CRITIQUES DE LIVRES

Radicalisation, épuisement et latence d’un mouvement en réseau : l’identification localiste des étudiants de Hong Kong après le mouvement des Parapluies

À partir de la mi-2019, le mouvement contre l’amendement de la loi d’extradition, ou mouvement anti-ELAB, a relancé un nouveau cycle de contestation à Hong Kong après la période de latence qui avait suivi le mouvement des Parapluies en 2014. Malgré le niveau significatif de radicalisation et un haut degré de solidarité durant le mouvement, « la mobilisation sociale était faible et les jeunes s’intéressaient apparemment peu à la politique pendant les années précédant le mouvement anti-ELAB » (Lee, Chan et Chen 2020). Ce changement apparemment dramatique du répertoire contestataire et de l’engagement ne s’est pas fait en un jour. Il a émergé progressivement d’un contexte politique spécifique caractérisé par l’essor du localisme dans le Hong Kong postcolonial (Chung 2020). Les chercheurs et le grand public se sont beaucoup intéressés au localisme, car il est devenu une dimension importante de la politique électorale et des contestations pendant et après le mouvement des Parapluies. Présenté comme radicalement opposé aux pan-démocrates soutenant un programme traditionnel, le localisme a fait surtout l’objet d’approches structurelles (Yuen et Chung 2018), sans que soit véritablement explorée la manière dont les individus s’identifient à ce courant politique. Le localisme ayant gagné en importance durant la dernière vague de contestation, il est impératif d’examiner en détail la période située entre ces deux cycles de protestation. Pendant une latence, un mouvement social peut connaître une radicalisation tout aussi bien qu’un épuisement, et les individus peuvent continuer à y participer en se radicalisant ou en se mettant en retrait de manière permanente ou temporaire. Ceci étant, peu d’études empiriques explorent, de manière quantitative et au niveau individuel, la micro-dynamique de ces choix pendant la latence d’un mouvement (Santoro et Fitzpatrick 2015). En utilisant des données originales recueillies grâce à une enquête par questionnaire, cette étude explore la manière dont les étudiants de Hong Kong s’identifient politiquement à l’échelle individuelle. Nous examinons en particulier comment les perceptions des résultats du mouvement, les émotions à l’égard de la politique et l’usage des médias peuvent prédire l’identification des jeunes localistes et celle des pan-démocrates – ces deux pôles représentant les courants radicaux et modérés à Hong Kong après le mouvement des Parapluies. D’un point de vue théorique, nous soutenons que les facteurs culturels sont plus importants que les facteurs organisationnels pour l’instauration de structures de latence dans un contexte de réseaux de protestations et d’usage des réseaux sociaux. En outre, cette étude porte sur une latence du mouvement pro-démocratie à Hong Kong, à un moment où le localisme, nourri par le mouvement des Parapluies puis la disqualification des élus qui avait suivi, était encore plus réprimé par les autorités. À l’instar de nombreux mouvements sociaux contemporains, le mouvement des Parapluies en 2014 et les récentes manifestations anti-ELAB ont été largement facilités par une utilisation extensive des médias numériques et sociaux, illustrant ce que les chercheurs appellent la logique de l’action connective et des mouvements en réseau (Bennett et Segerberg 2012 ; Castells 2015). Alors que les études existantes ignorent largement à quelques exceptions près (Rohman 2019 ; Lee, Chan et Chen 2020) l’importance des usages des médias dans les latences des mouvements contemporains, cette étude cherche à combler ce vide en prenant en compte l’utilisation des médias traditionnels et sociaux. Dans la prochaine section, nous allons d’abord aborder d’un point de vue théorique la latence, la radicalisation et l’épuisement du mouvement dans le contexte des protestations contemporaines en réseau. Selon nous, la manière dont les précédentes manifestations sont jugées et l’orientation affective à l’égard de la politique pendant les périodes de latence constituent des éléments culturels essentiels dans la construction de latences au sein d’un environnement médiatique hybride (Caren, Andrews et Lu 2020). La manière dont ces facteurs cognitifs et affectifs interagissent avec l’usage des médias peut susciter divers parcours après le cycle de contestations, et conduire notamment à la radicalisation ou à l’épuisement des uns et des autres. Nous présenterons ensuite le contexte dans lequel a fleuri le localisme durant la latence du mouvement, formulerons des hypothèses et des questions de recherche susceptibles de guider les analyses empiriques, et aborderons la méthodologie. Les principaux résultats seront présentés avant la discussion finale.   La latence d’un mouvement en réseau Au fil du temps, les mouvements sociaux connaissent des flux et des reflux qui voient la démobilisation succéder inévitablement à la mobilisation de masse (Tarrow 2011). Entre deux cycles de contestation, on observe une période que les chercheurs ont appelée « la latence du mouvement ». Cette latence assure la continuité entre deux étapes de la mobilisation, permettant aux mouvements sociaux de se poursuivre dans un environnement politique et culturel hostile et peu réceptif aux mobilisations de masse (Taylor et Crossley 2013). La latence est un « régime d’attente » dans lequel les militants se contentent de préserver l’idéologie et les organisations de base d’un mouvement afin d’en maintenir l’esprit et l’identité collective plutôt que de défier et de transformer la société au sens large (Taylor et Whittier 1997 ; Bagguley 2002 ; Taylor et Crossley 2013). Outre les facteurs externes tels que les opportunités politiques limitées et la répression par les autorités, Taylor (1989) a également identifié des facteurs internes contribuant à la formation de ce qu’elle a appelé une « structure de latence », qui permet de faire le lien entre deux vagues de mobilisation. Cette structure de latence inclut la temporalité de l’attachement aux organisations du mouvement, l’engagement intentionnel envers les objectifs et les tactiques du mouvement, l’exclusivité des membres, la centralisation qui assure la stabilité organisationnelle dans un environnement hostile, et enfin la culture du mouvement qui favorise la solidarité, la conscience contestataire et la perpétuation de l’engagement. La thèse de la latence a l’intérêt d’inciter les spécialistes des mouvements sociaux non seulement à prendre sérieusement en compte les liens organisationnels et idéologiques entre les étapes de mobilisations visibles, mais aussi à examiner les résultats et la continuité des mouvements au-delà des résultats à court terme (Taylor et Crossley 2013). La thèse originale de la latence donne cependant un rôle central aux organisations formelles des mouvements sociaux (social movement organisations, ou SMO) et se limite à expliquer la persistance du mouvement malgré la rareté des opportunités politiques. Cela laisse une énigme non résolue : comment les croyances, les émotions et les interprétations individuelles relatives à l’environnement politique général suscitent la formation de structures de latence pendant les périodes peu favorables ? Comme l’ont souligné Holland et Cable (2002), de nombreuses études empiriques sur la latence des mouvements ont minimisé les facteurs internes et accordé une attention disproportionnée aux conditions externes. Dans leur analyse empirique d’une organisation locale aux États-Unis, Holland et Cable (2002) ont découvert que les facteurs idéologiques (la culture du mouvement et l’engagement pour une cause) étaient plus importants que les facteurs structurels pour permettre le maintien d’un mouvement durant la période de latence. Dans les manifestations contemporaines en réseau, l’utilisation extensive des médias numériques et sociaux a dilué le rôle que jouent traditionnellement les SMO dans la coordination