur la formation d’une conscience générationnelle hautement genrée parmi les travailleuses des entreprises d’État, Liu Jieyu a également démontré que les femmes s’identifiant à la « génération malchanceuse » étaient nées jusqu’en 1962 – l’année qui sépare les personnes soumises à la retraite interne de celles pouvant être réemployées (2007 : 103). Alors que ces auteurs soulignent le flou inhérent aux unités générationnelles (Bonnin 2006 : 253) et la nature évolutive des événements conduisant les individus à s’identifier à une génération, Les dama de Pékin nous permet de pointer la sous-évaluation des expériences du vieillissement dans le remodelage des auto-identifications générationnelles. Les animatrices de l’émission insistent sur le fait que leurs expériences de la retraite ont renforcé leur conscience d’appartenir à une génération sacrifiée – avec des vidéos à succès intitulées « Les parents des enfants nés dans les années 1980 sont devenus vieux, voilà qu’arrive la plus seule des générations de parents » (vidéo 5), ou « La détresse des personnes âgées nées dans les années 1960 » (vidéo 24). Par conséquent, quand elles s’adressent à leur public, les animatrices de l’émission s’appuient moins sur leurs expériences de jeunesse (toutes les animatrices et membres des groupes de discussion n’ont pas été gardes rouges ou jeunes instruits, et le public est très rarement interpelé comme tel) que sur leur statut actuel et partagé de parents vieillissants d’enfants uniques, considérés comme une génération sacrifiée une fois de plus[4]. Les dama expriment ainsi régulièrement le sentiment partagé de ne pas pouvoir compter sur leur enfant unique (alors que leurs parents pouvaient compter sur plusieurs enfants), qui est souvent occupé par sa propre carrière, son ou ses enfant(s) ainsi que sa belle-famille, et qui vit parfois dans des villes ou des pays lointains. Dans une vidéo, vue plus de 94 millions de fois, dama Sun explique :
Maintenant que nous sommes vieux et qu’il y a quatre personnes âgées pour deux enfants uniques, peuvent-ils vraiment s’occuper de nous ? Quand nous les appelons, les enfants nés dans les années 1980 ont toujours des heures supplémentaires ou des déplacements professionnels à faire. En plus, ils ont leurs parents âgés d’un côté et leurs enfants de l’autre : pouvons-nous leur imposer un autre fardeau ? Un internaute m’a dit : « J’ai plus de 50 ans, mon fils travaille dans une autre région du pays, il est très filial mais il n’est pas à mes côtés, je fais du diabète et de l’hypertension et je me sens si seul. […] Mais que peuvent faire nos enfants ? » (Vidéo 7)
Les animatrices se décrivent ainsi comme « la première génération à ne pouvoir compter que sur elle-même dans ses vieux jours » et « n’osant pas vieillir » – notamment celles qui doivent s’occuper de leurs propres parents âgés ou de leurs petits-enfants, ainsi que celles qui sont conscientes d’avoir statistiquement plus de chances de faire l’expérience du veuvage (vidéo 20). C’est également dans ce contexte d’incertitude qu’il faut comprendre le succès des vidéos proposant des solutions peu coûteuses pour préserver sa santé, les animatrices de l’émission et les membres des groupes de discussion s’inquiétant tous à plusieurs reprises de la charge qu’ils pourraient représenter pour leurs enfants en cas de maladie, compte tenu du coût croissant des traitements médicaux (Li 2016). Figure 1. Traduction des sous-titres : « [Nous, personnes nées dans les années 1950, avons vécu des moments très particuliers]. Le souvenir de ces choses durera toujours et ne sera jamais oublié. » Crédit : capture d’écran de la vidéo 23 de l’émission Les dama de Pékin. Cette anxiété face à l’avenir conduit les animatrices à aborder explicitement la responsabilité de l’État et des employeurs. Les vidéos regorgent de témoignages de retraités qui attendent le retour de leur enfant pour le Nouvel An ou une visite à l’hôpital, mais qui en sont privés à cause des réticences de leur entreprise à leur accorder un congé (vidéos 5 et 19). Par ailleurs, les dama soulignent l’iniquité de la situation. Les compensations symboliques et matérielles que leur offre l’État maintenant qu’elles sont âgées sont jugées insuffisantes au regard du sacrifice qui leur a été demandé en matière de planning familial – une incohérence décrite comme un préjudice les visant une fois de plus en tant que génération. Citant un internaute qui lui a dit que « fournir une assistance aux parents âgés d’enfants uniques devrait être la responsabilité obligatoire du gouvernement », Sun Huilan encourage poliment l’État à rester cohérent avec sa promesse initiale : « Les slogans disaient “un enfant, c’est bien, le gouvernement aidera à votre prise en charge quand vous serez vieux”. […] Nous avons vu trop de choses en une vie, nous devrions être pris en considération ! » (Vidéo 7)[5] « Qui prend vraiment soin de qui ? » : redéfinir les attentes intergénérationnelles Les relations intergénérationnelles sont également mises en avant comme expérience commune clé façonnant l’identification collective du public. Si les animatrices de l’émission sont en effet très compréhensives à l’égard de la situation difficile de leurs enfants uniques adultes, certaines des attentes de ces derniers sont vivement critiquées car elles empêchent les parents âgés de profiter d’une retraite considérée comme bien méritée après une vie de sacrifices. À rebours des représentations courantes des personnes âgées comme bénéficiaires passifs de soins, les dama aiment rappeler à leur audience qu’en Chine, les parents retraités constituent toujours des soutiens de famille essentiels, mais insuffisamment reconnus, en matière de soins et de ressources (vidéo 17). Les animatrices dénoncent régulièrement la pression financière « tragique » que subit leur génération lorsqu’il s’agit d’aider leur enfant à acheter un appartement en période d’inflation immobilière[6] :
