CRITIQUES DE LIVRES
« Les dama de Pékin ont quelque chose à dire » : identification de groupe et action collective en ligne chez les retraités en Chine contemporaine
Premières rencontres
En janvier 2016, M. Zhou m’a taguée dans un groupe WeChat. J’avais rencontré cet homme de 67 ans deux ans auparavant, lors de mon travail de terrain au sein d’un groupe d’anciens « jeunes instruits » (zhiqing 知情) désormais à la retraite qui se réunissaient quotidiennement sur une place de la ville de Kunming. Sachant que je menais des recherches sur les rassemblements de retraités dans les villes chinoises, M. Zhou m’a transmis, ainsi qu’à ses amis, un lien vers une vidéo mise en ligne sur QQ Video par un compte appelé « Les dama de Pékin ont quelque chose à dire » (Beijing dama you hua shuo 北京大媽有話說, ci-après « Les dama de Pékin »). Le mot chinois dama 大媽, comme je l’expliquerai plus loin, est un terme qui a récemment été mobilisé pour désigner des « tantes » (aunties) ou des femmes appartenant à la catégorie des « personnes moyennement âgées » (zhonglaonian 中老年) – une classe d’âge relativement nouvelle, située entre les personnes d’âge moyen et les personnes âgées les plus vieilles. Dans le contexte chinois, cette classe d’âge comprend les personnes de 50 à 70 ans et généralement retraitées, car l’âge moyen de départ en retraite est extrêmement bas en Chine (51,2 ans en 2009 selon Chen et Chen (2009 : 68)). Dans son message, M. Zhou m’a encouragée à regarder la vidéo, en ajoutant : « Soutenons les dama de Pékin ! » La vidéo mettait en scène Sun Huilan, une femme de 68 ans présentée dans le générique comme une retraitée vivant dans le district de Chaoyang à Pékin et bénévole au sein de l’émission. Face caméra, elle parlait avec un fort accent pékinois des pensions que les membres de sa génération recevaient au titre de leur retraite, qu’elle considérait comme particulièrement basses compte tenu de ce qu’ils avaient enduré. Avant son discours de cinq minutes, ponctué d’inserts vidéo et d’effets sonores amusants, une phrase s’affichait à l’écran : « Pas besoin d’être quelqu’un d’important pour avoir son mot à dire ; la Journée des personnes âgées n’est pas le seul moment où l’on peut entendre leur voix : écoutons leurs points de vue sur les sujets sociaux les plus brûlants. » D’autres vidéos ont également été mises en ligne sur la chaîne, dans lesquelles Sun abordait des sujets variés tels que les relations des personnes âgées avec leur enfant unique aujourd’hui adulte, le respect des personnes âgées dans les espaces publics ou encore les pratiques de santé. Le compte public WeChat Les dama de Pékin n’avait été créé que depuis un mois, et était associé à un compte institutionnel WeChat enregistré par une petite entreprise basée à Pékin. En plus des vidéos hebdomadaires de Sun, le compte a rapidement commencé à développer et à gérer des groupes de discussion, que les retraités dispersés dans tout le pays pouvaient rejoindre pour entrer en contact avec leurs pairs, échanger sur leurs expériences communes et fournir à Sun de nouvelles idées de sujets à traiter. « Ce sera un foyer pour vous et pour des millions d’autres compagnons âgés, où vous pourrez parler avec des personnes de votre âge de ce qui vous rend heureux, des événements importants du pays et de ce qui se passe chez vous », indiquait la page d’accueil. Je me suis immédiatement inscrite. J’ai été assignée au groupe n° 19, car les premiers avaient déjà atteint, en quelques jours, la limite de 100 personnes imposée aux groupes WeChat composés de comptes non vérifiés. Je me suis alors retrouvée en compagnie de personnes ayant pour la plupart entre 50 et 70 ans, essentiellement des femmes (deux tiers des membres) et venant d’endroits aussi variés que Pékin et Tianjin, ainsi que des provinces du Shandong, du Yunnan et du Heilongjiang. Une fois le centième groupe créé, quelques semaines plus tard, M. Bian, le producteur de l’émission âgé de 40 ans, a décidé de ne plus ouvrir de nouveaux groupes, les six jeunes employés de l’entreprise étant déjà débordés par la gestion des groupes existants (entretien avec M. Bian, 26 août 2016). Les dama de Pékin a pris beaucoup d’ampleur depuis lors. En décembre 2019, le compte totalisait environ cinq millions d’abonnés, dont deux millions sur WeChat, 2,4 millions sur Douyin (TikTok) et 26 000 sur QQ[1]. Un an après la création du groupe, Sun Huilan a quitté son poste d’animatrice de l’émission pour poursuivre sa carrière d’influenceuse, laissant la place à d’autres bénévoles « moyennement âgées ». Ruan Yaqing est depuis devenue la nouvelle colonne vertébrale de l’émission. Née en 1963, cette élégante retraitée, autrefois institutrice en maternelle, était tombée en dépression après le décès de son mari, et avait initialement décidé de s’engager dans l’émission afin de sensibiliser aux problèmes de santé mentale des personnes âgées et pour s’occuper après le départ de sa fille, partie faire ses études en Europe. Une douzaine d’autres femmes retraitées interviennent également de temps en temps dans l’émission, sans toutefois obtenir un succès comparable. Les vidéos (dont le contenu est essentiellement rédigé par les animatrices) sont également produites plus régulièrement : en juin 2020, on trouvait 1 324 vidéos sur QQ Video, soit une moyenne de 23 vidéos mises en ligne chaque mois, et dont la plupart comptabilisaient de nombreuses de vues : sur QQ uniquement, un tiers de ces vidéos dépassaient les 100 000 vues et une sur dix le million. Les animatrices sont également devenues des célébrités parmi les retraités et sont souvent reconnues dans la rue, dans les parcs publics ou dans les hôpitaux. Je me suis également rendue compte que la plupart des enquêtés que j’ai rencontrés lors de rassemblements de retraités dans différentes villes chinoises étaient depuis devenus familiers de l’émission et en partageaient souvent les contenus sur leurs propres Moments de WeChat et dans leurs groupes de discussion WeChat entre amis. Début 2020, de nombreux