et l’organisation du mouvement social (Castells 2015). Nœuds émotionnels, informatifs et communicationnels, les réseaux sociaux permettent aux gens de partager des informations sur les manifestations, d’exprimer des opinions sur la politique et de faire circuler des émotions politiques pendant la mobilisation (Chen, Ping et Chen 2015 ; Gan, Lee et Li 2017). Bien que de nombreux chercheurs aient examiné le rôle des réseaux sociaux dans les mobilisations, seules quelques études récentes se sont intéressées à leur rôle durant la latence du mouvement. Par exemple, les réseaux sociaux en tant que plateforme de communication et de coordination pourraient faciliter la continuité du mouvement à moindre coût (Leong et al. 2019 ; Rohman 2019). Lee, Chan et Chen (2020) ont même découvert que les réseaux sociaux pouvaient aider les gens à accepter le radicalisme pendant la latence d’un mouvement. Malgré la centralité accrue des nouveaux médias et des technologies de communication, les mouvements sociaux contemporains sont à la fois structurés et déstructurés par un environnement médiatique hybride qui combine une utilisation extensive des médias traditionnels et des nouveaux médias (Caren, Andrews et Lu 2020). Par conséquent, une enquête nuancée sur la latence des mouvements en réseau ne peut négliger le rôle de ces différents médias dans le maintien des mouvements, particulièrement en ce qui concerne les aspects idéationnels de la structure de latence.   Radicalisme et épuisement pendant la latence du mouvement La thèse originale de la latence supposait implicitement une homogénéité des dynamiques internes au mouvement pendant la période de latence, que donnait à voir la construction d’une identité collective unifiée et d’une culture de mouvement solidariste. Les diverses études sur les cycles de protestation ont mis en évidence des tendances à la radicalisation et à l’institutionnalisation lors du déclin des mouvements sociaux, alors que ces processus opposés sont souvent liés et simultanés (Tarrow 2011). Comme l’ont remarqué Santoro et Fitzpatrick (2015), les chercheurs qui se sont penchés sur les raisons pour lesquelles de nombreux mouvements évoluent à la fois vers la modération et vers la radicalisation après un cycle de protestation se concentrent sur le niveau macro (Koopmans 1993 ; Tarrow 2011) et théorisent donc peu le rôle que les préférences des militants jouent dans ces processus. Des travaux récents ont tenté de combler ce vide en examinant les trajectoires post-manifestation et les facteurs individuels de motivation. S’appuyant sur un panel représentatif au niveau national d’Américains suivis de 1965 à 1997, Corrigall-Brown (2012) a proposé trois trajectoires types à la suite d’une protestation de masse – la persistance dans la contestation, le désengagement permanent et la latence individuelle, trajectoire intermédiaire lorsqu’une personne abandonne la contestation avant d’y revenir. Gade (2019) a lui aussi examiné les trajectoires individuelles de continuité suite à une répression étatique dans un contexte non démocratique à partir d’une étude des réseaux sunnites au Liban. Elle a fait valoir que le mouvement peut se fragmenter lorsque certains militants sont cooptés ou attendent avec impatience un changement d’arène de lutte, en plus d’un désengagement et d’une continuité limitée (Gade 2019). En nous appuyant sur ces travaux, nous soutenons que de multiples identités collectives peuvent être construites dans la période de latence après des manifestations massives, ainsi que des objectifs, des tactiques et des cultures militants hétérogènes, voire contradictoires, qui gardent le mouvement en vie. Dans des périodes de latence et de visibilité réduite, plutôt que de se contenter de reproduire le mouvement précédent, les militants peuvent en réorienter les objectifs, reconstruire l’action collective et renouveler leur répertoire contestataire (Jacobsson et Sörbom 2015). Les individus peuvent ainsi choisir (1) de perpétuer les objectifs du mouvement précédent, (2) de se radicaliser, ou (3) de s’épuiser et de se désengager de la contestation après le pic de protestation. La littérature existante se concentre sur la première situation, sans examiner en détail la radicalisation et l’épuisement pendant la latence. Cette étude cherche en ce sens à approfondir notre compréhension de la radicalisation et de l’épuisement individuels. Nous définissons la « radicalisation » comme un déplacement idéologique et tactique vers les extrêmes et vers des formes de contestation plus perturbatrices (Tarrow 2011 : 207). Processus relationnel, la radicalisation touche généralement des individus insatisfaits des résultats du mouvement (Santoro et Fitzpatrick 2015) et découle des interactions entre les membres du mouvement et les autorités (Alimi, Bosi et Demetriou 2012 ; della Porta 2018). Processus affectif, l’« épuisement » peut faire référence à la simple lassitude de contester dans la rue, mais aussi à l’irritation et aux tensions provoquées par la vie collective au sein d’un mouvement (Tarrow 2011), qui entraîne le désengagement des individus et leur retrait du mouvement. La radicalisation et l’épuisement impliquent tous deux des réponses émotionnelles et une évaluation rationnelle des résultats du mouvement, ainsi qu’un contexte politique plus large. Le rôle central de l’évaluation rationnelle et affective de ces progrès politiques par les individus mérite cependant d’être examiné davantage à l’aide d’études quantitatives consacrées à la latence des mouvements (Santoro et Fitzpatrick 2015). Des études ont abondamment examiné l’influence des orientations biographiques et sociopolitiques, des ressources et de l’appartenance à la société civile sur les différentes trajectoires individuelles après le pic de mobilisation (Corrigall-Brown 2012). Ces travaux ont souligné en outre que les choix des militants de se désengager ou de se radicaliser dépendaient de leurs sentiments et de leur interprétation de la répression par les autorités. La répression pouvait également conduire certains militants à se radicaliser en raison de leur colère et de leurs griefs (Leenders 2013). Par ailleurs, les échecs continus des mouvements face à la répression peuvent susciter un sentiment de désespoir et pousser leurs membres à considérer leur engagement avec cynisme ou apathie (Aminzade et McAdam 2001). Des chercheurs ont récemment exploré la façon dont des militants, déçus par la faiblesse des résultats politiques d’un mouvement non violent, ont été poussés à soutenir la contestation violente (Santoro et Fitzpatrick 2015), ainsi que l’effet d’une évaluation positive des conquêtes d’un mouvement sur la persistance dans la participation ultérieure aux manifestations. À Hong Kong, les jeunes s’étant identifiés au localisme après le mouvement des Parapluies fournissent un point d’entrée pour mieux comprendre la latence d’un mouvement dans un environnement en réseau. Dans cette étude, nous soutenons que la participation effective au mouvement des Parapluies et le jugement porté sur ses résultats influencent la manière dont les jeunes de Hong Kong adhèrent au localisme, ce mouvement ayant été un « événement critique » qui a fondamentalement transformé la perception de la réalité sociale de la part du public (Tang et Cheng 2021). D’autre part, les usages variables des médias et les émotions à l’égard des événements politiques produisent différents schémas d’engagement intentionnel et de culture de mouvement, ce qui se traduit par différentes identifications politiques durant la période de latence. Dans la section suivante, nous ancrerons les hypothèses et les questions de recherche dans le contexte localiste propre au Hong Kong postcolonial.   