Bien sûr, tout le monde souhaite acheter un appartement lorsqu’il se marie et espère que ses parents pourront y contribuer un peu. Mais devoir débourser un ou deux millions de yuan d’un coup… Personne n’a le cœur de dire non, mais une fois que vous avez payé, toutes vos économies sont parties. […] Certes, il est rassurant de savoir que son enfant sera là pour soi, mais donner son argent à quelqu’un d’autre n’est pas aussi bien que de le garder pour soi ! Si vous vendez votre maison pour en acheter une pour votre enfant, alors vous serez obligés de vivre à trois générations sous le même toit : sommes-nous de retour dans les années 1960 ? (Vidéo 4)
Le fait que les jeunes adultes aient tendance à solliciter leurs propres parents vieillissants – principalement leurs mères – pour s’occuper de leurs enfants constitue une autre critique majeure formulée par les dama à l’égard de leurs enfants. Comme l’enquête longitudinale de 2014 sur le vieillissement en Chine le montre, 34 % des parents chinois de plus de 60 ans ont aidé à élever leurs petits-enfants de moins de 18 ans, 10 % d’entre eux les prenant complètement en charge – un fait qui concerne spécifiquement les grands-parents jeunes, urbains, en bonne santé et éduqués (Sun 2016 : 84), et qui reflète la tendance au « familisme descendant » décrite par Yan Yunxiang (2016). Certes, les dama reconnaissent que la récente diminution des institutions de prise en charge de la petite enfance limite les options abordables pour les jeunes parents (Xu 2017 : 112), dont les contraintes professionnelles et financières réduisent encore davantage le temps qu’ils peuvent consacrer à leurs enfants. Cependant, si les animatrices de l’émission se déclarent disposées à aider, elles ne veulent pas non plus que cela devienne un « travail à plein temps », ce qui permettrait à leurs enfants d’échapper à leurs responsabilités et contribuerait à « restreindre davantage l’espace des femmes âgées » (vidéo 34). La politique de 2015 ouvrant le droit de faire jusqu’à deux enfants est, en particulier, largement décriée par les dama qui y voit une autre campagne les désavantageant en tant que génération et affectant une fois de plus un tournant important de leur parcours de vie – cette fois-ci, la retraite (vidéos 9 et 26). Pour prouver ce sentiment partagé de fardeau, les présentatrices n’hésitent pas à citer des sondages régulièrement réalisés sur les groupes de discussion WeChat des dama de Pékin. Selon l’un de ces sondages, présenté dans une vidéo intitulée « Faites un deuxième enfant, mais pourriez-vous laisser vos parents en dehors de tout ça ? », 60 % des personnes interrogées ont déclaré qu’elles étaient prêtes à aider, mais à condition d’être respectées et reconnues pour leur contribution, tandis que 13 % ont déclaré qu’elles ne souhaitaient pas s’occuper du tout de leur petit-enfant (vidéo 12). Ces résultats reflètent une distance croissante du public de l’émission à l’égard des rôles traditionnels associant la vieillesse aux devoirs grand-parentaux. Les animatrices partagent de nombreux récits d’internautes décrivant les difficultés rencontrées par les grands-mères à la retraite, et plus particulièrement par les quelques 18 millions de « personnes âgées nomades » (laopiao 老漂) qui déménagent dans une autre ville pour s’occuper de leur petit enfant, parfois pendant plusieurs années (vidéo 27). Dans une vidéo, dama Ruan prend la défense d’une grand-mère critiquée en ligne pour avoir demandé à être indemnisée pour la garde de sa petite-fille, en décrivant comment le fils et la belle-fille de cette femme avaient complètement renoncé à l’aider, la laissant dépenser davantage que sa pension mensuelle pour s’occuper de leur enfant (vidéo 15). Figure 2. Dama Ruan parle du fardeau que représente le fait d’être grand-parent pour certaines personnes âgées. Traduction des sous-titres : « Les personnes âgées se sentent fatiguées et lésées ». Crédit : capture d’écran de la vidéo de l’émission Les dama de Pékin « 給兒女帶孩子, 哪幾種行為費力不討好 ? » (Gei ernü dai haizi, na jizhong xingwei feili bu taohao ? Lorsqu’on aide ses enfants à élever leurs propres enfants, pour quelles activités exténuantes ne sommes-nous pas récompensés ?), 12 janvier 2017, https://v.qq.com/x/page/c0365qwut7w.html. Dans ces conditions, les dama expriment leur préférence pour une intimité plus distante, fondée sur la communication et la compréhension mutuelle – un principe résumé dans l’accroche récurrente : « Élever vos enfants est votre responsabilité, compter sur eux est une erreur, chacun doit mener sa propre vie » (vidéo 16). Contrairement aux personnes âgées auxquelles les animatrices reprochent de s’accrocher excessivement à leurs enfants pour trouver le bonheur (vidéo 2), les abonnés du compte semblent soutenir l’idée d’autonomie intergénérationnelle : un sondage réalisé par Les dama de Pékin révèle que plus de la moitié des personnes interrogées n’étaient pas disposées à vivre avec leurs enfants et préféraient préserver l’espace et l’intimité de chacun (vidéo 3) – une tendance qui, selon une enquête nationale de 2015, était en hausse chez les personnes âgées urbaines, plus éduquées et plus aisées (Dang 2018 : 95), donnant ainsi une meilleure idée du statut socioéconomique des abonnés du compte. Plusieurs vidéos exposent également au public des modèles alternatifs de vieillissement émergeant à l’étranger et en Chine, présentés comme des manières souhaitables d’imaginer la vieillesse sans dépendre de ses enfants (vidéos 8 et 13).

