CRITIQUES DE LIVRES
GOLD, Thomas, et Sebastian VEG (éds.). 2020. Sunflowers and Umbrellas : Social Movements, Expressive Practices, and Political Culture in Taiwan and Hong Kong. Berkeley : University of California Press.
Sunflowers and Umbrellas: Social Movements, Expressive Practices, and Political Culture in Taiwan and Hong Kong est un passionnant recueil d’études, publié sous la direction de Thomas Gold et Sebastian Veg, qui offre un regard neuf sur le mouvement des Tournesols à Taïwan et le mouvement des Parapluies à Hong Kong. L’importance et le caractère inattendu de ces mouvements au printemps et à l’automne 2014 ont renouvelé et étendu l’intérêt académique pour la situation politique à Hong Kong et pour les études comparatives entre Taïwan et Hong Kong. La genèse de l’ouvrage reflète les changements dramatiques survenus dans les deux territoires et les fortes transformations de l’agentivité politique de leurs populations qui s’en est suivi. Plusieurs des auteurs font des références essentielles aux manifestations qui ont cours à Hong Kong au moment de l’écriture en 2019 et 2020. Les formes de protestation décentralisées et fluides du « mouvement contre l’amendement de la loi d’extradition » contrastent fortement avec le mouvement des Parapluies en raison de leur impact sur la direction et la stratégie politiques (p. 36-7) et d’une politisation accrue des expressions culturelles telles que la musique (p. 169). Au moment de la publication de l’ouvrage, la présidente taïwanaise Tsai Ing-wen était reconduite dans ses fonctions avec une victoire écrasante, interprétée comme un rejet de l’influence chinoise, tandis qu’à Hong Kong, la loi sur la sécurité nationale marquait le début d’une répression globale des libertés politiques et civiles.
L’ouvrage reconnaît le facteur Chine, c’est-à-dire l’influence de la République populaire de Chine sur les sociétés hongkongaises et taïwanaises du point de vue socioéconomique, politique et culturel (Wu 2019). Pourtant, il « propose une approche plus granulaire qui accorde une attention particulière à la dynamique et aux articulations du mouvement » (p. 9). Dans leur captivante introduction, Gold et Veg proposent une lecture critique des études sur les deux mouvements et soulignent leur objectif de dépasser les calculs rationalistes envisagés en termes de coûts-bénéfices qui dominent la théorie des mouvements sociaux. Au lieu d’examiner les structures d’opportunités politiques, ils se concentrent sur les performances participatives et les « dimensions expressives et symboliques » (
ibid.). Une partie conséquente de l’ouvrage analyse ainsi les expressions artistiques (éphémères) ainsi que la spatialité des manifestations et leur impact sur les identités et la culture politique. Les huit chapitres suivants sont écrits par une remarquable sélection de chercheurs, allant d’éminents spécialistes en études régionales à de jeunes universitaires et des talents émergents. Les contributeurs adoptent un éclectisme méthodologique, incluant des observations participantes, des entretiens directifs, des recherches sur archives et l’analyse d’expressions artistiques sensorielles.
Dans son chapitre sur la nature du leadership dans « une structure de protestation polycentrique », Edmund Cheng s’intéresse à l’impact des « dimensions organisationnelles et spatiales » sur les stratégies et les processus de prises de décision des leaders « désignés par les médias » et de ceux « sur place » pendant le mouvement des Parapluies (p. 21-2). Il soutient que les leaders du mouvement étaient non seulement contraints « par l’ombre des autorités de Pékin » (p. 38), mais aussi par les interprétations divergentes des expériences passées en matière de protestation et par « des conflits spatiaux et des identités territoriales » (p. 37). Ming-sho Ho, Chun-hao Huang et Liang-ying Lin se tournent vers les partisans du mouvement et offrent un examen convaincant de leur univers mental en se concentrant sur la façon dont ils « expriment leurs propres visions morales et partagent leurs véritables sentiments personnels » (p. 45). Leur analyse d’une archive numérique du mouvement des Tournesols aborde diverses lacunes des enquêtes d’opinion sur le sujet. Ils constatent que les écrits populaires incluent un certain « nationalisme démocratique » (p. 56) qui diffère considérablement de la conception du mouvement par ses leaders, ces derniers mettant en avant des arguments économiques au détriment de l’identité taïwanaise.