Le localisme durant la latence du mouvement des Parapluies à Hong Kong La naissance du localisme a marqué un changement de paradigme pour le mouvement pro-démocratique de Hong Kong. Les discours autour du localisme qui ont émergé pendant les mouvements urbains du milieu des années 2000 ont été suivis par un tournant droitier du localisme face aux stratégies d’incorporation de Pékin (Ip et Yick 2014 ; Chen et Szeto 2015 ; Fong 2017). L’importance des discours localistes a fortement cru après le mouvement des Parapluies (Tang et Yuen 2016)[1], comme en témoigne la formation de groupes politiques localistes tels que Hong Kong Indigenous (bentu minzhu qianxian 本土民主前線) et Youngspiration (qingnian xinzheng 青年新政). Ces discours occupent une place centrale dans la sphère publique depuis 2011. En 2016, lors de l’élection partielle du conseil législatif, les candidats localistes ont obtenu 29 % des voix des électeurs qui ne soutenaient pas les candidats pro-establishment. En raison de ce résultat impressionnant, la montée du localisme a suscité un clivage au sein du camp pro-démocratie, parallèle à celui séparant le camp pro-démocratie du camp pro-establishment. Après le mouvement des Parapluies, le camp localiste (bentu pai 本土派) et le camp pan-démocrate (fanmin 泛民) ont donc représenté deux grands pôles d’identification politique pour les opposants au régime. À l’intérieur du camp localiste, certaines personnes se sont présentées ostensiblement comme pro-autodétermination (zijue 自決) ou pro-indépendance (gangdu 港獨). Ce dernier groupe souhaitait la création d’une nation hongkongaise et la séparation entre Hong Kong et la République populaire de Chine. Les partisans de l’autodétermination prônaient le droit à un référendum civil sur l’avenir de Hong Kong et le principe « un pays, deux systèmes », sans nécessairement exclure l’indépendance des options du référendum envisagé. En revanche, les pan-démocrates ont rejeté fermement toute perspective d’indépendance de Hong Kong à l’égard de la Chine (Cheng 2019). Parce qu’il faisait partie du discours public et du principal contexte de mobilisation, le localisme a été largement adopté comme une identité générale, bien qu’il ait existé différentes « marques » de localisme. Les personnes qui n’étaient pas aussi extrémistes que les indépendantistes et les partisans de l’autodétermination, tout en soutenant une position plus radicale que les pan-démocrates, se sont identifiées sans peine aux localistes (Lam 2017). De nombreux chercheurs ont adopté cette distinction pour comprendre la nature du camp localiste. Au sens large, ce camp est radical, tandis que le camp pan-démocrate est modéré. Bien entendu, s’identifier aux localistes n’implique pas que l’on s’engage dans une action radicale ou violente lors d’une manifestation. Ce qui différencie essentiellement les deux camps, c’est que leurs partisans suivent ou s’écartent du programme politique conventionnel du Hong Kong postcolonial au sujet des relations entre le continent et Hong Kong, du cadre constitutionnel d’« un pays, deux systèmes », de l’identification nationale et des stratégies de lutte politique (So 2016 ; Chan 2017 ; Veg 2017). Des travaux antérieurs ont souligné l’hétérogénéité du localisme hongkongais selon les modes d’identification (Veg 2017), mais aussi selon les revendications politiques et les tactiques de résistance (Kwong 2016). Malgré l’hétérogénéité du camp localiste, Ng et Kennedy (2020) ont défini les groupes localistes comme « des groupes combinant trois caractéristiques idéologiques fondamentales : le régionalisme, le radicalisme et le populisme, et partageant une même origine dans les conflits centre-périphérie entre la Chine continentale et Hong Kong ». Pour supprimer ce radicalisme naissant, les autorités de Hong Kong et de Pékin ont adopté une répression dure, sur un terrain à la fois juridique et politique, en visant à démobiliser et délégitimer les dirigeants et les militants localistes (Cheng 2016 ; Yuen et Chung 2018). Les études existantes suggèrent plusieurs facteurs pour expliquer que les individus s’identifient au localisme : la baisse de confiance dans le gouvernement chinois (Steinhardt, Li et Jiang 2018), l’expérience de la cohorte, les effets saisonniers de l’afflux de touristes chinois (Wong, Zheng et Wan 2021), le fait de posséder son logement et le degré d’adhésion au statu quo (Wong et Wan 2018). Comme l’ont fait valoir Yuen et Chung, les explications dominantes considèrent généralement le localisme comme « un produit structurel apparu en réaction aux évolutions socioéconomiques et politiques », et elles accordent peu d’attention aux capacités d’action (2018 : 20). À cet égard, explorer la manière dont les individus interprètent et ressentent la contestation dans un environnement répressif peut éclairer les raisons pour lesquelles ils s’identifient à un programme localiste. Dans une perspective relationnelle, la répression étatique et le maintien de l’ordre lors des manifestations poussent fortement au radicalisme (della Porta 2018). Selon Kaeding (2017), la montée du localisme après le mouvement des Parapluies est due en partie au sentiment d’échec suscité par cette action d’occupation. Cet argument confirme les études liant la perception des résultats du mouvement à la participation politique subséquente (Suh 2004, 2014), ainsi que les études sur la radicalisation du mouvement des droits civiques aux États-Unis (Santoro et Fitzpatrick 2015) mais il n’a pas été démontré. Postulant que le mouvement des Parapluies a constitué un tournant dans l’histoire du localisme à Hong Kong, nous proposons une première série d’hypothèses.   H1 : Les personnes ayant montré un plus fort dévouement pour le mouvement des Parapluies sont plus susceptibles d’être localistes. H2 : Les personnes percevant davantage les conséquences positives du mouvement des Parapluies sont moins susceptibles d’être localistes. H3 : Les personnes percevant davantage les conséquences négatives du mouvement des Parapluies sont plus susceptibles d’être localistes.   Le mouvement des Parapluies, à l’instar de nombreuses manifestations contemporaines en réseau, a illustré un mélange entre la logique des médias et celle de manifestations se produisant dans un environnement médiatique hybride qui fait circuler des émotions provoquant l’action, des idées de tactiques et des identités collectives en construction (Lee et Chan 2018 ; Caren, Andrews et Lu 2020). D’un point de vue analytique, il est fructueux d’opposer les médias grand public aux réseaux sociaux, car la production de contenus y obéit à des logiques différentes. Les spécialistes de la communication ont montré que les médias de masse ont tendance à préserver le statu quo en présentant les mouvements sociaux selon un angle défavorable (Gitlin 1980), alors qu’Internet offre un espace d’expression aux idées alternatives, voire radicales (Atton 2002). On peut supposer que cette différence s’exprime très nettement à Hong Kong, où les médias traditionnels sont fréquemment cooptés par le gouvernement (Tang 2019). Dans ces médias grand public, l’image du localisme devrait donc être défavorable, sinon diabolisée. On a constaté par ailleurs que les utilisateurs fréquents des réseaux sociaux étaient plus actifs dans le mouvement des Parapluies (Lee, So et Leung 2015), tandis que les jeunes étaient plus susceptibles de soutenir des moyens radicaux s’ils s’informaient sur les réseaux sociaux pendant la période de latence suivant le mouvement (Lee, Chan et Chen 2020). Deux hypothèses sont ainsi proposées :   H4 : Les personnes qui s’informent plus fréquemment sur les médias grand public sont moins susceptibles d’être localistes. H5 : Les personnes faisant un usage plus politique des réseaux sociaux sont plus susceptibles d’être localistes.   