« Profitons de l’âge d’or de notre vie » : la naissance d’un « troisième âge » chinois

Une telle position fait écho à l’essor d’un nouveau discours sur le vieillissement en Chine, bien articulé dans les vidéos des dama de Pékin, qui dépeint les années suivant la retraite comme un « second printemps » (di’er ge chuntian 第二個春天), ou comme un nouvel « âge d’or de la vie » (rensheng de huangjin shidai 人生的黃金時代) (vidéos 19 et 31) dont il faut profiter. Les sociologues attentifs aux parcours de vie ont observé le développement d’un tel discours dans les pays occidentaux depuis la fin des années 1970 et y ont vu l’émergence d’un « troisième âge » de la vie (Lenoir 1979 ; Laslett 1991). En effet, la division traditionnelle du parcours de vie entre enfance, âge adulte et vieillesse ne reflète plus la pluralité des seuils que les individus franchissent au cours de leur existence. La scolarisation obligatoire et le report du mariage et de la reproduction ont de plus en plus distingué l’enfance et la jeunesse et complexifié l’entrée dans l’âge adulte (Ariès 1962 ; Chen 2007 ; Van de Velde 2008). De même, un ensemble de facteurs sociaux a redéfini la vieillesse et contribué au développement de catégories d’âge intermédiaires. Pour Rémi Lenoir, l’émergence du troisième âge résulte directement du transfert de la responsabilité de la vieillesse depuis la famille vers l’État, par le biais des retraites, de la décohabitation croissante des générations, du vieillissement de générations spécifiques, mais aussi de l’émergence d’acteurs s’emparant des « jeunes retraités » comme nouvelle cible commerciale (1979). Les dama revendiquent un droit à profiter de leur retraite en vertu d’un processus similaire mais spécifique à la Chine. Si le Parti communiste chinois (PCC) a institutionnalisé la retraite dès les années 1950, son accès est en effet resté réservé aux employés urbains des entreprises d’État et a été politiquement découragé pendant la période maoïste (Davis-Friedmann 1991 : 26). Le début des années 1980 a constitué un tournant important, avec la montée d’un discours mieux accepté décrivant la retraite comme un « droit » après des années de service, mais aussi comme une « nouvelle étape dans [sa] carrière » et non comme une mise en retrait de la société (Manion 1993 : 58). Même si ce discours visait initialement à justifier l’abolition du poste à vie pour les cadres révolutionnaires, il a néanmoins contribué à rendre acceptable l’importation d’un modèle de vieillissement actif compatible avec la ligne politique officielle. L’institutionnalisation de divers espaces de sociabilité organisés par l’État (universités pour seniors, magazines pour seniors) en a résulté. Au cours des décennies suivantes, ils se sont progressivement ouverts à un éventail plus large de personnes âgées, principalement urbaines. Depuis les années 1990, les personnes âgées habitant en ville ont en effet de plus en plus pu accéder et s’appuyer sur des pensions de retraite, contrairement aux habitants des zones rurales, où l’État a drastiquement retiré son filet de sécurité sociale : en 2010, les pensions constituaient la principale source de revenus de 67,5 % des résidents urbains âgés de plus de 65 ans, contre 39,1 % en 1994 et 9,2 % des personnes âgées rurales en 2010 (Du 2003 : 42 ; Wang 2012 : 2)[7]. Dans le même temps, la mobilité croissante de la population active, le développement immobilier et la réduction de la taille des familles ont contribué à restreindre la cohabitation entre générations dans les zones urbaines : en 2009, les personnes dites « en nid vide » (dont les enfants ont quitté le domicile familial) et les personnes vivant seules représentaient 49,7 % de la population âgée urbaine, soit une augmentation de 7,7 points par rapport à 2000[8]. Ces tendances se sont récemment intensifiées[9] avec le départ en retraite d’une nouvelle génération de citadins parents d’enfants uniques, que leur socialisation sous le socialisme a également rendus plus désireux de rester actifs durant leur retraite et de profiter de leurs vieux jours après une vie d’éducation incomplète, de travail intense et de nombreux soins parentaux prodigués à leur enfant unique. Le maintien d’âges différenciés de départ en retraite selon la profession et le sexe des individus ainsi que la pratique répandue de la retraite anticipée depuis la fin des années 1990 ont également entraîné un âge moyen de départ en retraite étonnamment bas pour les citadins, en particulier pour les travailleuses. Ainsi, dans la société chinoise, le troisième âge commence tôt et dispose de spécificités genrées. Le vieillissement de la population, les incertitudes médicales croissantes et la promotion par l’État du vieillissement actif ont également fait des retraités les cibles privilégiées d’entreprises telles que les banques, les commerces de produits de santé, les clubs de loisirs, les agences de voyages, ainsi que les émissions de télévision et les magazines. Depuis la fin des années 2000, ces acteurs ont de plus en plus développé des contenus et des activités ciblant spécifiquement les jeunes retraités – désignés par des termes inédits tels que les « personnes moyennement âgées » (zhonglaonian ren 中老年人), les « petites personnes âgées » (xiao laoren 小老人) ou le « clan des retraités » (tuixiu zu 退休族). Ils ont ainsi contribué à instiller davantage l’idée d’un droit à profiter de la retraite. Les cohortes plus jeunes de retraités ont été encore davantage exposées à ces idées avec le développement de WeChat et de ses comptes institutionnels et commerciaux. Selon un rapport publié par Tencent, les utilisateurs de WeChat âgés de 55 à 70 ans sont passés de 7,6 millions en 2016 à 50 millions en 2017[10] – une tendance observée pendant mon travail de terrain, car un nombre croissant d’enquêtés ont commencé à utiliser WeChat et à partager de manière intensive les types de contenus décrits ci-dessus dans leurs groupes de discussion familial, amical ou entre retraités.

