CRITIQUES DE LIVRES
Politique de nomination : le carnaval en ligne en Chine
Introduction
Avec le développement technologique et économique d’Internet, une culture en ligne riche et variée a émergé en Chine. Les productions carnavalesques comptent parmi les produits culturels en ligne les plus remarquables en Chine. Elles ont été conceptualisées comme un « carnaval en ligne » par Herold et Marolt (2011) selon « la notion bakhtinienne du carnaval ». Ce carnaval en ligne a été interprété comme une forme de contestation, de résistance et de subversion dans le contexte chinois. Meng (2011 : 44) avance par exemple qu’il représente « un effort collectif de résistance » qui transforme les pratiques politiques participatives en Chine contemporaine. Li (2011 : 72) estime que le carnaval en ligne marque « la suspension de tout rang, privilège, norme et interdiction hiérarchiques », là où les relations de pouvoir peuvent être temporairement suspendues. Gong et Yang (2010 : 3) pensent que le carnaval en ligne constitue « un lieu de pouvoir alternatif qui permet la transgression des hiérarchies sociales et culturelles existantes ».
Cet article va plus loin en suggérant que la productivité du carnaval en ligne n’est pas seulement une politique de résistance, mais aussi de nomination dans le contexte spécifique chinois. Dès 2012, la Chine comptait le plus grand nombre d’utilisateurs d’Internet au monde. Ces internautes n’avaient cependant pas de nom particulier hormis le terme « cybercitoyen ». Certains chercheurs avancent que les internautes chinois sont de simples utilisateurs et non des « cybercitoyens », car leurs pratiques en ligne et le contexte politique plus large dans lequel ils se situent n’impliquent pas un degré particulier de citoyenneté (Herold 2014). D’autres noms comme « le peuple » (
renmin 人民,
min 民) et « les masses » (
qunzhong 群眾), n’ont pas été entièrement acceptés par les internautes comme façon de se désigner. Le Parti communiste chinois (PCC) et la République populaire de Chine (RPC) se positionnent depuis longtemps comme un parti pour le peuple et un pays du peuple, supervisé par le peuple, avec des traditions et des politiques « au service du peuple » (
wei renmin fuwu 為人民服務). La « ligne de masse » (
qunzhong luxian 群眾路線), ainsi que la « supervision de masse » (
qunzhong jiandu 群眾監督) sont appliquées au nom des intérêts « des larges masses populaires » (
guangda renmin qunzhong 廣大人民群眾) (Sorace, Franceschini et Loubere 2019). Comme le propose cet article, une telle nomination devient une politique qui vient
d’en haut et qui emploie de façon paradoxale les noms de « peuple » et de « masses », mais n’arrive pas réellement à les représenter ou à être acceptée par eux – en particulier par les internautes, laissant ainsi la place à une politique de nomination qui vient
d’en bas, par les internautes eux-mêmes. Certains estiment que la politique de nomination, par exemple la politique de nomination de nouveaux événements médiatiques, sert de domaine d’exercice du pouvoir qui structure une action de définition et d’interprétation, s’engageant ainsi dans une lutte et une interaction symbolique autour de la construction d’une réalité sociopolitique en Chine (Wu et Liu 2018). Cela dit, la politique de nomination comme lieu de contestation du pouvoir discursif implique différents acteurs sociopolitiques qui expriment, construisent, négocient et contestent la signification de la réalité sociopolitique pour se légitimer et contrôler l’ordre institutionnel.
Ainsi, la nomination est cruciale dans la pratique du carnaval sur Internet en Chine. Comme l’avance Ernesto Laclau, « l’impossibilité de fixer l’unité d’une formation sociale dans un objet saisissable
conceptuellement conduit à la place centrale de la
nomination dans la constitution de cette unité, tandis que le besoin d’un ciment social unissant les éléments hétérogènes – cette unité n’étant assurée par aucune logique fonctionnaliste ou structuraliste de l’articulation – ne donne plus à l’
affect une place centrale dans l’explication sociale
» (2005 : X). Les internautes qui ne disposent pas d’une nomination et d’un ciment social correspondant se contentent peut-être de créer un carnaval pour s’amuser et amuser d’autres gens. Cependant, s’ils veulent pousser le carnaval jusqu’à une remise en question de la normalité dominante, ils ont en effet besoin de ce type de nomination comme ciment social pour faire de leur identité hégémonique ou populaire une forme de signifiant vide afin d’homogénéiser leurs différentes demandes en ligne en une chaîne équivalente qui défie l’autre côté de la frontière (
ibid.).