signes témoignaient d’une cooptation croissante de l’émission par les autorités ainsi que d’importants changements aussi bien dans les sujets traités au sein des vidéos que dans le profil et le ton des animatrices de l’émission – un aspect sur lequel je reviendrai en conclusion. La découverte de l’émission Les dama de Pékin a marqué un tournant dans mes recherches. J’achetais déjà des revues et suivais régulièrement des comptes WeChat ciblant spécifiquement un public âgé qui étaient souvent assez populaires parmi mes interlocuteurs – confirmant l’utilisation globalement accrue des médias sociaux par les personnes âgées chinoises au cours de la dernière décennie (Huang et Zhang 2017 ; Li 2017 ; Li 2021). Ceci étant, les contenus disponibles étaient rarement produits par les retraités eux-mêmes et n’affichaient pas aussi clairement l’ambition de prendre la défense des intérêts collectifs des personnes âgées. Comme l’illustre l’étude de cas de Li sur un compte public WeChat visant les personnes âgées (2021), le type de contenu auquel j’étais habituée se concentrait généralement sur des sujets tels que les loisirs et les divertissements, tandis que les mémoires collectives et les identités générationnelles étaient très peu mises en avant. De plus, même si mes enquêtés circulaient dans un réseau dense d’espaces de sociabilité intragénérationnelle, aucun de ces espaces n’était parvenu à connecter mes interviewés comme Les dama de Pékin a pu le faire. À travers ce compte, j’ai donc trouvé, de manière inattendue, un espace où les incertitudes, les points de vue et les identités que j’avais entendu exprimés de manière éparse au cours de mon travail de terrain (2013-2016) fusionnaient en un discours exprimant des intérêts communs et un destin partagé. Mes enquêtés, appartenant pour la plupart aux premières cohortes de parents urbains d’enfants uniques, nés et élevés pendant la période maoïste, et fortement engagés dans des activités collectives depuis leur retraite dans les années 2000, semblaient avoir trouvé une plateforme qui exprimait légitimement leurs points de vue en tant que groupe. Cet article prend Les dama de Pékin comme étude de cas pour analyser l’émergence de nouvelles formes d’identification collective parmi les retraités chinois, les amenant à défendre leurs intérêts collectifs malgré un environnement politique de plus en plus restrictif. Comment expliquer qu’un espace tel que Les dama de Pékin soit apparu à ce moment précis ? Pourquoi les femmes retraitées y sont-elles particulièrement visibles ? Qu’ont à dire, concrètement, ces retraitées et comment formulent-elles leurs griefs ? Par l’analyse des vidéos de l’émission et d’entretiens avec certains de ses membres principaux, cet article vise à éclairer les différentes sphères d’identification qui conduisent ces femmes récemment retraitées à s’exprimer au nom d’un « nous ». Je montre que la création et le succès de l’émission peuvent être vus comme le produit de divers processus sociaux renforçant l’identification collective de cette nouvelle génération de retraités. Si certains de ces processus peuvent faire écho à des phénomènes observés dans d’autres contextes nationaux, d’autres sont en revanche spécifiquement chinois et façonnent la forme inédite prise par ce collectif de retraités.Revue de la littérature
Les actions collectives de personnes âgées ont été étudiées par des spécialistes des sciences sociales dans divers contextes. Dans son essai fondateur de 1962, le sociologue américain Arnold Rose a jeté les bases de l’étude de la « conscience de groupe des personnes âgées » (1962 : 125). Il est probablement vrai, notait-il, que « les personnes âgées se plaignent depuis un certain temps de leurs faibles revenus, de leur logement inadéquat, de leurs difficultés à payer leurs soins médicaux […], de leur peu de prestige et d’une négligence générale de la part de la société. Néanmoins, elles ont récemment commencé à en parler, non seulement en faisant référence à elles-mêmes en tant qu’individus, mais en ayant conscience que ces choses leur arrivaient à elles en tant que groupe social » (ibid. : 126). Selon Rose, l’accroissement de l’espérance de vie, la généralisation de la retraite obligatoire, la décohabitation croissante entre générations et l’augmentation des coûts des soins médicaux constituaient ainsi autant d’éléments renforçant la probabilité des personnes âgées de développement une conscience groupale liée à leur vieillissement. Si la création d’influents groupes de pression de retraités a poussé les universitaires américains à se pencher sur leur mobilisation politique et les conséquences électorales du vieillissement de la population (Pratt 1976 ; Weaver 1976 ; Myles 1984), les chercheurs ont depuis porté une attention croissante aux facteurs générationnels, culturels et de genre qui façonnent les groupements politiques de citoyens âgés dans d’autres contextes nationaux (Blaikie 1990 ; Viriot Durandal 2003 ; Charpentier et al. 2004 ; Takao 2009). Cependant, la plupart des recherches restent concentrées sur les pays démocratiques et sont dominées par des approches en sciences politiques et en sociologie électorale, laissant peu de place à des enquêtes ethnographiques donnant à entendre la voix des personnes âgées, qui plus est dans des contextes non démocratiques. En Chine, les recherches sur le vieillissement tendent encore à se concentrer sur les politiques publiques et sur la frange la plus dépendante des personnes âgées, dans un contexte de fort vieillissement démographique. L’étude menée par Philip Olson (1988) sur « la politisation des personnes âgées » en Chine s’est en réalité concentrée sur les politiques publiques en faveur des personnes âgées mises en œuvre depuis la fin des années 1970. Selon lui, la création en 1983 du Comité national sur le vieillissement (Guojia laoling gongzuo weiyuanhui 國家老齡工作委員會) et le développement d’un large réseau de comités locaux coencadrés par des cadres du Parti retraités illustrent le « modèle de