CRITIQUES DE LIVRES

LIU, Xiaoyuan. 2020. To the End of Revolution. The Chinese Communist Party and Tibet, 1949-1959. New York : Columbia University Press.

Liu Xiaoyuan (Université d’Iowa) explore, à partir de sources chinoises dont certaines inédites, une décennie décisive : celle qui va de la fondation de la République populaire de Chine (RPC) à l’année où le Dalaï-Lama (né en 1935) fuit vers l’Inde et y installe l’année suivante son gouvernement tibétain en exil, encore actif. Il tente d’expliquer pourquoi le gouvernement chinois, bien loin d’avoir réglé la « question tibétaine », a créé un « problème tibétain » (p. 1). L’introduction propose quatre « timescapes » (que l’on pourrait traduire par « spatio-temporalités »), reprises des conclusions des ouvrages précédents de l’auteur, et qui contribuent à expliquer la posture du Parti communiste chinois (PCC) concernant la question tibétaine. Le premier est la dimension « ethno-géo-sécuritaire » héritée de l’empire mandchou : selon l’auteur, le Tibet central a été conçu par le PCC comme jouant un rôle pivot géostratégique, placé entre le monde chinois et le monde sous influence indo-britannique. Le deuxième timescape est celui de la « transformation de la territorialité chinoise » : la notion de frontière, floue sous l’empire mandchou, est devenue centrale dans les relations internationales. La Chine post-impériale a dû inventer un positionnement légal concernant ses frontières, prêtant le flanc à la contestation dans les territoires où l’autorité mandchoue était précaire, Tibet inclus. Le troisième timescape est la révolution chinoise : la Chine mandchoue et impériale était une puissance culturelle et politique centripète. Avec l’avènement de la RPC, elle devient une puissance exportant par la force ses nouvelles valeurs dans un mouvement centrifuge. Le quatrième timescape, le plus original et le moins étudié, est celui de la guerre froide. L’ouvrage compte six chapitres, tous d’égale qualité. Le premier, « A Protracted Agenda », résume les politiques précédentes (impériale mandchoue, républicaine et nationaliste) aux frontières et montre dans quelle mesure la politique du PCC envers le Tibet était fluctuante et floue au départ, tout comme la perception de l’extension géographique du Tibet, allant parfois jusqu’à englober tout le Tibet ethnique. Le deuxième chapitre, « The ‘Dalai’ Line », retrace les tractations qui ont précédé la signature en mai 1951 à Pékin de l’Accord en 17 points qui scelle le « retour » du Tibet (central, c’est-à-dire la future région autonome du Tibet ou RAT) au sein de la Chine à une échéance non précisée. Liu démontre que cet accord a été imposé aux Tibétains, ce que dément toujours le PCC. Le chapitre décrit aussi les complexes stratégies d’alliance que le PCC et ses différents bureaux et administrations doivent opérer avec les dirigeants et élites tibétains en 1950 et 1951 dans l’espoir de mettre en place rapidement les « réformes démocratiques ». Le troisième chapitre, « A Time to Change », est consacré à l’impatience révolutionnaire chinoise au Xikang[1] et dans les zones tibétaines du Sichuan au milieu des années 1950. La route motorisée reliant le Sichuan à Lhasa, terminée en 1954, favorise les entreprises capitalistes privées tibétaines et les importations indiennes. Il faut réagir : les « réformes démocratiques » sont lancées, les fusils « empruntés » (lire : saisis), les biens des monastères confisqués. Mais cela provoque des révoltes massives. Les « réformes démocratiques » se transforment alors en une « guerre des réformes », bombardement des monastères à l’appui, avec le soutien de Mao Zedong et Deng Xiaoping, alors en poste au Sichuan (p. 140). Le chapitre 4, « A New Phase », montre que le Front Uni au niveau central est vraisemblablement à l’origine d’une directive de septembre 1956 qui impose au Comité de Travail pour le Tibet de repousser encore les inévitables réformes au Tibet central. « A Waiting Game », cinquième chapitre, est consacré à cette pause. Mao accorde en mai 1957 un répit de six ans (jusqu’au plan quinquennal suivant) au gouvernement tibétain pour entreprendre les « réformes démocratiques ». Le chapitre se termine par l’évocation d’un problème économique rarement mentionné : le lucratif commerce transfrontalier entre l’Inde et le Tibet central et ses conséquences nationales, toléré jusqu’à son interdiction en décembre 1957. Le dernier chapitre, « The Showdown », décrit « la guerre des réformes du Sichuan […] dupliquée au Gansu » (p. 249). La situation est « encore plus violente » au Qinghai (ibid.) et les victimes plus nombreuses. Liu révèle en outre que Mao Zedong avait prévu d’envoyer en territoire tibétain (Tibet central, Sichuan, Gansu) plus d’un million de jeunes colons organisés en « communes populaires » à l’extérieur mais fonctionnant comme des troupes armées à l’intérieur. Cette vieille tactique appelée tunken (camp militaro-agricole implanté sur une frontière à conquérir) est bien connue en Chine et a pour finalité de conquérir de nouveaux territoires (p. 260-1), mais Liu montre que Mao a repoussé son démarrage jusqu’en janvier 1959. Dans l’épilogue, Liu revient sur les conséquences internationales de l’absorption du Tibet central par la RPC, par exemple le rapprochement entre les États-Unis et l’Inde. Non sans provocation, Liu revendique une approche « sinocentrée et historique » (p. 5) à partir de sources chinoises. Paradoxalement, celle-ci fait toute la valeur de cette étude, menée avec une rigueur et une distance critique remarquables. Ce récit prenant et ponctué de guillemets, qui indiquent à la fois la charge idéologique des termes utilisés et leur réalité souvent bien différente et contradictoire sur le terrain, met en lumière les problèmes spécifiques auxquels les dirigeants et les cadres du PCC, aux niveaux central, provincial ou local, ont dû faire face pour se sortir de ce qu’on pourrait appeler, en termes plus contemporains, le bourbier tibétain, qu’ils avaient contribué à créer par leur méconnaissance de cette société, de son histoire et de ses aspirations. Soixante ans plus tard, cette méconnaissance est toujours d’actualité. Enfin, il regorge de données et informations inédites à notre connaissance – données auxquelles le format court de ce compte rendu ne permet pas de rendre justice. Soulignons finalement que l’auteur a eu l’élégance de rendre les noms propres et communs tibétains selon une transcription qui ne doit rien au pinyin, choix qui démontre un respect pour les conventions en vigueur dans les études tibétaines mais qui n’est pas si fréquent sous la plume de chercheurs travaillant en sinologie.
Françoise Robin est professeure de langue et littérature tibétaines à l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) et membre de l’IFRAE (Institut français de recherche sur l’Asie de l’est). Ses recherches portent sur la littérature et le cinéma tibétain, l’histoire contemporaine du Tibet (20e-21e siècles), le mouvement féministe tibétain et la diaspora tibétaine. IFRAE, 2 rue de Lille, 75007 Paris, France (frobin@inalco.fr).
[1] Xikang fait référence à une province tibétaine éphémère créée par les républicains chinois en 1928 qui englobait les régions tibétaines à la frontière sino-tibétaine. Elle a été dissoute en 1955 par le PCC et a été incorporée à la province du Sichuan.