Les émotions politiques sont toujours constitutives des mouvements sociaux, qu’elles soient une source d’agitation profondément enracinée (Gurr 1970 ; Castells 2015) ou un stimulant de la mobilisation et de la pérennité des actions de protestation (Jasper 2011 ; van Stekelenburg et Klandermans 2013). Les psychologues politiques abordent généralement les émotions politiques à travers deux prismes complémentaires : les modèles discrets et les modèles de valence[2]. Les approches discrètes tendent à « rapporter à des circonstances uniques un ensemble de réponses émotionnelles identifiables de manière fiable, sans prêter beaucoup attention à leur interconnexion ou à leur dimensionnalité » (Neuman et al. 2007 : 10). Les modèles de valence, en revanche, « se concentrent sur une seule dimension, allant du positif au négatif, sur laquelle les états émotionnels peuvent être classés » (ibid.). Nous adoptons ici l’approche de la valence, car des recherches antérieures sur les attitudes politiques explicites et implicites ont démontré qu’il était fiable et bien-fondé de mesurer une dimension unique et autodéclarée des émotions politiques, en particulier pour étudier ces comportements fondamentaux que sont l’approche et l’évitement (Marcus 1988 ; Huddy, Mason et Aarøe 2015 ; Kim et Kim 2019). Se désengager politiquement ou s’engager, de manière radicale ou non, passe essentiellement par des comportements d’approche et d’évitement. La distinction entre les émotions positives et négatives peut nous aider à interpréter la tendance à la radicalisation de manière efficace. Le localisme, conçu comme une forme de radicalisme tactique et idéologique à Hong Kong, est souvent associé à un ressentiment public contre les Chinois, qui abuseraient des services publics et de la protection sociale, censés être réservés aux citoyens de Hong Kong (Tang et Yuen 2016). Dans le cas de la mobilisation de masse qui a émergé au début du mouvement des Parapluies, l’utilisation inappropriée de gaz lacrymogènes par la police a été l’incident critique qui a suscité l’ire du public (Tang 2015). D’une part, Ng et Chan (2017) ont constaté que les groupes radicaux à Hong Kong ont longtemps recouru à la résistance joyeuse, qui fournit des ressources émotionnelles intangibles réduisant le coût de la participation par rapport aux tactiques de confrontation. D’autre part, des études empiriques ont montré l’impact des émotions négatives sur la radicalisation pendant la latence d’un mouvement (Leenders 2013 ; Santoro et Fitzpatrick 2015). Nous proposons donc deux autres hypothèses :   H6 : Les personnes ayant des émotions positives plus fortes sont moins susceptibles d’être localistes. H7 : Les personnes ayant des émotions négatives plus fortes sont plus susceptibles d’être localistes.   L’épuisement fait référence au détachement émotionnel qui favorise le désengagement causé par l’accumulation de stress liée au militantisme après le pic de mobilisation. Ceci étant, les attributs individuels de ce processus émotionnel ont rarement été examinés dans les études sur les cycles de contestation. Des études récentes sur l’épuisement des militants et les conséquences biographiques du militantisme peuvent éclairer ce volet des recherches consacré à l’abandon du mouvement. L’épuisement des militants fait référence à des personnes qui, autrefois profondément ancrées dans des mouvements, sont contraintes de se désengager en raison des effets du stress de la participation, effets qui vont de la dégradation de la santé physique ou émotionnelle au sentiment de déconnexion à l’égard du mouvement (Gorski, Lopresti-Goodman et Rising 2019). Des études antérieures ont généralement identifié trois catégories de causes d’épuisement des militants : (1) les causes internes, liées à la motivation des individus et aux facteurs psychologiques, (2) les causes externes, liées à un environnement politique hostile et aux représailles frappant les militants, et (3) les causes internes au mouvement, liées à une culture militante toxique et aux interactions personnelles entre les militants (Chen et Gorski 2015). D’autre part, la recherche sur les résultats biographiques du militantisme met en évidence l’importance des expériences militantes passées (Passy et Monsch 2019). McAdam et Brandt (2009) montrent par exemple qu’une expérience de bénévolat décevante modifie les engagements futurs d’un militant. À l’aune de ces études, on peut affirmer que le sentiment éventuel d’épuisement et la nature de ce sentiment sont fortement liés à l’implication effective dans un mouvement, à la perception des résultats de ce mouvement et aux sentiments à l’égard de la politique. L’épuisement peut provenir de l’effet combiné de la répression et de la radicalisation de certaines franges du mouvement (Guzmán-Concha 2012). À Hong Kong, Leung (2018) a constaté que certains participants au mouvement des Parapluies avaient tendance à éviter les actualités une fois le mouvement fini. Les personnes fortement exposées aux facteurs de radicalisation peuvent ainsi être fatiguées par le mouvement, et non se radicaliser davantage. Considérant l’effet stimulant des émotions négatives dans un tel cas (Huskinson et Haddock 2004 ; Seitz, Lord et Taylor 2007), nous proposons la question de recherche suivante pour explorer la tendance à l’épuisement :   QR : Quels sont les effets respectifs du dévouement au mouvement des Parapluies, des conséquences négatives du mouvement telles que les individus les perçoivent et de l’utilisation politique des réseaux sociaux sur l’identification aux localistes et aux pan-démocrates chez les personnes ayant des émotions négatives plus fortes après le mouvement ?   Conceptualisation et mesure des variables clés Identification politique. Les personnes interrogées ont été invitées à choisir l’identification politique les décrivant le mieux. Les options disponibles comprenaient « pan-démocrate » (un terme générique incluant différents types de démocrates modérés), « pro-gouvernement », « localiste », « partisan de l’autodétermination de Hong Kong », « partisan de l’indépendance de Hong Kong », « centriste », « autre » et « sans orientation politique ». Selon nos décomptes, 17,7 % des personnes interrogées se sont identifiées aux pan-démocrates. En outre, 12,4 %, 5,4 % et 3 % des personnes interrogées se sont identifiées respectivement aux localistes, aux partisans de l’autodétermination de Hong Kong et aux partisans de l’indépendance de Hong Kong. À des fins d’analyse et d’interprétation, il est donc raisonnable de ranger ces trois étiquettes sous celle de « localiste », qui désigne les courants politiques radicaux à Hong Kong postérieurs au mouvement des Parapluies.   Dévouement au mouvement des Parapluies. Le dévouement mêle fréquence de participation et degré d’engagement subjectif. Le dévouement envers le mouvement des Parapluies a été décomposé en quatre dimensions grâce à l’opération suivante :
  1. a) Fréquence de visite des sites occupés. Les répondants ont été interrogés sur leur nombre de jours de visite aux sites occupés. Les réponses allaient de « jamais visités » = 1 à « plus de 14 jours » = 5 (moyenne= 2,03 ; écart type= 1,18).
  2. b) Attention portée aux actualités sur le mouvement des Parapluies. Il a été demandé aux répondants quelle attention ils accordaient au mouvement. Les réponses allaient de « aucune attention » = 1 à « une attention considérable » = 5 (moyenne= 3,88 ; écart type= 0,88).
  3. c) Invitation à la participation. Les répondants ont été interrogés sur la fréquence à laquelle ils ont « invité d’autres personnes à se rendre ensemble sur les sites occupés » et « appelé d’autres personnes à se rendre sur les sites occupés ». Les réponses allaient de « jamais » = 1 à « tout le temps » = 5. La variable a été obtenue en faisant la moyenne des deux énoncés (r = 0,80, α = 0,89 ; moyenne= 1,92 ; écart type= 1,12).
  4. d) Sentiment d’obligation. Il a été demandé aux personnes interrogées si elles étaient d’accord avec les affirmations suivantes : « Pendant le mouvement des Parapluies, vous êtes-vous senti obligé(e) de participer au mouvement ? » et « Pendant le mouvement des Parapluies, avez-vous considéré que les citoyens de Hong Kong se devaient de participer au mouvement ? » Les réponses ont été mesurées à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points allant de « fortement en désaccord » = 1 à « fortement d’accord » = 5. La variable a été obtenue en faisant la moyenne des deux énoncés (r = 0,73 ; α = 0,84 ; moyenne= 3,38 ; écart type= 0,80).