politique bureaucratique » de la République populaire de Chine, où « les groupes d’intérêt “significatifs” ne sont pas ceux que l’on trouve dans l’arène publique mais ceux qui sont constitués de fonctionnaires et d’unités au sein même des instances gouvernementales » (ibid. : 244). Les années 2000 ont été marquées par le développement d’études de cas relatives à l’activisme politique croissant de franges spécifiques parmi les personnes âgées chinoises : les vagues de manifestations de retraités dans les années 1990, les pétitions d’officiers retraités et des anciens combattants, ainsi que les Sociétés rurales de citoyens âgés (Hurst et O’Brien 2002 ; Halskov Hansen 2008 ; Frazier 2010 ; O’Brien et Diamant 2015). Frazier a toutefois noté que les anciens combattants et les travailleurs retraités des entreprises publiques réclamant le paiement de leurs pensions obéissaient à un schéma de contestation ressemblant à ce que Lee a qualifié de « militantisme cellulaire », au sens où ces contestations ciblaient les gouvernements locaux sans s’étendre à des actions collectives débordant les frontières locales (2007 : 83). Le cas de l’émission Les dama de Pékin permet d’approfondir ces discussions. Il révèle l’émergence de la formulation de griefs partagés, chez de nouvelles générations de retraités chinois, au-delà de la seule échelle locale. Il enrichit également les études chinoises sur un plus large éventail de sujets : les parcours de vie de la « génération perdue » (Hung et Chiu 2003 ; Bonnin 2013) ; l’évolution des attentes intergénérationnelles et le développement de stratégies de vieillissement entre pairs (Zhang 2009 ; Yan 2016) ; l’activisme en ligne et la conscience des droits individuels (Sullivan et Xie 2009 ; Yang 2009), ainsi que le partage de répertoires normatifs et d’un sens du juste (Thireau et Hua 2003 ; O’Brien et Li 2006 ; Thireau 2014). De fait, peu de chercheurs ont abordé ces sujets au prisme du vieillissement, et encore moins du point de vue des générations actuelles de retraités.Méthodologie
Mon analyse s’appuie sur différentes données ethnographiques. En août 2016, j’ai interviewé le créateur du compte, qui m’a alors proposé d’intervenir dans l’émission aux côtés de Ruan Yaqing pour parler de la vie des personnes âgées dans mon pays – la France. Cela m’a donné l’opportunité de négocier un entretien et de rester en contact avec elle, ce qui m’a permis de mieux comprendre son rapport à l’émission. Les interactions avec mes interlocuteurs ont été facilitées à la fois à la fois par la curiosité dont ils faisaient preuve à l’égard des modèles de vieillissement existants dans d’autres pays, par leur souhait de voir les expériences des personnes âgées chinoises connues à l’étranger. Le producteur espérait également que je leur fasse connaître des projets similaires en Europe et que j’assure la promotion de l’émission à l’étranger. Depuis, j’ai régulièrement observé les interactions entre membres âgés au sein des groupes WeChat et suivi la couverture médiatique de l’émission. J’ai également regardé l’ensemble des 1 324 vidéos mises en ligne sur leur compte QQ entre décembre 2015 et juin 2020, et j’ai analysé de manière thématique les 395 vidéos comptant plus de 100 000 vues pour mieux comprendre le contenu et l’évolution de l’émission. Le tableau ci-dessous résume les sujets abordés dans ces vidéos, offrant ainsi un premier aperçu des préoccupations majeures du public de l’émission. Partant de ces statistiques, l’article vise à expliquer la centralité de ces sujets en usant de méthodes plus qualitatives et interprétatives. Tableau 1. Aperçu statistique des principaux sujets abordés dans les 395 vidéos de l’émission ayant plus de 100 000 vues (mises en ligne entre décembre 2015 et juin 2020)[2].| Thèmes principaux des vidéos | Nombre de vidéos | Pourcentage des vidéos les plus vues |
| Santé (bien-être, qualité de l’alimentation, système médical) | 178 | 45,1 % |
| Incertitudes sociales (escroqueries, rumeurs, corruption, méfiance) | 102 | 25,8 % |
| Relations intergénérationnelles (conflits, solidarités, garde des petits-enfants) | 76 | 19,2 % |
| Retraites et assurances sociales (réformes, inégalités, subventions) | 72 | 18,2 % |
| Droits des personnes âgées (stigmate, exclusion, négligence) | 56 | 14,2 % |
| Identité générationnelle (nés dans les années 1950 et 1960, souvenirs d’enfance, parents d’enfant unique) | 50 | 12,7 % |
| Prise en charge des personnes âgées (maisons de retraite, modèles de vieillissement, dépendance, fin de vie) | 32 | 8,1 % |
| Solitude (vivre seul, parents dont les enfants ont quitté le nid, santé mentale, veuvage) | 28 | 7,1 % |
| Comparaisons internationales (vieillissement et systèmes de retraite) | 22 | 5,6 % |
| Technologie (smartphones, WeChat, escroqueries en ligne) | 21 | 5,3 % |
| Loisirs et retraite (tourisme, passions, apprentissage tout au long de la vie, arts) | 20 | 5,1 % |
Nous sommes nés dans les premières années de la construction de l’État. Nous avons grandi dans une période de grande adversité. Nous sommes allés au collège pendant une période de troubles sociaux. Lorsque nous avons voulu entrer à l’université, les formulaires [d’inscription] étaient tous vides. Quand il a fallu chercher du travail, on nous a envoyé à la campagne. Quand nous avons commencé à parler d’amour, ils retardaient les mariages. Quand il était temps d’avoir des enfants, le planning familial était mis en œuvre. Quand nous avons commencé à travailler, les salaires étaient bas et nous avons connu une période de licenciements quelques années plus tard. Quand nous avons retrouvé du travail, tout en élevant notre enfant, est arrivée une période de forte consommation, et quand ils sont allés à l’école, le système éducatif s’est ouvert. (Vidéo 23)On pourrait être surpris par les termes employés (mélangeant souvent les personnes nées dans les années 1950 et 1960) et par l’éventail d’âges des animatrices et des membres des groupes de discussion – qui d’après mes observations étaient généralement