« Nous représentons les intérêts des personnes âgées » : donner du pouvoir aux retraités, défendre leurs droits

De nombreux chercheurs ont identifié une relation entre l’émergence du troisième âge et celle de groupes d’intérêt de personnes âgées. Arnold Rose considérait, dans une perspective marxiste, que les espaces de sociabilité institutionnalisés des personnes âgées formaient des infrastructures reliant les personnes âgées entre elles et les aidant à forger une conscience collective de leur condition commune (1962). Jean-Philippe Viriot Durandal a plus récemment souligné que la multiplication de politiques publiques ciblant la vieillesse participait également, en délimitant de nouvelles catégories d’intérêts sur la base de l’âge, au développement de groupes de pression de personnes âgées (2003 : 14). Même si Les dama de Pékin n’a pas les contours habituels d’un groupe d’intérêt, il semble participer à un processus similaire de constitution de groupe. Son existence a été facilitée par l’utilisation de WeChat par les retraités (une infrastructure les reliant au niveau national de manière inédite), par leur sentiment préexistant d’appartenance générationnelle, mais aussi par leur existence objective en tant que classe d’âge façonnée par les politiques publiques : plus large accès aux retraites ; droits formalisés depuis la loi de 1996 sur la protection des droits et des intérêts des personnes âgées ; développement au début des années 2000 de « campagnes très médiatisées tentant de faire revivre les vertus confucéennes de piété filiale » (Zhang 2017 : 238) ; octroi d’avantages liés à l’âge, comme l’accès gratuit aux parcs publics pour les plus de 60 ans, etc. À ce titre, Les dama de Pékin vise bien à défendre leurs intérêts matériels et immatériels en tant que catégorie de politiques publiques – autant d’éléments correspondant à la définition que Viriot Durandal donne d’un « groupe de pression » (2003). Dans de nombreuses vidéos, les animatrices commencent par affirmer sans ambages : « Nous représentons les intérêts des personnes âgées, nous sommes un front qui sert et prend la parole au nom de toutes les personnes âgées du pays », « Nous sommes la voix des personnes moyennement âgées ». Les principaux sujets qui poussent les dama à s’exprimer relèvent des thèmes sensibles que sont les retraites et la Sécurité sociale. Elles critiquent abondamment l’inégalité des pensions de retraite et de couverture maladie entre les employés retraités des entreprises (qiye tuixiu renyuan 企業退休人員), les retraités des institutions publiques (jiguan shiye danwei tuixiu renyuan 機關事業單位退休人員) et les cadres retraités (lituixiu ganbu 離退休幹部)[11], surtout dans les premières vidéos de l’émission, qui dénonçaient régulièrement les nombreux avantages accordés aux cadres retraités. Par exemple, lorsque Lou Jiwei 樓繼偉 (alors ministre des Finances) a mentionné en 2015 que le gouvernement « envisageait de mettre en œuvre une politique faisant contribuer les employés retraités à la Sécurité sociale »[12], dama Sun a mis en ligne l’une de ses vidéos les plus critiques[13] :
Nos pensions de salariées d’entreprises sont déjà bien plus maigres que celles des fonctionnaires ! […] Nous comprenons qu’il n’est pas facile de gérer les finances du pays, mais est-ce une attitude correcte de la part d’un fonctionnaire d’exiger de l’argent des classes les plus pauvres parmi les gens ordinaires ? De plus, la loi dit clairement que les retraités ne devraient pas avoir à contribuer à la Sécurité sociale ! […] Les employés des entreprises voient déjà leur salaire baisser de 40 à 60 % lorsqu’ils prennent leur retraite. Notre pension mensuelle moyenne de 2 250 yuan est à peine suffisante pour nous en sortir et trop faible pour supporter ne serait-ce qu’une seule maladie […]. Aujourd’hui, même pour une petite grippe, il faut dépenser près de 1 000 yuan en médicaments : le ministre, qui bénéficie de soins médicaux gratuits, le sait-il seulement ? […] Terminons, comme d’habitude, par un petit poème : « La caisse de la Sécurité sociale est vide ; les retraités sont en difficulté ; nous avons consacré notre vie au pays ; nous sommes vieux, nous sommes vieux, et pourtant de retour dans la pauvreté. » (Vidéo 1)
Les répertoires normatifs mobilisés ici sont particulièrement intéressants. Ils reflètent à la fois le sentiment d’(in)justice partagé par les jeunes retraités socialisés sous le maoïsme, mais aussi des stratégies rhétoriques leur permettant, malgré le caractère sensible du sujet, de rendre leurs griefs acceptables par l’État – une forme de « résistance légitime » (O’Brien et Li 2016). La plupart des vidéos sur les retraites commencent en effet par louer les efforts du gouvernement et les progrès réalisés depuis l’enfance des dama, ou par remercier le Parti d’avoir évité à la Chine de finir comme l’Irak (vidéo 11). Lorsque le gouvernement a commencé à fusionner l’administration des fonds de pension pour les retraités des entreprises et pour ceux des institutions publiques, dama Ruan a souligné que « même si l’idée [était] bonne », les inégalités perdureraient, et la réforme devait être poussée plus loin : « Cela ne veut pas dire que nous devons revenir au bol de riz en fer […]. Ce à quoi nous devons réfléchir, c’est à la manière de mettre en œuvre une véritable justice (zhen gongping 真公平) » (vidéo 10). Les dama expliquent et louent régulièrement les régimes de retraite d’autres pays. À travers ces exemples, elles mettent implicitement en avant leurs ambitions égalitaires sans que cela ne ressemble à une critique directe du régime de retraite inégalitaire de la Chine. « En Nouvelle-Zélande, le système de soins aux personnes âgées garantit l’égalité de tous […], quelle que soit la profession que vous avez exercée, quelle que soit votre contribution à la nation […]. Là-bas, ils n’ont pas de bureaux pour les cadres retraités », explique par exemple Ruan Yaqing (vidéo 14). Figure 3. Traduction des sous-titres : « Toujours aux côtés des personnes âgées » ; « Toujours prendre la parole pour les intérêts des personnes âgées ». Crédit : capture d’écran de la vidéo de l’émission Les dama de Pékin « 中國第一家老年電商要開業啦 ! » (Zhongguo diyi jia laonian dianshang yao kaiye la ! Le premier e-commerce chinois pour personnes âgées est sur le point d’ouvrir !), 9 août 2016, https://v.qq.com/x/page/p0319z4o2wy.html (consulté le 9 février 2022). Les dama condamnent également un large spectre de discriminations et de préjugés ayant un impact négatif sur les personnes âgées. Par exemple, l’exclusion numérique des personnes âgées occasionnée par l’essor des paiements et des applications mobiles est régulièrement critiquée[14] : « Nous n’avons rien contre le progrès technologique […] mais pourriez-vous penser à nous, qui apprenons beaucoup plus lentement, et laisser les 200 millions de personnes âgées du pays vivre une vie normale ? », se plaint Ruan Yaqing (vidéo 28). Dans une autre vidéo, elle explique comment le terme « taux de dépendance » (fuyang lü 撫養率) l’embarrasse (car il véhicule l’idée que les personnes de plus de 60 ans représentent toutes un fardeau) et encourage les démographes à adopter des formules moins stigmatisantes (vidéos 21 et 29). Enfin, les retraités trouvent sur la plateforme des outils pour faire face à une société de plus en plus incertaine et changeante – comme l’illustrent les nombreuses vidéos traitant de sujets comme l’arnaque, les rumeurs, la corruption ou la confiance mutuelle. Ruan Yaqing, dans sa série de vidéos « Les dama démontent les rumeurs » (Dama piyao 大媽闢謠), s’attache souvent à aider les personnes âgées à éviter les nombreuses arnaques en ligne qui profitent de leur crédulité – 67,3 % des Chinois d’âge moyen en auraient fait l’expérience, selon un rapport cité dans une vidéo (vidéo 33). Des professionnels de santé sont également régulièrement invités à donner des conseils aux spectateurs pour améliorer leur sommeil, adopter des habitudes saines ou prévenir les crises cardiaques : très regardées, ces vidéos répondent à des inquiétudes communes concernant le coût et le manque de fiabilité des soins médicaux, la prévalence croissante des maladies chroniques et la crainte des personnes âgées de n’avoir personne sur qui compter en cas de perte d’autonomie. Certaines vidéos expliquent aux personnes âgées les droits et avantages légaux auxquels elles peuvent prétendre, tandis que des cours en ligne prodiguent des savoirs financiers ou apprennent comment utiliser son smartphone (vidéo 30). Aussi simples qu’elles puissent paraître, ces initiatives reflètent l’émergence de moyens collectifs pour faire valoir leurs droits et gagner en autonomie en tant que classe d’âge dans un environnement incertain et en pleine mutation.