La variable « dévouement au mouvement des Parapluies » a été obtenue en faisant la moyenne des quatre dimensions (α = 0,79 ; moyenne = 2,80 ; écart type = 0,78).   Conséquences positives perçues. On a demandé aux répondants dans quelle mesure ils étaient d’accord avec certaines affirmations. Les réponses ont été mesurées à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points allant de « fortement en désaccord » = 1 à « fortement d’accord » = 5. Les affirmations étaient les suivantes : « De nombreux Hongkongais n’étaient plus politiquement apathiques après le mouvement des Parapluies », « Le mouvement des Parapluies a provoqué l’éveil politique de nombreux Hongkongais », « Le mouvement des Parapluies a renforcé la cohésion des Hongkongais » et « Le mouvement des Parapluies a renforcé l’unité des Hongkongais ». La variable a été construite en faisant la moyenne du score des quatre déclarations (α = 0,79 ; moyenne = 3,79 ; écart type = 0,75).   Conséquences négatives perçues. On a demandé aux répondants dans quelle mesure ils étaient d’accord avec certaines affirmations ; les réponses ont été mesurées à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points allant de « fortement en désaccord » = 1 à « fortement d’accord » = 5. Les affirmations étaient les suivantes : « Les conflits internes à la société hongkongaise se sont aggravés à cause du mouvement des Parapluies », « La société hongkongaise s’est polarisée davantage à cause du mouvement des Parapluies », « La tension entre la Chine et Hong Kong s’est intensifiée à cause du mouvement des Parapluies » et « Le gouvernement central a exercé un contrôle plus fort sur Hong Kong à cause du mouvement des Parapluies ». La variable a été construite en faisant la moyenne du score des quatre déclarations (α = 0,74 ; moyenne = 3,63 ; écart type = 0,62).   Consommation d’actualités provenant des médias grand public. On a demandé aux personnes interrogées à quelle fréquence elles consommaient des informations provenant « de journaux ou de magazines » et « de la radio et de la télévision ». Les réponses allaient de « aucune » = 1 à « très forte » = 5. La variable a été obtenue en prenant le score moyen des deux réponses (r = 0,495 ; α = 0,66 ; moyenne = 3,22 ; écart type = 0,78).   Utilisation politique des réseaux sociaux. On a demandé aux répondants à quelle fréquence ils étaient exposés à des informations relatives aux affaires publiques et à quelle fréquence ils avaient des discussions sur les affaires publiques avec d’autres personnes sur les réseaux sociaux. Étant donné que de nombreux jeunes utilisent plus d’une plateforme, les questions ci-dessus ont été posées à propos des deux plateformes de réseaux sociaux qu’ils utilisent le plus fréquemment. La variable a ensuite été construite en faisant la moyenne des scores aux quatre réponses (α = 0,74 ; moyenne = 2,83 ; écart-type = 0,80).   Émotions. Comme mentionné précédemment, nous avons adopté l’approche par la valence pour mesurer les émotions positives et négatives, en raison de sa validité éprouvée et de son interprétation subtile de l’effet des affects sur le comportement et l’attitude politiques. Plus précisément, dans les études précédentes, la colère et les émotions positives étaient considérées comme les émotions d’approche les plus susceptibles d’inciter à la protestation (Lerner et Tiedens 2006 ; Huddy, Stanley et Erin 2007). L’espoir d’atteindre un certain résultat est sans doute la principale incitation à l’action (Gupta 2009), tandis que les sentiments joyeux peuvent favoriser une action plus radicale en minimisant le coût de participation (Ng et Chan 2017). Dans des travaux antérieurs, la tristesse s’est révélée être à la fois le principal déclencheur et le principal inhibiteur de l’action de protestation (Goodwin, Jasper et Polletta 2000 ; Ahmed, Jaidka et Cho 2017). Bien que l’anxiété et la peur soient souvent traitées comme des émotions négatives conduisant à éviter la politique, l’expérience de la peur et de l’anxiété, comme l’a fait valoir Eyerman, « peut être une force puissante pour donner l’impression d’être un collectif et peut faire adhérer aux actions collectives » (2005 : 43). En se fondant sur ces travaux, la présente étude utilise ces six émotions comme véhicules des émotions politiques.   1) Émotions positives. On a demandé aux personnes interrogées dans quelle mesure elles se sentaient joyeuses et pleines d’espoir après avoir été témoins des divers incidents politiques survenus après le mouvement des Parapluies. Les répondants ont été interrogés sur quatre types d’émotions positives, et les réponses ont été mesurées à l’aide d’une échelle de Likert en 5 points allant de « aucun sentiment » = 1 à « très fort » = 5. Les émotions positives comprenaient « heureux », « joyeux », « optimiste » et « plein d’espoir ». La variable a été obtenue en faisant la moyenne des quatre types d’émotions positives (α = 0,85 ; moyenne = 1,50 ; écart type = 0,64).   2) Émotions négatives. Dans cette étude, les émotions négatives englobent les sentiments de tristesse, de colère, d’anxiété et de peur. On a demandé aux répondants ce qu’ils avaient ressenti après avoir été témoins des divers incidents politiques survenus après le mouvement des Parapluies. Ils ont été interrogés sur huit types d’émotions négatives, et les réponses ont été mesurées sur une échelle de Likert en 5 points allant de « aucun sentiment » = 1 à « très fort » = 5. Les émotions négatives comprenaient « en colère », « enragé », « craintif », « effrayé », « inquiet », « anxieux », « peiné » et « triste ». La variable a été obtenue en faisant la moyenne des huit types d’émotions négatives (α = 0,94 ; moyenne = 2,52 ; écart type = 0,93).   En plus des données démographiques, les attitudes politiques ont été incluses comme variables de contrôle dans l’analyse. Il s’agit de « l’efficacité interne », « l’efficacité collective », « l’efficacité des partis politiques », « l’efficacité externe » et « la méfiance politique ». Chaque variable a été mesurée grâce à deux affirmations sur une échelle de Likert en 5 points allant de « fortement en désaccord » = 1 à « fortement d’accord » = 5. Chaque variable a été construite en faisant la moyenne des deux mesures.   Méthode de recherche Pour justifier notre méthode d’échantillonnage, nous devons d’abord souligner le rôle essentiel des étudiants dans les récents mouvements sociaux à Hong Kong, ainsi que dans de nombreux mouvements sociaux contemporains à travers le monde. McAdam (1986) a souligné que les jeunes étaient probablement les principaux participants à de nombreux mouvements progressistes en raison de leur disponibilité biographique et de leur idéalisme juvénile, de sorte qu'ils sont entraînés dans les mouvements sociaux relativement facilement. Pour en revenir au contexte de cette recherche, les jeunes ont constitué le gros des manifestants du mouvement des Parapluies. Près de la moitié (47,8 %) des manifestants avaient 25 ans ou moins (Tang 2015). La Fédération des étudiants de Hong Kong (Xianggang zhuanshang xuesheng lianhui香港專上學生聯會), principale organisation étudiante active dans les mobilisations sociales, était considérée par la plupart des manifestants comme le leader légitime du mouvement des Parapluies (Cheng et Chan 2017). Les jeunes, en particulier les étudiants, représentaient une part substantielle du mouvement. Leur rôle prépondérant a également été reconnu par d’autres chercheurs qui se sont penchés sur l’après-mouvement des Parapluies (Lee, Chan et Chen 2020). Cette étude vise à examiner comment les jeunes ressentent et pensent la politique pendant la latence du mouvement, un champ de recherche sous-exploré. Les données ont été obtenues à partir d’une enquête menée du 19 au 23 mars 2018 dans cinq universités hongkongaises. Quatre d’entre elles sont des universités publiques et la dernière est une université privée dans laquelle la plupart des étudiants se spécialisent dans des disciplines liées au commerce et à la gestion. Parmi les quatre universités publiques, l’une est une université polyvalente qui comprend des étudiants de diverses disciplines. Deux d’entre elles se concentrent sur les sciences et l’ingénierie. La dernière est orientée vers l’enseignement et les arts libéraux. Le choix de ces échantillons visait à garantir une certaine diversité. Il existe deux façons de sonder les étudiants. La première consiste à distribuer des questionnaires dans les classes fréquentées par divers types d’étudiants, comme les cours d’enseignement général. Dans ce cas, la sélection des classes dépend de l’existence d’enseignements généraux dans chaque université, et il est impossible de garantir un contrôle homogène de la diversité des échantillons dans les différents instituts. La deuxième méthode consiste à collecter des échantillons dans les principaux lieux publics de chaque université, où circulent tous les types d’étudiants. Cette méthode garantit l’homogénéité de l’échantillonnage. On peut maîtriser le potentiel biais d’échantillonnage en adoptant un échantillonnage systématique sur place. Nous avons emprunté cette procédure de collecte de données à d’autres recherches ciblant également les étudiants (Tang et Lee 2013 ; Lee 2014). Nous avons identifié deux zones publiques dans chaque université et fixé deux créneaux horaires chaque jour (un l’après-midi, l’autre le soir). Pendant cinq jours, des assistants de recherche ont distribué 30 questionnaires pendant chaque créneau horaire dans une zone donnée. Ces assistants avaient pour instruction de suivre un chemin prédéterminé et d’inviter un étudiant sur dix à répondre au questionnaire, afin de minimiser le biais de sélection. Nous visions ainsi à un échantillon de 1 500 étudiants, soit 300 étudiants pour chaque université. Au total, 1 365 questionnaires ont été remplis. 