nés entre la fin des années 1940 et le milieu des années 1960 et étaient donc âgés de 50 à 70 ans pendant mon enquête. Ces seuils dépassent en effet l’éventail sur lequel les spécialistes de la Chine se concentrent habituellement lorsqu’ils travaillent sur les unités de génération élevées pendant la période maoïste. Soulignant le rôle que l’expérience précoce d’événements historiques joue dans la formation de la conscience générationnelle (Mannheim 1952 : 291), les chercheurs sur la Chine ont d’abord concentré leur attention sur la « génération des gardes rouges » (Chan 1985 ; Yang 2016) ou sur la génération perdue des jeunes instruits (Bonnin 2006, 2013 ; Harmel et Yeh 2016), définissant ces générations selon la probabilité des individus d’avoir vécu directement un ou deux de ces événements. Différents seuils ont donc été assignés à ces unités générationnelles, allant de « nés vers 1949 » et « [étant] au collège en 1965 » pour les gardes rouges (Yang 2016 : 5) à « né entre 1948 et 1957 » pour les jeunes instruits (Hung et Chiu 2003 : 210). Michel Bonnin souligne cependant que la « génération de la Révolution culturelle » pourrait inclure « tous les citadins nés entre 1947 et 1960 environ », indépendamment de leur passé de garde rouge ou de jeune instruit, car les citadins nés à la fin des années 1950 avaient tendance à partager avec leurs frères et sœurs aînés, gardes rouges ou jeunes instruits, à la fois une éducation perturbée et un certain « mécontentement face aux sombres perspectives professionnelles qui leur étaient offertes » (2006 : 256). Récemment, d’autres chercheurs ont fait remarquer que les expériences de jeunesse ne suffisaient probablement pas à définir une génération : les événements affectant spécifiquement une cohorte et survenant à un âge plus avancé contribuent à redéfinir les expériences communes au travers desquelles les individus s’identifient à une entité générationnelle. Mentionnant la campagne encourageant les mariages tardifs (1971-1979), la politique de l’enfant unique (1979), la libéralisation de l’économie et les licenciements dans les entreprises publiques au cours des années 1990, Eva P. W. Hung et Stephen W. K. Chiu ont montré que cette génération essentiellement urbaine pouvait plus largement être caractérisée comme ayant été « désavantagée à répétition par les politiques changeantes de l’État », car « chacune d’entre elles a coïncidé avec des périodes charnières de leur parcours de vie » (2003 : 210-1). En se concentrant sur l’influence que la politique de l’enfant unique et les licenciements de la fin des années 1990 ont eu sur la formation d’une conscience générationnelle hautement genrée parmi les travailleuses des entreprises d’État, Liu Jieyu a également démontré que les femmes s’identifiant à la « génération malchanceuse » étaient nées jusqu’en 1962 – l’année qui sépare les personnes soumises à la retraite interne de celles pouvant être réemployées (2007 : 103). Alors que ces auteurs soulignent le flou inhérent aux unités générationnelles (Bonnin 2006 : 253) et la nature évolutive des événements conduisant les individus à s’identifier à une génération, Les dama de Pékin nous permet de pointer la sous-évaluation des expériences du vieillissement dans le remodelage des auto-identifications générationnelles. Les animatrices de l’émission insistent sur le fait que leurs expériences de la retraite ont renforcé leur conscience d’appartenir à une génération sacrifiée – avec des vidéos à succès intitulées « Les parents des enfants nés dans les années 1980 sont devenus vieux, voilà qu’arrive la plus seule des générations de parents » (vidéo 5), ou « La détresse des personnes âgées nées dans les années 1960 » (vidéo 24). Par conséquent, quand elles s’adressent à leur public, les animatrices de l’émission s’appuient moins sur leurs expériences de jeunesse (toutes les animatrices et membres des groupes de discussion n’ont pas été gardes rouges ou jeunes instruits, et le public est très rarement interpelé comme tel) que sur leur statut actuel et partagé de parents vieillissants d’enfants uniques, considérés comme une génération sacrifiée une fois de plus[4]. Les dama expriment ainsi régulièrement le sentiment partagé de ne pas pouvoir compter sur leur enfant unique (alors que leurs parents pouvaient compter sur plusieurs enfants), qui est souvent occupé par sa propre carrière, son ou ses enfant(s) ainsi que sa belle-famille, et qui vit parfois dans des villes ou des pays lointains. Dans une vidéo, vue plus de 94 millions de fois, dama Sun explique :
Maintenant que nous sommes vieux et qu’il y a quatre personnes âgées pour deux enfants uniques, peuvent-ils vraiment s’occuper de nous ? Quand nous les appelons, les enfants nés dans les années 1980 ont toujours des heures supplémentaires ou des déplacements professionnels à faire. En plus, ils ont leurs parents âgés d’un côté et leurs enfants de l’autre : pouvons-nous leur imposer un autre fardeau ? Un internaute m’a dit : « J’ai plus de 50 ans, mon fils travaille dans une autre région du pays, il est très filial mais il n’est pas à mes côtés, je fais du diabète et de l’hypertension et je me sens si seul. […] Mais que peuvent faire nos enfants ? » (Vidéo 7)Les animatrices se décrivent ainsi comme « la première génération à ne pouvoir compter que sur elle-même dans ses vieux jours » et « n’osant pas vieillir » – notamment celles qui doivent s’occuper de leurs propres parents âgés ou de leurs petits-enfants, ainsi que celles qui sont conscientes d’avoir statistiquement plus de chances de faire l’expérience du veuvage (vidéo 20). C’est également dans ce contexte d’incertitude qu’il faut comprendre le succès des vidéos proposant des solutions peu coûteuses pour préserver sa santé, les animatrices de l’émission et les membres des groupes de discussion s’inquiétant tous à plusieurs reprises de la charge qu’ils pourraient représenter pour leurs enfants en cas de maladie, compte tenu du coût croissant des traitements médicaux (Li 2016).
