CRITIQUES DE LIVRES
TSIMONIS, Konstantinos. 2021. The Chinese Communist Youth League : Juniority and Responsiveness in a Party Youth Organization. Amsterdam : Amsterdam University Press.
Avec plus de 81 millions de membres, la Ligue de la jeunesse communiste chinoise (LJCC) est la plus grande organisation politique de jeunesse au monde
[1].
The Chinese Communist Youth League : Juniority and Responsiveness in a Party Youth Organization se révèle précieux car il est l’un des rares ouvrages sur le sujet à avoir été publié en anglais. Tandis que Healy (1982) étudiait le rôle et les activités de la LJCC au cours des trente premières années de la République populaire de Chine dans
The Chinese Communist Youth League, 1949-1979, l’ouvrage de Tsimonis représente la dernière tentative en date sérieuse d’explorer de façon systématique le fonctionnement de la LJCC dans un contexte de transformation socioéconomique, notamment à l’époque de l’ancien président Hu Jintao 胡锦涛. En analysant les politiques et les activités de la LJCC, ainsi que les données empiriques recueillies par l’auteur d’avril 2009 à octobre 2011, l’ouvrage explore les principales caractéristiques de la LJCC en tant qu’organisation de masse dépendante du Parti et la manière dont la LJCC mobilise les jeunes et entretient leur loyauté.
L’ouvrage est fondé sur une méthode ethnographique combinant entretiens et enquêtes. Il se compose de six chapitres principaux et d’une conclusion relativement courte. Le premier chapitre présente le contexte de la recherche et l’organisation du livre. Il s’appuie sur une analyse bibliographique exhaustive qui mobilise largement les sources en langue chinoise et non chinoise. Le chapitre 2 développe le cadre analytique de l’étude et aborde un nouveau concept, celui de « juniorité », pour rendre compte du processus de conditionnement de la jeunesse en tant que sujet politique « junior ». Les chapitres 3 et 4 se concentrent sur le fonctionnement de la LJCC sur les campus et les lieux de travail, tout en s’interrogeant sur le dynamisme de la Ligue à partir de données de première et de seconde main. Le chapitre 5 s’intéresse aux programmes éducatifs de l’École centrale de la Ligue (
tuanxiao 團校) et à ses opérations au niveau local, ainsi qu’aux programmes d’échanges nationaux pour les cadres de la LJCC. Le chapitre 6 examine les efforts de la LJCC pour promouvoir l’emploi des jeunes, les infrastructures qui leur sont dédiées et les processus de consultation publique. Il montre que ces activités ont été dé-priorisées et n’ont donné que de piètres résultats en raison du statut de « juniorité » qui leur donne une faible capacité à mobiliser les départements gouvernementaux « supérieurs ». L’ouvrage s’achève par une appréciation de ses principales conclusions et mesure les efforts de la LJCC pour répondre aux demandes de ses membres.
Ses principaux mérites sont de trois ordres. Premièrement, les arguments de l’auteur reposent sur un solide travail de terrain effectué à Pékin, Shanghai et dans les provinces du Zhejiang et du Shandong, ainsi que sur des entretiens réalisés auprès de soixante informateurs. En décrivant sa méthode et en présentant des preuves empiriques, Tsimonis examine rigoureusement l’impact de la « juniorité » institutionnalisée et normalisée au sein de la Ligue et permet de mieux saisir l’évolution de la LJCC dans la Chine contemporaine. Deuxièmement, l’ouvrage comprend d’importantes annexes scientifiques ainsi qu’un index particulièrement bien conçu, offrant aux lecteurs de précieuses informations leur permettant de mieux comprendre cette étude. Par exemple, la deuxième annexe répertorie les activités de la LJCC au niveau national de 1963 à 2007. S’étendant sur 28 pages, ces informations incluent le nom de chaque activité en chinois et en anglais, l’année de son lancement, une description de son contenu, l’institution responsable et le(s) groupe(s) cible(s). Troisièmement, l’ouvrage cite des références classiques et actuelles en anglais et en chinois, témoignant ainsi d’une connaissance exhaustive du sujet. L’analyse de la littérature existante se trouve éclairée par une perspective historique démontrant comment les politiques aujourd’hui menées sous le président Xi Jinping sont érigées sur les fondations du passé.