76 % des répondants avaient entre 17 et 21 ans (moyenne = 20,42 ; écart type = 1,20) et 54,7 % étaient des femmes. Parmi l’ensemble des répondants, 80,5 % étaient des étudiants de premier cycle. Les étudiants de programmes non diplômants ou préparant des diplômes des cycles courts (deux ans), constituaient 13,8 % des répondants (1 = enseignement supérieur non diplômant, 4 = programme d’études supérieures ; moyenne = 1,96, écart type = 0,55). 52,8 % des répondants avaient un revenu familial inférieur à 30 000 HKD et 28,7 % avaient un revenu compris entre 30 000 et 59 999 HKD (1 = 9 999 HKD ou moins, 13 = 80 000 HKD ou plus ; moyenne = 5,79, écart type = 3,53). Enfin, 85,2 % des participants étaient nés à Hong Kong.   Constatations Le tableau 1 montre la répartition démographique des localistes, des démocrates et des autres identifications politiques. Comme cette recherche concerne les étudiants, le groupe d’âge et le niveau d’éducation ne sont pas inclus dans ce tableau. Les localistes regroupent une proportion significativement plus importante d’hommes que de femmes, principalement en raison des manifestations, où le drapeau du localisme incarnait une image de masculinité. Ce résultat est également conforme aux observations de Choi, Lai et Pang (2020) selon lesquelles, en tant que discours de droite, le localisme serait spontanément associé à un encadrement du mouvement à dominante masculine. Les revenus familiaux des localistes et des pan-démocrates étaient significativement plus élevés que ceux des autres groupes. Ce résultat reflète l’impact général du statut socioéconomique sur la tendance à soutenir la démocratie, qui a été mis en lumière dans les théories de la démocratisation (Huntington 1991). Si l’on compare les localistes et les pan-démocrates, ces derniers étaient légèrement plus riches, un résultat qui diffère des observations de Wong et Wan (2018). Cette divergence pourrait être due à deux facteurs. Premièrement, leur recherche a interrogé les choix de vote pour les candidats localistes et pour les candidats pan-démocrates, alors que la présente étude a interrogé l’identification politique en général : la différence peut ainsi refléter les calculs stratégiques des répondants au moment du vote. Deuxièmement, étant donné que cette recherche portait principalement sur les étudiants, la différence de résultats peut être due aussi à l’influence du niveau d’éducation sur la relation entre le revenu du ménage et l’identification politique. Une plus forte proportion de localistes était née à Hong Kong, ce qui est congruent avec le contexte de la montée du localisme, un mouvement encadrant une série de manifestations visant à préserver les intérêts des citoyens nés à Hong Kong (Yuen et Chung 2018).  
Tableau 1. Sexe, revenu du ménage et lieu de naissance chez les localistes, les pan-démocrates et autres identifications politiques.
Localistes (%) Pan-démocrates (%) Autres (%)
Sexe (X2 = 47,40***)
Femme 37,9 51,1 61,4
Homme 62,1 48,9 38,6
Revenu du ménage (X2 = 22,18***)
29 999 HKD ou moins 45,4 45,9 57,3
30 000 à 59 999 HKD 44,6 38,3 33,5
60 000 HKD ou plus 10,0 15,8 9,2
Lieu de naissance (X2 = 12,35**)
Hong Kong 91,9 85,8 83,3
En dehors de Hong Kong 8,1 14,2 16,7
Note : *p < 0,05, **p < 0,01, ***p < 0,001. Source : auteurs.
  Le tableau 2 montre les régressions logistiques utilisées pour tester nos hypothèses. Les variables dépendantes des modèles 1 à 3 sont des variables binaires. Dans les modèles 1 et 2, les répondants qui ne s’identifient ni comme localistes ni comme pan-démocrates se voient attribuer la valeur 0. Le modèle 3 sert à mettre en évidence les facteurs qui distinguent l’identification entre les localistes et les pan-démocrates. Seuls les répondants qui se sont identifiés comme localistes ou pan-démocrates ont été inclus dans le modèle 3. Dans ce modèle, les pan-démocrates ont reçu la valeur 0 et les localistes la valeur 1. Dans ce modèle 3, par conséquent, un coefficient plus élevé signifie une plus grande probabilité d’être localiste que pan-démocrate. La pertinence du modèle pour les modèles 1 et 2 était optimale, la valeur p du test de Hosmer et Lemeshow étant supérieure à 0,05. La pertinence du modèle 3 était en revanche décevante. Cela s’explique par le fait que les différences entre les localistes et les pan-démocrates étaient relativement faibles par rapport aux modèles 1 et 2, qui incluaient l’ensemble de l’échantillon. L’homogénéité relative des échantillons a affecté la pertinence du modèle 3. Ce dernier est resté toutefois une référence précieuse pour mettre en évidence les facteurs susceptibles de différencier l’identification entre localistes et pan-démocrates. Les modèles 1 et 2 ont pu expliquer respectivement 37,7 % et 9,7 % de la variance. Cela reflète le fait que les facteurs proposés étaient en mesure d’expliquer l’identification des jeunes aux localistes, alors que leur association globale avec l’identification aux pan-démocrates était limitée. Cette différence pourrait, dans un premier temps, étayer le bien-fondé de nos hypothèses visant à examiner la montée des localistes pendant la latence du mouvement. Nous interprétons les résultats détaillés dans les paragraphes suivants. Les variables de contrôle sont examinées en premier lieu. Conformément à la description du tableau 2, les répondants de sexe masculin et les jeunes nés à Hong Kong étaient plus susceptibles d’être localistes, tandis que les jeunes issus de familles plus aisées étaient plus susceptibles d’être pan-démocrates. L’association entre les attitudes politiques et l’identification localiste était également saillante, le localisme étant un nouveau pôle d’identification politique, alors que le fait d’être un pan-démocrate était une identification politique conventionnelle sans particularité forte à mettre en avant. Les personnes s’identifiant aux localistes avaient donc une conscience plus aiguë des motifs de leur identification politique. Ce sentiment plus fort se traduit par une efficacité interne plus élevée et une efficacité externe plus faible, qui reflètent leur capacité à comprendre la politique et la réactivité du gouvernement face à l’opinion publique. L’efficacité collective était positivement liée à l’identification localiste, car cette identification politique a été établie en même temps que les protestations localistes. Les jeunes qui croyaient moins en l’efficacité des partis politiques étaient plus susceptibles d’être localistes. Ce résultat est conforme à certains discours publics dénigrant les politiciens du corps législatif, jugés trop incompétents pour lutter en faveur de la démocratie et améliorer le bien-être social. Suivant cet argument, la relation négative entre méfiance politique et identification aux pan-démocrates n’est pas surprenante. En comparant les effets respectifs des attitudes politiques sur l’identification aux localistes ou aux pan-démocrates, il est évident que l’identification aux localistes traduit une foi plus grande dans le pouvoir des actions collectives, car les localistes regardent les politiciens institutionnels avec cynisme. Le dévouement au mouvement des Parapluies est positivement lié à l’identification aux localistes et aux pan-démocrates, mais la corrélation est significativement plus forte pour les localistes. Ce résultat confirme l’hypothèse H1. Les résultats perçus du mouvement des Parapluies n’étaient pas significativement liés à l’identification au localisme, mais les jeunes qui croyaient davantage aux résultats positifs du mouvement des Parapluies étaient plus susceptibles d’être pan-démocrates. Autrement dit, la tendance des jeunes à être modérés pendant la latence du mouvement était partiellement due à une interprétation positive des résultats du mouvement. Ce résultat est en partie conforme à l’hypothèse H2. L’impression que le mouvement des Parapluies a eu des résultats négatifs n’a eu aucun effet sur l’identification aux localistes ou aux pan-démocrates. L’hypothèse H3 est donc infirmée. Les jeunes qui utilisent plus fréquemment les réseaux sociaux à des fins politiques sont plus susceptibles d’être localistes, mais cette variable indépendante n’affecte pas l’identification aux pan-démocrates. L’hypothèse H5 est ainsi confirmée. En revanche, la consommation d’informations grand public n’a aucune incidence sur l’identification aux localistes ou aux pan-démocrates. Le rôle des émotions politiques est également clair. Les jeunes ayant des émotions politiques négatives plus fortes envers les incidents politiques qui ont suivi le mouvement des Parapluies étaient plus susceptibles d’être localistes. Ce résultat confirme l’idée que la radicalisation de l’identification politique a été partiellement motivée par des émotions négatives. En comparaison, l’identification en tant que pan-démocrate incarnait un mélange équilibré d’émotions politiques positives et négatives. Les jeunes qui ont soutenu l’opposition ont été amenés à s’identifier aux pan-démocrates plutôt qu’aux localistes en raison d’émotions positives. Par conséquent, si l’on considère l’impact des émotions politiques, l’hypothèse H6 est confirmée et l’hypothèse H7 partiellement confirmée.  