Figure 1. Traduction des sous-titres : « [Nous, personnes nées dans les années 1950, avons vécu des moments très particuliers]. Le souvenir de ces choses durera toujours et ne sera jamais oublié. » Crédit : capture d’écran de la vidéo 23 de l’émission Les dama de Pékin.
Cette anxiété face à l’avenir conduit les animatrices à aborder explicitement la responsabilité de l’État et des employeurs. Les vidéos regorgent de témoignages de retraités qui attendent le retour de leur enfant pour le Nouvel An ou une visite à l’hôpital, mais qui en sont privés à cause des réticences de leur entreprise à leur accorder un congé (vidéos 5 et 19). Par ailleurs, les dama soulignent l’iniquité de la situation. Les compensations symboliques et matérielles que leur offre l’État maintenant qu’elles sont âgées sont jugées insuffisantes au regard du sacrifice qui leur a été demandé en matière de planning familial – une incohérence décrite comme un préjudice les visant une fois de plus en tant que génération. Citant un internaute qui lui a dit que « fournir une assistance aux parents âgés d’enfants uniques devrait être la responsabilité obligatoire du gouvernement », Sun Huilan encourage poliment l’État à rester cohérent avec sa promesse initiale : « Les slogans disaient “un enfant, c’est bien, le gouvernement aidera à votre prise en charge quand vous serez vieux”. […] Nous avons vu trop de choses en une vie, nous devrions être pris en considération ! » (Vidéo 7)[5]
« Qui prend vraiment soin de qui ? » : redéfinir les attentes intergénérationnelles
Les relations intergénérationnelles sont également mises en avant comme expérience commune clé façonnant l’identification collective du public. Si les animatrices de l’émission sont en effet très compréhensives à l’égard de la situation difficile de leurs enfants uniques adultes, certaines des attentes de ces derniers sont vivement critiquées car elles empêchent les parents âgés de profiter d’une retraite considérée comme bien méritée après une vie de sacrifices. À rebours des représentations courantes des personnes âgées comme bénéficiaires passifs de soins, les dama aiment rappeler à leur audience qu’en Chine, les parents retraités constituent toujours des soutiens de famille essentiels, mais insuffisamment reconnus, en matière de soins et de ressources (vidéo 17). Les animatrices dénoncent régulièrement la pression financière « tragique » que subit leur génération lorsqu’il s’agit d’aider leur enfant à acheter un appartement en période d’inflation immobilière[6] :
Bien sûr, tout le monde souhaite acheter un appartement lorsqu’il se marie et espère que ses parents pourront y contribuer un peu. Mais devoir débourser un ou deux millions de yuan d’un coup… Personne n’a le cœur de dire non, mais une fois que vous avez payé, toutes vos économies sont parties. […] Certes, il est rassurant de savoir que son enfant sera là pour soi, mais donner son argent à quelqu’un d’autre n’est pas aussi bien que de le garder pour soi ! Si vous vendez votre maison pour en acheter une pour votre enfant, alors vous serez obligés de vivre à trois générations sous le même toit : sommes-nous de retour dans les années 1960 ? (Vidéo 4)Le fait que les jeunes adultes aient tendance à solliciter leurs propres parents vieillissants – principalement leurs mères – pour s’occuper de leurs enfants constitue une autre critique majeure formulée par les dama à l’égard de leurs enfants. Comme l’enquête longitudinale de 2014 sur le vieillissement en Chine le montre, 34 % des parents chinois de plus de 60 ans ont aidé à élever leurs petits-enfants de moins de 18 ans, 10 % d’entre eux les prenant complètement en charge – un fait qui concerne spécifiquement les grands-parents jeunes, urbains, en bonne santé et éduqués (Sun 2016 : 84), et qui reflète la tendance au « familisme descendant » décrite par Yan Yunxiang (2016). Certes, les dama reconnaissent que la récente diminution des institutions de prise en charge de la petite enfance limite les options abordables pour les jeunes parents (Xu 2017 : 112), dont les contraintes professionnelles et financières réduisent encore davantage le temps qu’ils peuvent consacrer à leurs enfants. Cependant, si les animatrices de l’émission se déclarent disposées à aider, elles ne veulent pas non plus que cela devienne un « travail à plein temps », ce qui permettrait à leurs enfants d’échapper à leurs responsabilités et contribuerait à « restreindre davantage l’espace des femmes âgées » (vidéo 34). La politique de 2015 ouvrant le droit de faire jusqu’à deux enfants est, en particulier, largement décriée par les dama qui y voit une autre campagne les désavantageant en tant que génération et affectant une fois de plus un tournant important de leur parcours de vie – cette fois-ci, la retraite (vidéos 9 et 26). Pour prouver ce sentiment partagé de fardeau, les présentatrices n’hésitent pas à citer des sondages régulièrement réalisés sur les groupes de discussion WeChat des dama de Pékin. Selon l’un de ces sondages, présenté dans une vidéo intitulée « Faites un deuxième enfant, mais pourriez-vous laisser vos parents en dehors de tout ça ? », 60 % des personnes interrogées ont déclaré qu’elles étaient prêtes à aider, mais à condition d’être respectées et reconnues pour leur contribution, tandis que 13 % ont déclaré qu’elles ne souhaitaient pas s’occuper du tout de leur petit-enfant (vidéo 12). Ces résultats reflètent une distance croissante du public de l’émission à l’égard des rôles traditionnels associant la vieillesse aux devoirs grand-parentaux. Les animatrices partagent de nombreux récits d’internautes décrivant les difficultés rencontrées par les grands-mères à la retraite, et plus particulièrement par les quelques 18 millions de « personnes âgées nomades » (laopiao 老漂) qui déménagent dans une autre ville pour s’occuper de leur petit enfant, parfois pendant plusieurs années (vidéo 27). Dans une vidéo, dama Ruan prend la défense d’une grand-mère critiquée en ligne pour avoir demandé à être indemnisée pour la garde de sa petite-fille, en décrivant comment le fils et la belle-fille de cette femme avaient complètement renoncé à l’aider, la laissant dépenser davantage que sa pension mensuelle pour s’occuper de leur enfant (vidéo 15).