Dans l’ensemble, les connaissances qu’apporte ce travail sont correctes. L’ouvrage présente toutefois quelques limites. Tout d’abord, étant donné que l’analyse de la LJCC proposée par l’auteur insiste de manière paradigmatique sur la recherche qualitative, il semblerait judicieux d’intégrer un compte rendu réflexif à cette étude. La version actuelle gagnerait donc à aborder cette réflexivité du chercheur. Ensuite, l’utilisation tout au long de l’ouvrage du terme « travail social » pour décrire les activités de la LJCC, telles que la promotion de l’emploi des jeunes et la communication avec les groupes informels de jeunes, devrait être remise en question. Bien que l’emploi des propos des personnes interrogées pour refléter leur point de vue soit appréciable, il est important d’interroger la terminologie afin d’interpréter les données et les résultats. Décrire la conduite de la LJCC avec le terme « travail de masse » (
qunzhong gongzuo 群眾工作) plutôt que « travail social » me semblerait plus pertinent puisqu’il fait référence au fait de « sensibiliser et éduquer les masses, les respecter et s’appuyer sur elles, les organiser et les guider, améliorer leur conscience idéologique et politique, mobiliser leur enthousiasme et leur créativité et les inciter à participer à divers travaux dirigés par le Parti
[2] ». Dans le chapitre introductif enfin, l’auteur soulève plusieurs excellentes questions de recherche, telles que : « si les jeunes choisissent de s’abstenir de la politique officielle tant dans les États autoritaires que démocratiques, les raisons de leur apathie peuvent-elles être similaires ou, du moins, comparables ? » (p. 23) De telles questions sont intéressantes et constructives sur le plan académique. Cependant, en l’absence de données empiriques de première main provenant des pays comparés, vouloir démontrer que la pertinence analytique de cette étude dépasse le contexte chinois des politiques et des mesures relatives à la jeunesse est un peu trop ambitieux. Il serait plus judicieux de laisser la question comparative à des recherches ultérieures.
En somme, dans un contexte offrant très peu d’études empiriques sur l’évolution de la LJCC en Chine contemporaine, la publication de l’ouvrage de Tsimonis représente une étape importante dans le domaine. Comme l’auteur le souligne dans le chapitre final, les jeunes en Chine et en Occident peuvent partager des problèmes communs sous un statut de « juniorité » dans une perspective mondiale plus large ; par conséquent, des études empiriques comparatives axées sur des États spécifiques constitueraient une piste potentielle pour des recherches complémentaires.
Traduit par Caroline Grillot.
Ying Xu est professeure associée au département de sociologie de la School of Government de l’Université de Shenzhen, 1066 avenue Xueyuan, district de Nanshan, Shenzhen, province du Guangdong, Chine (
xuying@szu.edu.cn).
Référence
HEALY, Paul Michael. 1982.
The Chinese Communist Youth League, 1949-1979. Griffith Asian Papers, No. 4. Nathan : Griffith University, School of Modern Asian Studies.
[1] « 截至2017年年底全國共有共青團員8124.6萬名 » (
Jiezhi 2017 nian niandi quanguo gongyou gongqing tuanyuan 8,124.6
wan ming. Fin 2017, la Ligue de la jeunesse communiste chinoise comptait 81,246 millions de membres),
Xinhuanet (新華網), 31 mai 2018,
http://www.xinhuanet.com/politics/2018-05/31/c_1122914574.htm (consulté le 15 janvier 2022).
[2] “什麼是群眾工作?” (
Shenme shi qunzhong gongzuo?, Qu’est-ce que le travail de masse ?),
Gongchandang yuan wang (共產黨員網), 12 juin 2012,
https://fuwu.12371.cn/2012/06/08/ARTI1339158021384581.shtml (consulté le 3 janvier 2022).