Conclusion : quel avenir pour Les dama de Pékin ?

Cet article a donné un large aperçu des thèmes, des identités et des répertoires mobilisés par Les dama de Pékin dans leurs vidéos. En effet, chacun de ces éléments est le produit de divers processus sociaux conduisant ces retraitées chinoises à s’exprimer en leur nom propre et à défendre leurs intérêts collectifs sur une plateforme en ligne. La conscience de groupe qu’elles expriment repose sur de multiples facteurs : (1) la stigmatisation subie par les femmes chinoises vieillissantes ces dernières années ; (2) leur conscience générationnelle très distincte de parents urbains d’enfants uniques nés sous le maoïsme et ciblés en tant que cohortes par les politiques publiques tout au long de leur parcours de vie ; (3) les contraintes qui s’imposent à elles durant leur retraite en tant que mères et grands-mères vieillissantes à l’ère de la politique du deuxième enfant, de la hausse des prix de l’immobilier et des frais médicaux, ainsi que du rétrécissement des options de garde d’enfants ; (4) la diffusion progressive d’un troisième âge chinois de la vie, associée à l’idée d’un droit à profiter de sa retraite ; (5) leurs connaissances technologiques et leur connectivité inédites ; (6) leur existence en tant que catégorie des politiques publiques, elle-même divisée en différents groupes de bénéficiaires. Si les animatrices de l’émission prétendent s’adresser à toutes les personnes âgées chinoises, les thèmes et les types de « nous » qu’elles mobilisent donnent en fait une image plus précise de leur public et des grandes lignes autour desquelles se structure leur identité collective : celle d’une génération urbaine née dans les années 1950 et 1960, parents – et surtout mères – d’enfants uniques, essentiellement retraitées des entreprises et des institutions publiques, dont les griefs reflètent à la fois le programme égalitaire dont elles ont hérité de leur socialisation sous le maoïsme et les inégalités entre les régimes de retraite et de couvertures santé actuels, qui les distinguent des cadres retraités privilégiés et des personnes âgées rurales démunies. L’émission révèle donc la formulation de nouvelles normes, de nouvelles attentes et de nouvelles identités collectives parmi des franges spécifiques et relativement jeunes de la population âgée – privilégiées dans le sens où la plupart bénéficient de pensions et ont accès aux moyens de communication numériques, mais beaucoup moins chanceuses si l’on considère leur parcours de vie, la pression exercée sur elles en tant que grands-parents et leur sentiment d’insécurité face à l’avenir en tant que parents vieillissants d’enfants uniques. Les récents développements de la plateforme méritent enfin d’être mentionnés. Ils soulignent l’importance de continuer à observer de telles initiatives dans les années à venir. Depuis l’été 2019, l’émission a en effet bénéficié d’une plus grande reconnaissance. M. Bian a réussi à conclure des partenariats avec certaines grandes entreprises, élargissant le public de l’émission et augmentant ses revenus publicitaires. L’équipe du « filtre à rumeurs » de WeChat (yaoyan guolüqi 謠言過濾器) a collaboré avec dama Ruan pour ses vidéos « anti-rumeurs ». Et, en janvier 2020, Alipay a sponsorisé Les dama de Pékin pour l’aider à organiser son premier « gala de printemps des dama » (Dama chunwan 大媽春晚), où figuraient des célébrités âgées et qui proposait des dizaines de spectacles de personnes âgées, allant de la danse au chant en passant par des joutes oratoires (vidéo 32). Des membres du Comité de travail sur le vieillissement de la ville de Pékin (Beijing shi laoling gongzuo weiyuanhui 北京市老齡工作委員會) étaient assis au premier rang. De fait, quelques mois auparavant, Les dama de Pékin avait lancé un projet hors ligne avec le gouvernement municipal pour créer sa propre « équipe de propagande » (Beijing dama xuanchuan dui 北京大媽宣傳隊). Composée de 1 200 abonnés du compte WeChat Les dama de Pékin basés dans la capitale et âgés de 50 à 70 ans, l’équipe vise à promouvoir un discours de « civilité » (wenming 文明) et à encourager « l’énergie positive » (zhengnengliang 正能量), conformément aux directives officielles, ce qui en fait une énième équipe de bénévoles âgés parrainée par l’État et mobilisée pour maintenir la stabilité sociale, à l’instar des « Dama de Xicheng », créée quelques années auparavant : « Nous ne traversons pas aux feux rouges, nous ne jetons pas de détritus par terre, nous ne parlons pas fort, nous ne détruisons pas les équipements publics », indiquaient les badges épinglés sur les manteaux des dama lors de la cérémonie dans un parc public[15]. Ce qui était autrefois une plateforme où les dama pouvaient exprimer leur point de vue en tant que retraitées et que membres d’une génération a manifestement changé : depuis 2019 les vidéos les plus sensibles que j’avais visionnées ont été supprimées ; de plus en plus de jeunes viennent animer l’émission, où ils expliquent des choses aux personnes âgées, désormais considérées comme un « groupe vulnérable » plutôt que comme des individus capables de faire valoir leur propre point de vue ; de même, les vidéos abordant les réformes des retraites sont désormais limitées à des descriptions très simples du contenu des nouvelles lois, laissant soigneusement de côté leur impact sur les droits des personnes âgées. On peut ainsi se demander quel sera l’avenir de ces espaces d’expression, dans un environnement politique chinois de plus en plus contraignant. Ces éléments corroborent des tendances similaires observées parmi les ONG environnementales et les syndicats : la cooptation et la supervision politiques ont permis à l’État de « décourager la société civile de s’engager dans des activités contestataires, en partie en régulant les organisations et en les canalisant vers la prestation de services sociaux » (Fu 2016 : 3). L’évolution de l’émission Les dama de Pékin nous permettra de savoir si une telle affirmation reste vraie.