Figure 2. Dama Ruan parle du fardeau que représente le fait d’être grand-parent pour certaines personnes âgées. Traduction des sous-titres : « Les personnes âgées se sentent fatiguées et lésées ». Crédit : capture d’écran de la vidéo de l’émission Les dama de Pékin « 給兒女帶孩子, 哪幾種行為費力不討好 ? » (Gei ernü dai haizi, na jizhong xingwei feili bu taohao ? Lorsqu’on aide ses enfants à élever leurs propres enfants, pour quelles activités exténuantes ne sommes-nous pas récompensés ?), 12 janvier 2017, https://v.qq.com/x/page/c0365qwut7w.html.
Dans ces conditions, les dama expriment leur préférence pour une intimité plus distante, fondée sur la communication et la compréhension mutuelle – un principe résumé dans l’accroche récurrente : « Élever vos enfants est votre responsabilité, compter sur eux est une erreur, chacun doit mener sa propre vie » (vidéo 16). Contrairement aux personnes âgées auxquelles les animatrices reprochent de s’accrocher excessivement à leurs enfants pour trouver le bonheur (vidéo 2), les abonnés du compte semblent soutenir l’idée d’autonomie intergénérationnelle : un sondage réalisé par Les dama de Pékin révèle que plus de la moitié des personnes interrogées n’étaient pas disposées à vivre avec leurs enfants et préféraient préserver l’espace et l’intimité de chacun (vidéo 3) – une tendance qui, selon une enquête nationale de 2015, était en hausse chez les personnes âgées urbaines, plus éduquées et plus aisées (Dang 2018 : 95), donnant ainsi une meilleure idée du statut socioéconomique des abonnés du compte. Plusieurs vidéos exposent également au public des modèles alternatifs de vieillissement émergeant à l’étranger et en Chine, présentés comme des manières souhaitables d’imaginer la vieillesse sans dépendre de ses enfants (vidéos 8 et 13).
« Profitons de l’âge d’or de notre vie » : la naissance d’un « troisième âge » chinois
Une telle position fait écho à l’essor d’un nouveau discours sur le vieillissement en Chine, bien articulé dans les vidéos des dama de Pékin, qui dépeint les années suivant la retraite comme un « second printemps » (di’er ge chuntian 第二個春天), ou comme un nouvel « âge d’or de la vie » (rensheng de huangjin shidai 人生的黃金時代) (vidéos 19 et 31) dont il faut profiter. Les sociologues attentifs aux parcours de vie ont observé le développement d’un tel discours dans les pays occidentaux depuis la fin des années 1970 et y ont vu l’émergence d’un « troisième âge » de la vie (Lenoir 1979 ; Laslett 1991). En effet, la division traditionnelle du parcours de vie entre enfance, âge adulte et vieillesse ne reflète plus la pluralité des seuils que les individus franchissent au cours de leur existence. La scolarisation obligatoire et le report du mariage et de la reproduction ont de plus en plus distingué l’enfance et la jeunesse et complexifié l’entrée dans l’âge adulte (Ariès 1962 ; Chen 2007 ; Van de Velde 2008). De même, un ensemble de facteurs sociaux a redéfini la vieillesse et contribué au développement de catégories d’âge intermédiaires. Pour Rémi Lenoir, l’émergence du troisième âge résulte directement du transfert de la responsabilité de la vieillesse depuis la famille vers l’État, par le biais des retraites, de la décohabitation croissante des générations, du vieillissement de générations spécifiques, mais aussi de l’émergence d’acteurs s’emparant des « jeunes retraités » comme nouvelle cible commerciale (1979). Les dama revendiquent un droit à profiter de leur retraite en vertu d’un processus similaire mais spécifique à la Chine. Si le Parti communiste chinois (PCC) a institutionnalisé la retraite dès les années 1950, son accès est en effet resté réservé aux employés urbains des entreprises d’État et a été politiquement découragé pendant la période maoïste (Davis-Friedmann 1991 : 26). Le début des années 1980 a constitué un tournant important, avec la montée d’un discours mieux accepté décrivant la retraite comme un « droit » après des années de service, mais aussi comme une « nouvelle étape dans [sa] carrière » et non comme une mise en retrait de la société (Manion 1993 : 58). Même si ce discours visait initialement à justifier l’abolition du poste à vie pour les cadres révolutionnaires, il a néanmoins contribué à rendre acceptable l’importation d’un modèle de vieillissement actif compatible avec la ligne politique officielle. L’institutionnalisation de divers espaces de sociabilité organisés par l’État (universités pour seniors, magazines pour seniors) en a résulté. Au cours des décennies suivantes, ils se sont progressivement ouverts à un éventail plus large de personnes âgées, principalement urbaines. Depuis les années 1990, les personnes âgées habitant en ville ont en effet de plus en plus pu accéder et s’appuyer sur des pensions de retraite, contrairement aux habitants des zones rurales, où l’État a drastiquement retiré son filet de sécurité sociale : en 2010, les pensions constituaient la principale source de revenus de 67,5 % des résidents urbains âgés de plus de 65 ans, contre 39,1 % en 1994 et 9,2 % des personnes âgées rurales en 2010 (Du 2003 : 42 ; Wang 2012 : 2)[7]. Dans le même temps, la mobilité croissante de la population active, le développement immobilier et la réduction de la taille des familles ont contribué à restreindre la cohabitation entre générations dans les zones urbaines : en 2009, les personnes dites « en nid vide » (dont les enfants ont quitté le domicile familial) et les personnes vivant seules représentaient 49,7 % de la population âgée