L’étude de Wai-man Lam retrace l’évolution de l’activisme politique et la montée en puissance du
yongmo (勇武) – un militantisme courageux et sans appareil – et son influence durable sur la culture et l’identité politiques de Hong Kong. Ian Rowen souligne l’impact de l’augmentation considérable du tourisme chinois à Taïwan mais surtout à Hong Kong. Il soutient que si ce tourisme a déclenché un nouveau mouvement politique à Hong Kong, le localisme, le mouvement des Tournesols a épargné Taïwan d’une évolution plus conflictuelle de la situation sur le plan national. Brian Hioe offre un compte rendu complet de la visualité et de l’auralité du mouvement des Tournesols. Il avance que l’imagerie visuelle était un « vecteur indispensable du discours des activistes du mouvement social » (p. 124) qui a permis des transformations venues interrompre les habitudes du quotidien. Hioe retrace ensuite l’intégration de la visualité et de l’auralité des mouvements au sein de la politique électorale. Le chapitre de Sebastian Veg propose une fascinante analyse de l’évolution des expressions musicales au cours des manifestations de Hong Kong ainsi que de leur pouvoir « de mobilisation de publics passionnés », appuyant ainsi une « vision rationaliste des revendications et des possibilités » (p. 149). Veg illustre comment la musique engagée exprime peu à peu une identité musicale participative et civique de la communauté et comment le mouvement anti-extradition a permis à cette évolution de se poursuivre. Dans une excellente comparaison entre les documentaires relatifs aux manifestations à Taïwan et à Hong Kong, Judith Pernin soutient de façon convaincante que le mouvement des Parapluies a représenté une nouvelle forme radicale d’activisme à Hong Kong, ce qui explique le nombre bien plus important de productions de réalisateurs locaux sur ce sujet. De son côté, le mouvement des Tournesols à Taïwan s’inscrit dans une histoire plus longue d’activisme démocratique. Malheureusement, le chapitre passe à côté d’une discussion sur
The edge of night (
Jietou 街頭) de Chiang Wei-hua (2018), film primé qui établit un lien inédit entre les différents mouvements.
Les deux derniers chapitres de l’ouvrage mesurent l’influence de ces mouvements sur la culture politique et les élections. Lev Nachman décrit comment les militants étaient motivés par des conflits personnels ou leur insatisfaction à l’égard des partis existants plutôt que par des divergences idéologiques lorsque, à la suite du mouvement des Tournesols, ils ont créé de nouveaux partis. Ngok Ma s’intéresse à l’éveil politique des jeunes cadres après le mouvement des Parapluies et la politisation ultérieure des organisations professionnelles, indiquant l’émergence d’une nouvelle culture politique et d’une solidarité au sein de la société et entre secteurs.
Le livre apporte des matériaux extrêmement riches sur le plan empirique, tandis que les abondantes descriptions des espaces et évolutions des mouvements sur le terrain permettent au lecteur de se sentir lié à leurs participants et leurs leaders. En effet, les différentes études sont reliées par la reconnaissance des émotions comme étant au premier plan ou produisant un cadre fondamental. Les auteurs observent comment les émotions s’expriment dans les œuvres artistiques (p. 57-9) et soutiennent qu’un « sentiment exacerbé d’aliénation » (p. 75), un « sentiment de perte » (p. 126) et le souhait d’« insuffler de l’espoir » (p. 236) motivent de nouvelles formes d’activisme et d’implication. Cela confirme non seulement les conclusions du travail précurseur de Ho (2019) sur les deux mouvements, mais cela accentue également l’importance des affects pour la compréhension de la politique contemporaine à Taïwan et à Hong Kong. À une époque où la situation intérieure de Hong Kong et la situation géopolitique de Taïwan semblent susciter davantage de désespoir que d’espoir, cela montre l’importante contribution de cette excellente publication.
Traduit par Cécile Grillot
Malte Philipp Kaeding est chargé d’enseignement (professeur associé) en politique internationale à l’Université du Surrey. Université du Surrey, Guildford, GU2 7XH, Royaume-Uni (m.kaeding@surrey.ac.uk)
Références
HO, Ming-sho. 2019.
Challenging Beijing's Mandate of Heaven : Taiwan's Sunflower Movement and Hong Kong's Umbrella Movement. Philadelphie : Temple University Press.
WU, Jieh-min. 2019. « Taiwan's Sunflower Occupy Movement as a Transformative Resistance to the “China Factor” ».
In Ching Kwan LEE, et Ming SING (éds.),
Take Back our Future : An Eventful Sociology of the Hong Kong Umbrella Movement. Ithaca : Cornell University Press.