Tableau 2. Régression logistique pour l’identification en tant que localistes et pan-démocrates.
Localistes Pan-démocrates Démocrates/localistes
(1) (2) (3)
Variables de contrôle
Sexe (F = 0) 0,580*** (0,175) 0,069 (0,164) — 0,537* (0,223)
Âge — 0,018 (0,047) 0,018 (0,043) — 0,033 (0,056)
Niveau d’éducation — 0,158(0,189) 0,099 (0,158) — 0,166 (0,232)
Revenu du ménage — 0,035 (0,025) 0,065** (0,022) — 0,050^ (0,029)
Lieu de naissance (hors HK = 0) 0,613* (0,291) — 0,288 (0,230) 0,657^ (0,353)
Efficacité interne 0,326** (0,125) 0,098 (0,119) 0,184 (0,164)
Efficacité collective 0,395*** (0,121) — 0,050 (0,120) 0,299^ (0,161)
Efficacité des partis politiques — 0,256* (0,107) 0,306** (0,108) — 0,425** (0,147)
Efficacité externe — 0,375*** (0,114) 0,040 (0,103) — 0,296* (0,132)
Méfiance politique — 0,004 (0,121) — 0,315** (0,112) 0,347* (0,148)
Mouvement des Parapluies
Dévotion au mouvement des Parapluies 0,969*** (0,131) 0,463*** (0,124) 0,464** (0,168)
Conséquences positives perçues — 0,047 (0,127) 0,254* (0,254) — 0,155 (0,172)
Conséquences négatives perçues — 0,084 (0,137) 0,019 (0,019) — 0,079 (0,174)
Utilisation des médias
Consommation d’informations sur les médias grand public — 0,026 (0,116) 0,106 (0,109) — 0,140 (0,147)
Utilisation politique des réseaux sociaux 0,260* (0,120) — 0,148 (0,110) 0,276^ (0,153)
Émotions politiques
Émotions positives — 0,159 (0,144) 0,237* (0,125) — 0,304^ (0,169)
Émotions négatives 0,407*** (0,102) 0,199* (0,100) 0,190 (0,134)
Constante — 5,141** (1,331) — 5,379*** (1,191) — 0,448 (1,576)
N 1 273 1 273 479
Test de Hosmer et Lemeshow (valeur p) 0,390 0,404 0,031
X2 350,260*** 76,277*** 112,380***
Nagelkerke R 2 37,7  % 9,7  % 28,0 %
Note : ^p < 0,10, *p < 0,05, **p < 0,01, ***p < 0,001. Les erreurs standard sont entre parenthèses. Source : auteurs.
  Le tableau 3 présente les résultats concernant la QR. Trois ensembles de termes de modération – à savoir, « émotions négatives x dévouement au mouvement des Parapluies », « émotions négatives x résultats négatifs perçus » et « émotions négatives x utilisation politique des réseaux sociaux » – ont été étudiés séparément, en utilisant les variables indépendantes du tableau 3 comme variables de contrôle. Le résultat élargit notre compréhension de l’épuisement comme détachement affectif conduisant à un désengagement motivé par les tensions accumulées lors de la participation aux phases antérieures du mouvement. Parmi les jeunes ayant des émotions négatives plus fortes après le mouvement des Parapluies, un plus grand dévouement au mouvement et une perception plus forte de ses résultats négatifs ont conduit à une probabilité plus faible de s’identifier aux localistes ou aux pan-démocrates. L’analyse précédente ayant démontré que le dévouement au mouvement des Parapluies, ses résultats négatifs perçus et les émotions négatives favorisaient tous une plus grande probabilité pour les jeunes de s’identifier aux localistes, les impacts négatifs des termes d’interaction pourraient offrir un indice prometteur que l’épuisement après un cycle de protestation se produit lorsqu’un participant dévoué à la protestation se sent dépassé par une accumulation de facteurs de radicalisation. Cet indice nous incite à repenser le lien émotionnel entre épuisement et radicalisation au niveau individuel.  
Tableau 3. Effets de modération des émotions négatives sur le dévouement au mouvement des Parapluies, les conséquences négatives perçues et l’utilisation politique des réseaux sociaux.
Localistes Pan-démocrates
Émotions négatives x dévotion au mouvement des Parapluies — 0,125* (0,049) — 0,174**(0,064)
Émotions négatives x conséquences négatives perçues — 0,111* (0,054) — 0,102^ (0,060)
Émotions négatives x utilisation politique des réseaux sociaux — 0,083 (0,069) — 0,072 (0,073)
Note : Les trois termes de modération ont été analysés séparément. Les variables indépendantes du tableau 3 étaient des variables contrôlées dans l’examen de chaque terme de modération. ^p < 0,10, *p < 0,05, **p < 0,01, ***p < 0,001. Les erreurs standard sont entre parenthèses. Source : auteurs.
