CRITIQUES DE LIVRES
BARNETT, Robert, Benno WEINER, et Françoise ROBIN (éds.). 2020. Conflicting Memories : Tibetan History under Mao Retold. Essays and Primary Documents. Leiden : Brill.
L’ouvrage rassemble 13 chapitres illustrés par 15 documents (extraits de livres, dialogues de films, entretiens, etc. traduits du tibétain ou du chinois) qui rendent compte de trois événements qui ont marqué l’histoire du Tibet contemporain : l’arrivée de l’Armée rouge chinoise au Kham (1935-1936), la mise en place des réformes dites démocratiques (1955-1956 au Kham, 1958 en Amdo et 1959 à Lhasa) et la Révolution culturelle (1966-1976). Il s’articule autour de cinq grandes parties qui proposent des analyses renouvelées ou inédites s’inscrivant dans une relecture des textes officiels publiés (Partie 1) et des archives (Partie 2), le recueil oral de souvenirs (Partie 3), la réécriture laïque littéraire (Partie 4) et celle religieuse des événements (Partie 5). Les chapitres s’appuient donc majoritairement sur des témoignages écrits ou recueillis oralement, des biographies et des autobiographies de laïcs (pour les chapitres d’Horlemann, Mortensen, Mackley, de Heering) ou de religieux (ceux de Willock, Turek et Barstow). D’autres présentent des corpus de récits d’événements particuliers écrits par des fonctionnaires ou des anonymes, telles que les
Matériaux pour l’étude de la culture et de l’histoire (
Bod kyi lo rgyus rig gnas / Wenshi ziliao 文史資料) du Qinghai (Weiner) et du Tibet central (Travers), la filmographie chinoise relative au Tibet (Barnett) et la littérature concernant la rébellion de 1958 en Amdo (Robin). Dans un autre chapitre, Chung Tsering se penche sur l’évolution des opinions chinoises et tibétaines portant sur les agissements et la personne de Ngaphö Ngawang Jigme (1910-2009), dont le rôle politique fut considérable à partir de 1950. Un autre encore propose une réinterprétation des ambitions communistes de l’année 1949 à partir de la lecture d’archives chinoises récemment dévoilées (Raymond). Toutes les contributions donnent à voir les changements et les continuités dans l’interprétation historique des événements ayant marqué la deuxième moitié du 20
e siècle et attestés dans les écrits sur le Tibet produits en Chine à partir de 1949. Elles participent à la révélation d’éléments qu’illustre l’histoire orale, en contrepoint d’une histoire officielle chinoise convenue.
Les récits analysés témoignent d’une expérience vécue presque 60 ans plus tôt pour les événements les plus récents. Ils font référence à une transmission de génération en génération pour les plus anciens et à une pratique d’écriture destinée à combler le silence d’une génération. Ils convoquent donc à la fois le récit des événements dont l’auteur a été le témoin, celui dont il a entendu parler et celui dont il est temps de parler. Ces témoignages révèlent l’urgence face à laquelle les Tibétains sont placés d’écrire eux-mêmes leur propre histoire des événements contemporains afin de pouvoir se reconstruire en tant qu’individu, en tant que groupe et dans un cadre géographique donné.
D’ailleurs, les éditeurs du présent volume ne s’y trompent pas lorsqu’ils accentuent l’usage du « re » pour qualifier les parties avec «
revisualisations » (Partie 1), «
rereading » (Partie 2), «
remembering » (parties 3 et 5), et «
retellings » (Partie 4). De la sorte, ils insistent sur l’importance du témoignage, de l’histoire orale comparée à l’histoire officielle, mais aussi sur les moyens narratifs adoptés par les écrivains et les personnes interrogées pour faire entendre leur voix dans un contexte qui ne s’y prête guère. En effet, les premiers récits recueillis dans le cadre de la collection
Matériaux pour l’étude de la culture et de l’histoire du Tibet étaient collectés auprès de personnes occupant des postes de fonctionnaires civils ou militaires et répondaient à des objectifs variables en fonction des politiques chinoises. Les articles publiés dans les premiers volumes de la collection concernant le Qinghai, par exemple, avaient pour but de construire un nouveau Tibet différent de l’ancienne société tibétaine, alors que les plus récents poursuivent le dessein d’édifier un passé imaginaire. Malgré tout, l’objectif de la constitution de ces collections officielles était de créer une mémoire collective fondée sur des récits recueillis auprès de personnages officiels et dans des conditions contrôlées. Ces matériaux renvoyaient donc à une histoire dite officielle.
Aujourd’hui, les contributeurs de cet ouvrage mettent à la disposition des lecteurs des sources brutes traduites, accompagnées des analyses de leur contenu et des limites liées à la censure et au marché de l’édition en Chine. Ils proposent des écrits qui transmettent la parole des anonymes qui, sans acrimonie et sans discuter de la légitimité de la présence chinoise au Tibet, narrent des événements qui ont marqué leur enfance ou leur vie d’adulte. Ces publications, publiques ou privées, mettent au point des stratégies qui leur sont propres pour pouvoir paraître et être considérées en tant que roman, biographie ou autobiographie (par exemple, l’absence d’éléments rétrospectifs, raconter les faits à partir du regard d’un enfant ou encore l’usage de la voix passive). Aucune ne critique les événements ni ne conteste l’autorité de la Chine. À cet égard, les trois derniers chapitres qui s’intéressent aux souvenirs évoqués par des religieux révèlent de quelle façon ces derniers ont su tirer parti de la prison et des épreuves pour pratiquer leur foi. La complémentarité entre les récits officiels (en raison de la fonction de leur auteur et du contexte de leur rédaction) et ceux écrits par des personnes ordinaires pour mieux comprendre l’histoire du Tibet contemporain et les interprétations historiques divergentes (chinoise et tibétaine ainsi qu’entre protagonistes, acteurs et témoins) est une évidence que l’ouvrage démontre avec brio.
Même si le lecteur regrette que quelques chapitres manquent de réflexivité et d’interrogation quant aux circonstances de la divulgation des témoignages ou la rédaction des récits tibétains et,
in fine, sur les discours qui sont coproduits par les sollicitations des chercheurs, l’ouvrage est d’une extrême importance pour comprendre la situation tibétaine contemporaine. Les contributeurs du présent volume sont eux-mêmes des témoins, mais des témoins de substitution qui font entendre des voix tibétaines nourries par l’urgence de témoigner.
Fabienne Jagou est maître de conférences, historienne, et spécialiste des relations entre le Tibet et la Chine aux époques moderne et contemporaine. École française d’Extrême-Orient, 22 avenue du Président Wilson, 75116 Paris, France (fabienne.jagou@efeo.net)