urbaine, soit une augmentation de 7,7 points par rapport à 2000[8]. Ces tendances se sont récemment intensifiées[9] avec le départ en retraite d’une nouvelle génération de citadins parents d’enfants uniques, que leur socialisation sous le socialisme a également rendus plus désireux de rester actifs durant leur retraite et de profiter de leurs vieux jours après une vie d’éducation incomplète, de travail intense et de nombreux soins parentaux prodigués à leur enfant unique. Le maintien d’âges différenciés de départ en retraite selon la profession et le sexe des individus ainsi que la pratique répandue de la retraite anticipée depuis la fin des années 1990 ont également entraîné un âge moyen de départ en retraite étonnamment bas pour les citadins, en particulier pour les travailleuses. Ainsi, dans la société chinoise, le troisième âge commence tôt et dispose de spécificités genrées. Le vieillissement de la population, les incertitudes médicales croissantes et la promotion par l’État du vieillissement actif ont également fait des retraités les cibles privilégiées d’entreprises telles que les banques, les commerces de produits de santé, les clubs de loisirs, les agences de voyages, ainsi que les émissions de télévision et les magazines. Depuis la fin des années 2000, ces acteurs ont de plus en plus développé des contenus et des activités ciblant spécifiquement les jeunes retraités – désignés par des termes inédits tels que les « personnes moyennement âgées » (zhonglaonian ren 中老年人), les « petites personnes âgées » (xiao laoren 小老人) ou le « clan des retraités » (tuixiu zu 退休族). Ils ont ainsi contribué à instiller davantage l’idée d’un droit à profiter de la retraite. Les cohortes plus jeunes de retraités ont été encore davantage exposées à ces idées avec le développement de WeChat et de ses comptes institutionnels et commerciaux. Selon un rapport publié par Tencent, les utilisateurs de WeChat âgés de 55 à 70 ans sont passés de 7,6 millions en 2016 à 50 millions en 2017[10] – une tendance observée pendant mon travail de terrain, car un nombre croissant d’enquêtés ont commencé à utiliser WeChat et à partager de manière intensive les types de contenus décrits ci-dessus dans leurs groupes de discussion familial, amical ou entre retraités.« Nous représentons les intérêts des personnes âgées » : donner du pouvoir aux retraités, défendre leurs droits
De nombreux chercheurs ont identifié une relation entre l’émergence du troisième âge et celle de groupes d’intérêt de personnes âgées. Arnold Rose considérait, dans une perspective marxiste, que les espaces de sociabilité institutionnalisés des personnes âgées formaient des infrastructures reliant les personnes âgées entre elles et les aidant à forger une conscience collective de leur condition commune (1962). Jean-Philippe Viriot Durandal a plus récemment souligné que la multiplication de politiques publiques ciblant la vieillesse participait également, en délimitant de nouvelles catégories d’intérêts sur la base de l’âge, au développement de groupes de pression de personnes âgées (2003 : 14). Même si Les dama de Pékin n’a pas les contours habituels d’un groupe d’intérêt, il semble participer à un processus similaire de constitution de groupe. Son existence a été facilitée par l’utilisation de WeChat par les retraités (une infrastructure les reliant au niveau national de manière inédite), par leur sentiment préexistant d’appartenance générationnelle, mais aussi par leur existence objective en tant que classe d’âge façonnée par les politiques publiques : plus large accès aux retraites ; droits formalisés depuis la loi de 1996 sur la protection des droits et des intérêts des personnes âgées ; développement au début des années 2000 de « campagnes très médiatisées tentant de faire revivre les vertus confucéennes de piété filiale » (Zhang 2017 : 238) ; octroi d’avantages liés à l’âge, comme l’accès gratuit aux parcs publics pour les plus de 60 ans, etc. À ce titre, Les dama de Pékin vise bien à défendre leurs intérêts matériels et immatériels en tant que catégorie de politiques publiques – autant d’éléments correspondant à la définition que Viriot Durandal donne d’un « groupe de pression » (2003). Dans de nombreuses vidéos, les animatrices commencent par affirmer sans ambages : « Nous représentons les intérêts des personnes âgées, nous sommes un front qui sert et prend la parole au nom de toutes les personnes âgées du pays », « Nous sommes la voix des personnes moyennement âgées ». Les principaux sujets qui poussent les dama à s’exprimer relèvent des thèmes sensibles que sont les retraites et la Sécurité sociale. Elles critiquent abondamment l’inégalité des pensions de retraite et de couverture maladie entre les employés retraités des entreprises (qiye tuixiu renyuan 企業退休人員), les retraités des institutions publiques (jiguan shiye danwei tuixiu renyuan 機關事業單位退休人員) et les cadres retraités (lituixiu ganbu 離退休幹部)[11], surtout dans les premières vidéos de l’émission, qui dénonçaient régulièrement les nombreux avantages accordés aux cadres retraités. Par exemple, lorsque Lou Jiwei 樓繼偉 (alors ministre des Finances) a mentionné en 2015 que le gouvernement « envisageait de mettre en œuvre une politique faisant contribuer les employés retraités à la Sécurité sociale »[12], dama Sun a mis en ligne l’une de ses vidéos les plus critiques[13] :Nos pensions de salariées d’entreprises sont déjà bien plus maigres que celles des fonctionnaires ! […] Nous comprenons qu’il n’est pas facile