Traduit par Thibault Le Texier.
Remerciements
Je tiens à remercier la Fondation Chiang Ching-kuo pour les échanges universitaires pour son soutien financier. Une première version de cet article a été présentée lors de la conférence « Aspects of Politics in Contemporary Sinophone World », organisée à l’Academia Sinica en 2020. Je suis particulièrement reconnaissante aux organisateurs, Chen I-chung et Alvin Chen, ainsi qu’à Chen Yingfang et Hsiau A-chin, d’avoir généreusement accepté de discuter mon article. Je tiens également à remercier les deux relecteurs anonymes pour leurs commentaires constructifs et leur intérêt pour cette recherche.
Justine Rochot est chercheuse postdoctorale de la Fondation Chiang Ching-kuo au Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (EHESS) à Paris et chercheure associée au Centre d’étude français sur la Chine contemporaine (CEFC) à Hong Kong. CECMC, Campus Condorcet, Bâtiment EHESS, 2 cours des Humanités, 93300 Aubervilliers, France (justine.rochot@ehess.fr).
Article reçu le 18 juin 2021. Accepté le 21 février 2022.
Sources primaires
Vidéo 1. « 向最底層百姓伸手要錢, 就能解決醫保問題 ? » (Xiang zui diceng baixing shenshou yaoqian, jiu neng jiejue yibao wenti ?, Demander de l’argent aux plus démunis pourrait-il résoudre les problèmes de couverture santé ?). La vidéo d’origine, postée initialement en janvier 2016, a été supprimée du compte officiel des dama de Pékin avant d’être remise en ligne par un autre compte, 27 mai 2016, https://v.qq.com/x/page/p0302txrcpc.html. Vidéo 2. « 心在一起, 哪兒都是過年 » (Xin zai yiqi, nar doushi guonian, Tant que les cœurs sont liés, le Nouvel An chinois peut se fêter n’importe où), 6 mars 2016, https://v.qq.com/x/page/c01837i7j0b.html. Vidéo 3. « 兒女應不應該在朋友圈屏蔽爸媽 ? » (Ernü ying bu yinggai zai pengyouquan pingbi bama ?, Les enfants devraient-ils bloquer leurs parents de leur Moments ?), 10 mai 2016, https://v.qq.com/x/page/k0196nzvhls.html. Vidéo 4. « 兒女買房花光父母養老錢, 是誰導演了這悲劇 ? » (Ernü maifang huaguang fumu yanglao qian, shi shei daoyan le zhe beiju?, Les enfants qui dépensent toutes les économies de leurs parents réservées pour leurs vieux jours pour acheter un appartement, qui a créé cette tragédie ?), 10 juin 2016, https://v.qq.com/x/page/w0301fwfnhu.html. Vidéo 5. « 80後孩子的爸媽老了, 中國最孤獨的一代父母來了 ! » (80 hou haizi de bama laole, Zhongguo zui gudu de yidai fumu lai le !, Les parents des personnes nées dans les années 1980 se font vieux, voici la plus seule des générations de parents !), 25 juin 2016, https://v.qq.com/x/page/v0308trwtuf.html. Vidéo 6. « “北京大媽有話說”是在老年人中傳播正能量的舞台 ! » (« Beijing dama you hua shuo » shi zai laonianren zhong chuanbo zhengnengliang de wutai !, « Les dama de Pékin ont quelque chose à dire » est une plateforme qui diffuse de l’énergie positive auprès des personnes âgées !), 7 juillet 2016, https://v.qq.com/x/page/g0311mk02we.html. Vidéo 7. « 是什麽造成了獨生子女父母心中無盡的酸楚和無奈 ? » (Shi shenme zaocheng le dusheng zinü fumu xin zhong wujing de suanchu he wunai ?, Qu’est-ce qui a généré le chagrin et l’impuissance dans le cœur des parents d’enfants uniques ?), 10 août 2016, https://v.qq.com/x/page/j0319t9ls7f.html. Vidéo 8. « 沒嘗試過旅遊養老 ? 你OUT啦” (Mei changshi guo lüyou yanglao ? Ni OUT la, Vous n’avez pas essayé de voyager pendant vos vieux jours ? Vous êtes tellement hors du coup), 7 septembre 2016, https://v.qq.com/x/page/i0326993ckh.html. Vidéo 9. « 孩子你想過嗎 ? 爹媽給你帶孩子真的天經地義嗎 ? » (Haizi ni xiang guo ma ? Diema gei ni dai haizi zhende tianjing diyi ma?, Les enfants, y avez-vous pensé ? Cela va-t-il vraiment de soi que vos parents s’occupent de vos enfants ?), 17 octobre 2016, https://v.qq.com/x/page/a0337uhbwfd.html. Vidéo 10. « 北京大媽對這件事有個小建議 ! » (Beijing dama dui zhe jian shi you ge xiao jianyi !, Les dama de Pékin ont une petite suggestion à ce propos !), 29 décembre 2016, https://v.qq.com/x/page/o036013a8qc.html. Vidéo 11. « 看看他們的委屈 » (Kankan tamen de weiqu, Écoutez leurs griefs), 6 avril 2017, https://v.qq.com/x/page/m0390vav139.html. Vidéo 12. « 生二胎可以, 但放過你父母行麽 ? » (Sheng ertai keyi, dan fangguo ni fumu xing me?, Faites un deuxième enfant, mais pourriez-vous laisser vos parents en dehors de tout ça ?), 22 mai 2017, https://v.qq.com/x/page/z050511r2qq.html. Vidéo 13. « 西班牙的老人為什麽這麽幸福 » (Xibanya de laoren weishenme zheme xingfu, Pourquoi les personnes âgées espagnoles sont si heureuses), 3 juillet 2017, https://v.qq.com/x/page/x0521mb1qs7.html. Vidéo 14. « 這個國家沒有“孝子”, 為何老人幸福指數比年輕人都高 ? » (Zhege guojia meiyou « xiaozi », weihe laoren xingfu zhishu bi nianqingren dou gao?, Il n’y a pas de « fils filiaux » dans ce pays, pourquoi l’indice du bonheur des personnes âgées est-il supérieur à celui des jeunes ?), 14 juillet 2017, https://v.qq.com/x/page/j0525anvket.html. Vidéo 15. « 老人索要帶孫費, 到底合理嗎 ? » (Laoren suoyao dai sunfei, daodi heli ma ?, Après tout, est-ce raisonnable pour une personne âgée de demander une compensation pour prendre soin de ses petits-enfants ?), 13 août 2017, https://v.qq.com/x/page/w0536thrzka.html. Vidéo 16. « 請不要和子女住在一起, 為了你的孩子, 同樣也是為了你自己 ! » (Qing bu yao he zinü zhuzai yiqi, weile ni de haizi, tongyang ye shi weile ni ziji !, S’il vous plait ne vivez pas avec votre fils ou votre fille, c’est pour le bien de votre enfant, mais aussi pour vous !), 8 octobre 2017, https://v.qq.com/x/page/k05567uwjvh.html. Vidéo 17. « 老人又有錢又很閑 ? 