  Conclusion Durant le second semestre 2019, le mouvement anti-ELAB s’est produit après cinq ans de latence des mobilisations. Ce mouvement sans précédent a rapidement pris de l’ampleur et s’est radicalisé suite à la répression gouvernementale. Parmi les manifestants, 31,6 % ont été identifiés comme « localistes » et 37,5 % comme « démocrates modérés » (Lee et al. 2019). Cette mobilisation de masse a amené certains chercheurs à étudier les attitudes politiques des Hongkongais pendant la latence du mouvement et à comprendre leur impact sur les manifestations radicales de 2019 (Lee, Chan et Chen 2020). En examinant les attributs individuels des identifications localistes et pan-démocrates, cette étude doit aider à comprendre comment certaines personnes se sont radicalisées ou épuisées durant la latence du mouvement. Notre analyse a montré que le dévouement au mouvement des Parapluies et les résultats perçus de celui-ci, ainsi qu’un usage politique des réseaux sociaux et les émotions négatives à l’égard de la politique, sont des indicateurs importants de l’identification localiste chez les jeunes de Hong Kong avant les manifestations de masse de 2019. Ces résultats sont congruents avec la littérature existante sur la continuité du mouvement et la radicalisation durant les périodes de latence. En complément des observations qualitatives précédentes, nos preuves empiriques confirment que les individus s’affilient au localisme selon l’étendue de leur participation au mouvement des Parapluies et selon la façon dont ils en ont évalué les résultats (Kaeding 2017 ; Lowe et Tsang 2018). Les jeunes qui étaient plus dévoués au mouvement des Parapluies et avaient des perceptions négatives plus fortes de ses résultats étaient plus susceptibles d’être localistes, la réalisation de l’échec de la protestation après un cycle de protestation étant susceptible de conduire à la radicalisation (Santoro et Fitzpatrick 2015). Il est intéressant de noter que les jeunes ayant des perceptions positives plus fortes des conséquences du mouvement des Parapluies étaient plus susceptibles de s’identifier aux pan-démocrates, un flanc modéré du mouvement pro-démocratie à Hong Kong, preuve supplémentaire qu’une personne s’identifie aux radicaux ou aux modérés lors d’un mouvement en latence en partie suivant sa perception des résultats du mouvement en question. Comme d’autres études récentes sur les lendemains du mouvement des Parapluies à Hong Kong (Lee, Chan et Chen 2020), nos résultats révèlent également le rôle central de l’utilisation des réseaux sociaux dans la radicalisation des mouvements à Hong Kong. Nœud central de communication, les réseaux sociaux et numériques contribuent à maintenir l’élan du mouvement dans un environnement en réseau pendant la période de latence, en réduisant les coûts de coordination (Leong et al. 2019 ; Rohman 2019), mais ils facilitent également la circulation des idées, des croyances et des valeurs radicales en contribuant à construire des contre-publics en ligne (Leung et Lee 2014). Quand un mouvement en réseau est en latence, construire des contre-publics en ligne peut faciliter la radicalisation de la culture du mouvement, qui appartient à la dimension idéationnelle de la structure de latence du mouvement (Taylor et Crossley 2013). Hélas, cette étude ne s’est pas penchée sur les contenus auxquels les personnes interrogées ont été exposées via les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Nous ne pouvons donc éclaircir la grande énigme de la relation entre radicalisation idéologique et exposition aux médias. De futures études sur l’utilisation des médias pendant la latence d’un mouvement pourraient explorer cet aspect, notamment par le biais d’une analyse de contenus informatisée. En outre, la relation entre l’efficacité politique et l’identification localiste chez les jeunes de Hong Kong révèle certaines caractéristiques essentielles du localisme hongkongais dans un contexte de protestation. L’efficacité politique fait généralement référence à la manière dont un individu perçoit sa capacité à influencer les processus politiques (Abramson 1983). Par rapport à leurs homologues pan-démocrates, nos répondants localistes ont montré une efficacité collective plus forte, une efficacité des partis politiques plus faible, une efficacité externe plus faible et une méfiance politique plus forte. Plus précisément, l’identification localiste des jeunes était significativement liée à un sentiment d’efficacité collective, ainsi qu’à une méfiance envers l’establishment. Lee (2006 : 297) définit l’efficacité politique collective comme « la croyance du citoyen dans les capacités du public, en tant qu’acteur collectif, à obtenir des résultats sociaux et politiques ». Les mouvements contemporains en réseau se caractérisent par des mobilisations horizontales et spontanées, réduisant à néant l’organisation hiérarchique centralisée et le cadre d’action propres aux élites politiques. Dans le cas du mouvement des Parapluies, le rôle des partis politiques et des grandes organisations a été remis en question par les manifestants radicaux, qui se sont inspirés des mobilisations spontanées et improvisées (Cheng et Chan 2017). Le mouvement anti-ELAB avait également pour caractéristique d’être sans leader et de combiner une mobilisation spontanée à des tactiques improvisées (Lee 2020). La pandémie de COVID-19 ayant contraint le mouvement à s’arrêter au début de l’année 2020, il convient d’étudier dans quelle mesure certains membres du mouvement se sont radicalisés en suivant ce même schéma d’efficacité politique. Il convient également de noter l’influence du statut socioéconomique sur l’identification politique. Bien entendu, il est largement reconnu que les classes populaires sont plus disposées à accepter des changements radicaux, tandis que les personnes issues des classes moyennes et supérieures ont tendance à soutenir le statu quo. Ceci étant, dans cette étude, le revenu familial a prédit significativement l’identification localiste. Peu de chercheurs ont étudié dans quelles mesures le statut socioéconomique conduit à choisir une voie lors d’un mouvement en latence ; il serait donc judicieux d’étudier ce sujet. Les termes d’interaction ont produit un autre résultat important. Ils nous ont aidés à prédire quelles personnes sont les plus susceptibles de se désengager après une manifestation de masse. Les émotions négatives se sont avérées être un facteur significatif pour les jeunes qui étaient plus dévoués au mouvement des Parapluies et percevaient plus fortement ses résultats négatifs ; ils étaient moins susceptibles de s’identifier aux localistes ou aux pan-démocrates. La radicalisation et l’épuisement ont été les fruits du même contexte. Dans les cas d’émotions négatives, cependant, une forte dévotion au mouvement des Parapluies et la perception des résultats négatifs du mouvement pouvaient conduire les gens à se sentir épuisés plutôt qu’à se radicaliser. Bien entendu, il s’agit d’une déduction interprétative basée sur des résultats quantitatifs, mais elle peut néanmoins constituer un indice significatif pour étudier comment les gens s’orientent vers différentes voies pendant la latence d’un mouvement. Dans le cas de Hong Kong, cet indice est particulièrement utile aux chercheurs pour prévoir comment les mouvements sociaux hongkongais vont émerger à nouveau, la pandémie de COVID-19 et la répression simultanée du gouvernement ayant contraint le mouvement anti-ELAB à s’arrêter. Comme le mouvement anti-ELAB était plus nouveau et plus stimulant sur le plan émotionnel que le mouvement des Parapluies, il convient d’étudier combien de personnes étaient vulnérables aux émotions négatives et comment les émotions négatives conduisent à la radicalisation ou à l’épuisement. Enfin, cette recherche rencontre deux limites majeures. La première provient d’une analyse insuffisante de l’impact de l’âge et du niveau d’éducation sur la radicalisation, car notre enquête ne ciblait que les étudiants. Bien entendu, le localisme a attiré davantage les jeunes, car il s’agissait d’une faction politique nouvelle ; nous ne savons en revanche pas dans quelle mesure le choix d’une fourchette d’âge étroite a biaisé nos résultats. Étant donné que le revenu familial s’est avéré être un facteur significatif d’identification au localisme et que la réussite scolaire est généralement liée au revenu familial, une étude couvrant des jeunes d’un plus large éventail de niveaux d’éducation pourrait être plus éclairante. Deuxièmement, comme l’a montré une analyse événementielle (Yuen et Chung 2018), le localisme a été conçu et a pris de l’ampleur concomitamment à différents événements politiques. Le localisme est une idée mouvante et non statique. Par conséquent, les facteurs déterminant l’identification politique aux localistes et aux pan-démocrates peuvent également changer. Les facteurs distinguant les jeunes qui s’identifient aux localistes et ceux qui s’identifient aux pan-démocrates ont pu se modifier après le mouvement anti-ELAB, qui a été un autre événement critique postérieur au mouvement des Parapluies. Comme le mouvement anti-ELAB a été contraint de s’arrêter, tandis que le mouvement des Parapluies a été suspendu volontairement par ses membres, la perception de l’issue du mouvement pourrait être plus diverse que dans le cas du mouvement des Parapluies. Une étude complémentaire serait utile pour réexaminer dans quelle mesure les facteurs d’identification politique durant la latence du mouvement des Parapluies peuvent permettre ou non de comprendre l’identification politique pendant la latence du mouvement anti-ELAB.  
Traduit par Thibault Le Texier.
    Remerciements Ce projet est financé par l’Interdisciplinary Research Seed Funding de la faculté des sciences sociales de l’Université chinoise de Hong Kong (code du projet : 5501654). Nous tenons à remercier le Dr Spooky Ho et Mme June Yeung pour leurs conseils sur la conception de la recherche.  
Gary Tang est professeur adjoint au département des sciences sociales de l’Université Hang Seng de Hong Kong, Hang Shin Link, Shatin, Nouveaux Territoires, Hong Kong SAR (garytang@hsu.edu.hk).
Hiu-Fung Chung est assistant de recherche au département de politique publique de la City University de Hong Kong, Tat Chee Avenue, Kowloon, Hong Kong SAR (hfchung@cityu.edu.hk).
Manuscrit reçu le 16 juin 2020. Accepté le 21 janvier 2022.
 
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