de gérer les finances du pays, mais est-ce une attitude correcte de la part d’un fonctionnaire d’exiger de l’argent des classes les plus pauvres parmi les gens ordinaires ? De plus, la loi dit clairement que les retraités ne devraient pas avoir à contribuer à la Sécurité sociale ! […] Les employés des entreprises voient déjà leur salaire baisser de 40 à 60 % lorsqu’ils prennent leur retraite. Notre pension mensuelle moyenne de 2 250 yuan est à peine suffisante pour nous en sortir et trop faible pour supporter ne serait-ce qu’une seule maladie […]. Aujourd’hui, même pour une petite grippe, il faut dépenser près de 1 000 yuan en médicaments : le ministre, qui bénéficie de soins médicaux gratuits, le sait-il seulement ? […] Terminons, comme d’habitude, par un petit poème : « La caisse de la Sécurité sociale est vide ; les retraités sont en difficulté ; nous avons consacré notre vie au pays ; nous sommes vieux, nous sommes vieux, et pourtant de retour dans la pauvreté. » (Vidéo 1)Les répertoires normatifs mobilisés ici sont particulièrement intéressants. Ils reflètent à la fois le sentiment d’(in)justice partagé par les jeunes retraités socialisés sous le maoïsme, mais aussi des stratégies rhétoriques leur permettant, malgré le caractère sensible du sujet, de rendre leurs griefs acceptables par l’État – une forme de « résistance légitime » (O’Brien et Li 2016). La plupart des vidéos sur les retraites commencent en effet par louer les efforts du gouvernement et les progrès réalisés depuis l’enfance des dama, ou par remercier le Parti d’avoir évité à la Chine de finir comme l’Irak (vidéo 11). Lorsque le gouvernement a commencé à fusionner l’administration des fonds de pension pour les retraités des entreprises et pour ceux des institutions publiques, dama Ruan a souligné que « même si l’idée [était] bonne », les inégalités perdureraient, et la réforme devait être poussée plus loin : « Cela ne veut pas dire que nous devons revenir au bol de riz en fer […]. Ce à quoi nous devons réfléchir, c’est à la manière de mettre en œuvre une véritable justice (zhen gongping 真公平) » (vidéo 10). Les dama expliquent et louent régulièrement les régimes de retraite d’autres pays. À travers ces exemples, elles mettent implicitement en avant leurs ambitions égalitaires sans que cela ne ressemble à une critique directe du régime de retraite inégalitaire de la Chine. « En Nouvelle-Zélande, le système de soins aux personnes âgées garantit l’égalité de tous […], quelle que soit la profession que vous avez exercée, quelle que soit votre contribution à la nation […]. Là-bas, ils n’ont pas de bureaux pour les cadres retraités », explique par exemple Ruan Yaqing (vidéo 14).
Figure 3. Traduction des sous-titres : « Toujours aux côtés des personnes âgées » ; « Toujours prendre la parole pour les intérêts des personnes âgées ». Crédit : capture d’écran de la vidéo de l’émission Les dama de Pékin « 中國第一家老年電商要開業啦 ! » (Zhongguo diyi jia laonian dianshang yao kaiye la ! Le premier e-commerce chinois pour personnes âgées est sur le point d’ouvrir !), 9 août 2016, https://v.qq.com/x/page/p0319z4o2wy.html (consulté le 9 février 2022).
Les dama condamnent également un large spectre de discriminations et de préjugés ayant un impact négatif sur les personnes âgées. Par exemple, l’exclusion numérique des personnes âgées occasionnée par l’essor des paiements et des applications mobiles est régulièrement critiquée[14] : « Nous n’avons rien contre le progrès technologique […] mais pourriez-vous penser à nous, qui apprenons beaucoup plus lentement, et laisser les 200 millions de personnes âgées du pays vivre une vie normale ? », se plaint Ruan Yaqing (vidéo 28). Dans une autre vidéo, elle explique comment le terme « taux de dépendance » (fuyang lü 撫養率) l’embarrasse (car il véhicule l’idée que les personnes de plus de 60 ans représentent toutes un fardeau) et encourage les démographes à adopter des formules moins stigmatisantes (vidéos 21 et 29).
Enfin, les retraités trouvent sur la plateforme des outils pour faire face à une société de plus en plus incertaine et changeante – comme l’illustrent les nombreuses vidéos traitant de sujets comme l’arnaque, les rumeurs, la corruption ou la confiance mutuelle. Ruan Yaqing, dans sa série de vidéos « Les dama démontent les rumeurs » (Dama piyao 大媽闢謠), s’attache souvent à aider les personnes âgées à éviter les nombreuses arnaques en ligne qui profitent de leur crédulité – 67,3 % des Chinois d’âge moyen en auraient fait l’expérience, selon un rapport cité dans une vidéo (vidéo 33). Des professionnels de santé sont également régulièrement invités à donner des conseils aux spectateurs pour améliorer leur sommeil, adopter des habitudes saines ou prévenir les crises cardiaques : très regardées, ces vidéos répondent à des inquiétudes communes concernant le coût et le manque de fiabilité des soins médicaux, la prévalence croissante des maladies chroniques et la crainte des personnes âgées de n’avoir personne sur qui compter en cas de perte d’autonomie. Certaines vidéos expliquent aux personnes âgées les droits et avantages légaux auxquels elles peuvent prétendre, tandis que des cours en ligne prodiguent des savoirs financiers ou apprennent comment utiliser son smartphone (vidéo 30). Aussi simples qu’elles puissent paraître, ces initiatives reflètent l’émergence de moyens collectifs pour faire valoir leurs droits et gagner en autonomie en tant que classe d’âge dans un environnement incertain et en pleine mutation.