大錯特錯 » (Laoren you youqian you hen xian ? Dacuo tecuo, Les personnes âgées ont de l’argent et du temps libre ? Faux, super faux), 3 novembre 2017, https://v.qq.com/x/page/v05692ddii1.html. Vidéo 18. « 獨生子女養老的難題, 有盼頭了 ! » (Dusheng zinü yanglao de nanti, you pantou le !, Il y a de l’espoir concernant le problème de prise en charge des personnes âgées par les enfants uniques !), 30 mars 2018, https://v.qq.com/x/page/d06171oyula.html. Vidéo 19. « 60歲後的20年才是人生的黃金時代 ? » (60 sui hou de 20 nian cai shi rensheng de huangjin shidai ?, Les 20 années après les 60 ans sont-elles l’âge d’or de la vie ?), 5 mai 2018, https://v.qq.com/x/page/k0647ha7h5g.html. Vidéo 20. « 為什麽我們不敢老 ? » (Weishenme women bu gan lao ?, Pourquoi n’osons-nous pas vieillir ?), 14 août 2018, https://v.qq.com/x/page/q0756njaow3.html. Vidéo 21. « 到底是誰“撫養”了誰 ? » (Daodi shi shei « fuyang » le shei ?, Au final, qui « s’occupe » de qui ?), 25 septembre 2018, https://v.qq.com/x/page/r0717p7gehu.html. Vidéo 22. « 對于這些人你怎麽看 ? » (Duiyu zhexie ren ni zenme kan ?, Que pensez-vous de ces gens ?), 6 novembre 2018, https://v.qq.com/x/page/k0786jgfh8h.html. Vidéo 23. « 五十年代出生的人為何這麽堅強又快樂 » (Wushi niandai chusheng de ren weihe zheme jianqiang you kuaile, Pourquoi les personnes nées dans les années 1950 sont-elles si fortes et heureuses ?), 21 janvier 2019, https://v.qq.com/x/page/c07488ddpan.html. Vidéo 24. « 60後老人的無奈 » (60 hou laoren de wunai, L’impuissance des personnes âgées nées dans les années 1960), 26 janvier 2019, https://v.qq.com/x/page/r0832bviknu.html. Vidéo 25. « 最近這類中老年人遭到狠批 ! 請您體面一點吧 » (Zuijin zhelei zhonglaonianren yudao henpi ! Qing nin timian yidian ba, Récemment, ces types de personnes moyennement âgées ont fait face à de sévères critiques ! Soyez un peu plus respectueux), 8 avril 2019, https://v.qq.com/x/page/j08585fkwop.html. Vidéo 26. « 二胎正在毀掉大量退休人的養老生活 » (Ertai zhengzai huidiao daliang tuixiuren de yanglao shenghuo, La politique du deuxième enfant est en train de détruire la vieillesse de nombreux retraités), 11 avril 2019, https://v.qq.com/x/page/b0859i302bt.html. Vidéo 27. « 老年人帶孩子的夾板氣, 您感受過嗎 ? » (Laonianren dai haizai de jiabanqi, nin ganshou guo ma ?, En tant que grands-parents qui s’occupent de leurs petits-enfants, avez-vous déjà eu l’impression d’être pris entre deux feux ?), 23 août 2019, https://v.qq.com/x/page/e0917cjmm2g.html. Vidéo 28. « 對不起, 由於超過70歲, 你已經不適合活下去了 » (Duibuqi, youyu chaoguo 70 sui, ni yijing bu shihe huoxiaqu le, Désolé, comme vous avez plus de 70 ans, vous n’êtes plus adapté pour continuer à vivre), 27 août 2019, https://v.qq.com/x/page/u0919x2yoz1.html. Vidéo 29. « 廢物式養老, 正在綁架中國老人 ! » (Feiwu shi yanglao, zhengzai bangjia Zhongguo laoren !, Le vieillissement « poubelle » est en train de prendre en otage les personnes âgées chinoises !), 27 août 2019, https://v.qq.com/x/page/o0919bd7g55.html. Vidéo 30. « 手機微信卡怎麽辦 ? 教你一招解決 » (Shouji Weixin ka zenme ban ? Jiao ni yi zhao jiejue, Que faire quand son WeChat est plein ? Voici une astuce pour résoudre ce problème), 4 novembre 2019, https://v.qq.com/x/page/k3017mskg43.html. Vidéo 31. « 聯合國人類年齡劃分新標准, 你是在青年還是中年 ? » (Lianheguo renlei nianling huafen xin biaozhun, ni shi zai qingnian haishi zhongnian ?, L’ONU définit de nouvelles normes de division des âges de la vie, êtes-vous jeune ou d’âge moyen ?), 24 décembre 2019, https://v.qq.com/x/page/x3040avs0of.html. Vidéo 32. « 2020大媽春晚 » (2020 dama chunwan, Le gala du Nouvel an chinois 2020 des dama), 27 janvier 2020, https://v.qq.com/x/page/t3057kcz9z9.html. Vidéo 33. « 我們老年人真的太難了 » (Women laonianren zhende tai nan le, La vie est vraiment trop difficile pour nous les personnes âgées), 27 mars 2020, https://v.qq.com/x/page/c0940221hh5.html. Vidéo 34. « 三明治老人的生活 » (Sanmingzhi laoren de shenghuo, La vie des personnes âgées prises en sandwich), 26 avril 2020, https://v.qq.com/x/page/y09572bkerw.html.   Références ARIÈS, Philippe. 1962. Centuries of Childhood : A Social History of Family Life. New York : Vintage Books. BLAIKIE, Andrew. 1990. « The Emerging Political Power of the Elderly in Britain 1908-1948 ». 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[1] « 中老年內容觀察(上) » (Zhonglaonian neirong guancha (shang), Observations sur les contenus pour les personnes moyennement âgées (partie 1)), Xinbang (新榜), 4 décembre 2019, https://www.36.kr.com/p/1724777988097 (consulté le 20 juillet 2020) ; Duan Mingjie 段明杰, « 深度專訪北京大媽有話說 » (Shendu zhuanfang Beijing dama you hua shuo, Un long entretien exclusif avec Les dama de Pékin ont quelque chose à dire), Zhihu (知乎), 16 mars 2020, https://zhuanlan.zhihu.com/p/113617304 (consulté le 25 juillet 2020). [2] Différents sujets peuvent être traités dans une même vidéo. [3] Les références complètes des vidéos mentionnées sont disponibles à la fin de l’article. [4] Le recensement national de 2020 se révélera certainement utile pour mieux comprendre les caractéristiques communes de ces nouvelles générations de retraités (qui ne sont que partiellement représentées dans les données nationales de 2010 sur les personnes âgées). [5] Dans une autre vidéo, dama Peng encourage l’État à augmenter le montant des compensations accordées aux parents d’enfants uniques (dusheng zinü fumu jiangli 獨生子女父母獎勵) en fonction des sacrifices consentis par leur génération et de l’inflation – ces compensations étant limitées à 5 RMB mensuels depuis dix ans, du moins à Pékin (vidéo 18). [6] Des recherches récentes montrent que les parents âgés considèrent le fait d’aider leurs enfants à accéder à la propriété moins comme une obligation contraignante que comme une occasion de renforcer les liens avec leurs enfants (Zhong et Ho 2014). Les prises de position des dama doivent donc être plutôt considérées comme une tentative de changer le point de vue de leurs pairs sur ce sujet. [7] « Le système de retraite a été étendu à tous les types d’employés d’entreprise en 1997, puis à tous les travailleurs, y compris les travailleurs indépendants dans les zones urbaines en 2005 » suite à la « Décision du Conseil des affaires d’État de 2005 sur l’amélioration du système d’assurance retraite de base pour les employés d’entreprise », mais aussi grâce au développement d’un nouveau régime de retraite visant à fournir une assurance retraite de base non contributive aux citoyens non couverts par le régime de retraite des employés urbains (Zhu et Walker 2018 : 1412). [8] « 中國老齡化情勢嚴峻 社會化養老服務亟待提高 » (Zhongguo laolinghua qingshi yanjun, shehuihua yanglao fuwu jidai tigao, Le vieillissement de la population chinoise s’aggrave, il faut accroître le transfert des services de prise en charge des personnes âgées vers la société), Quotidien du peuple (人民日報), 3 mars 2009, www.chinanews.com.cn/gn/news/2009/09-03/1847369.shtml (consulté le 22 février 2022). [9] En 2020, environ 60 % des parents urbains d’enfant unique étaient considérés comme « en nid vide » (Feng 2020 : 125). [10] Celia Chen, « Grandparents and their Private WeChat Accounts : What Are They up to? », South China Morning Post, 26 juillet 2018, www.scmp.com/tech/apps-gaming/article/2156947/grandparents-and-their-private-wechat-accounts-what-are-they (consulté le 10 juin 2021). [11] S’il existe deux autres catégories de pensions (les pensions des résidents urbains et les pensions rurales), elles sont largement ignorées par les animatrices des émissions (une seule vidéo aborde le sort des personnes âgées rurales). [12] « 樓繼偉 : 建立更加公平更可持續的社會保障制度 » (Lou Jiwei : jianli gengjia gongping geng kechixu de shehui baozhang zhidu, Lou Jiwei : Construisons un système de sécurité sociale plus juste et plus durable », Le gouvernement du peuple en ligne (中央政府門戶網站), 16 décembre 2015, http://www.gov.cn/guowuyuan/vom/2015-12/16/content_5024566.htm (consulté le 9 juin 2021). [13] La vidéo fait écho à un texte régulièrement censuré qui circulait intensivement dans les groupes WeChat de personnes âgées, intitulé « 一個退休工人的吶喊 » (Yige tuixiu gongren de nahan, Le cri de désespoir d’un ouvrier retraité). Une de ses versions : https://weibo.com/p/1001603930826801830004 (consulté le 15 janvier 2021). [14] Négligé auparavant, ce sujet a été réinvesti durant la Covid-19, l’utilisation des codes de santé numériques ayant obligé le gouvernement à reconsidérer son importance. Même si les personnes âgées relativement jeunes se sont appropriées WeChat ces dernières années, leur utilisation du smartphone reste en effet largement limitée à cette application et à des activités simples comme la publication de photos et d’emojis, le partage d’articles ou l’envoi de messages vocaux. [15]Jin Ke 金可, « 我們不搶座, 我們主動讓座 ! » (Women bu qiangzuo, women zhudong rangzuo !, Nous ne nous disputons pas les places, nous offrons activement notre place !), Beijing ribao kehuduan (北京日報客戶端), 9 août 2019, https://ie.bjd.com.cn/a/201908/09/AP5d4cd2eae4b03b47fdec8530.html (consulté le 15 janvier 2021).