Cet article se concentre ainsi sur le phénomène du carnaval en ligne pour étudier les noms donnés par des internautes qui pratiquent ce carnaval pour construire leur identité. Il traite en particulier de trois éléments constitutifs du carnaval en ligne, à savoir les « perdants » (
diaosi 屌絲), les Zhao 趙,
[1] et les « petits cocos » (
xiaofenhong 小粉紅) comme des cas d’étude afin d’illustrer la richesse et la complexité intérieure liées aux pratiques du carnaval en ligne et des luttes qui accompagnent ce processus de nomination. À cet égard, ces travaux font appel à des études de cas pour condenser de façon stratégique des éléments théoriques et empiriques afin d’éclairer une pratique spécifique et singulière. Ils espèrent aussi rendre compte d’un récit substantiel des phénomènes apparaissant dans ces études de cas. Afin d’étudier les dynamiques complexes en présence, notre article fait principalement appel à l’analyse critique du discours (ACD) – une approche orientée vers les textes qui examine les relations entre le langage, le pouvoir, l’idéologie et les transformations sociales en s’engageant dans une lecture en profondeur de petits échantillons de textes (van Dijk 2006 ; Fairclough 2013 ; Wodak et Meyer 2015) – comme méthode de recherche afin de révéler les structures politiques cachées utilisées dans les pratiques de nomination et les conventions discursives. Cela nous permet de décrire, d’interpréter et d’expliquer de façon critique comment les discours de nomination construisent, entretiennent et légitiment le pouvoir en place en Chine. Pour être plus précis, nous avons délibérément choisi l’exemple des
diaosi, des Zhao, et des
xiaofenhong ainsi que leurs environnements virtuels respectifs, et plus spécialement le forum Baidu (
baidu tieba 百度貼吧), afin d’enregistrer les pratiques carnavalesques des internautes et d’assembler des textes qui en parlent de manière régulière et systématique pour une plus ample analyse critique du discours.
Le carnaval en ligne en Chine
Le concept bakhtinien de « carnaval » (1984a, 1984b) a été largement utilisé comme cadre pour étudier la culture Internet chinoise, notamment pour comprendre comment les internautes chinois échappent aux contraintes de leur vie quotidienne pour organiser des événements grotesques où les règles de bienséance sont mises de côté afin qu’ils puissent s’exprimer et s’amuser dans un endroit et à un moment précis (Herold et Marolt 2011).
Bakhtin a constaté (1984b : 129) qu’une personne menait deux vies au Moyen Âge : « L’une – officielle, monolithiquement sérieuse et sombre, soumise à un ordre hiérarchique strict, pleine de crainte, de dogmatisme, de dévotion et de piété, l’autre – sur la place du carnaval, libre, pleine de rire ambivalent ». De même, un internaute en Chine contemporaine semble mener « deux vies » au sein desquelles, en dehors de la gouvernance de la vie « normale » imposée par le gouvernement, il est encore possible de mettre cette discipline normale de côté et d’entrer dans le « carnaval en ligne » (Herold 2011 : 11). Ce carnaval en ligne permet aux internautes chinois de se rebeller de multiples façons contre la rigidité et la « fixité » de la vie « normale » grâce à une série d’outils sémiotiques de parodie, d’humour et d’autres activités (Bakhtin 1981 : 21-3 ; 1984a : 11-32). En d’autres termes, la « vie de carnaval », et en particulier le carnaval en ligne en Chine contemporaine, n’est pas seulement un moyen pour les internautes chinois d’échapper de façon passive à la « normalité » qu’impose la gouvernance prônée par le gouvernement, mais aussi une antithèse possible à la « normalité », et une provocation et une rébellion contre les hiérarchies « normales » du pouvoir (Bakhtin 1984b : 129).
Ainsi, les chercheurs ont eu recours à ce concept dans des contextes multiples afin d’illustrer les caractéristiques et particularités de la culture Internet chinoise, qui est plus terre-à-terre dans sa forme, plus diverse dans son contenu et plus ludique dans son style. Yang affirme par exemple que de nouvelles formes, dynamiques et conséquences de la culture carnavalesque sur Internet en Chine « marquent l’apparition d’une nouvelle perception de la relation des citoyens au pouvoir et à l’autorité » (2009 : 101), reflétant l’autonomie du peuple chinois à l’ère d’Internet. Ainsi, Yang estime que nous devons prendre ces activités ludiques sur Internet au sérieux, non seulement comme un divertissement en ligne, mais aussi comme une pratique ludique de la politique sur Internet en Chine :
C’est contre cette culture d’une centralité officielle que la culture Internet de l’humour et du jeu prend une signification particulière. Le jeu est irrévérencieux par nature. Il dérange toujours le pouvoir… Une grande partie du militantisme en ligne et de la culture Internet chinoise en général est animée par cet esprit. (2009 : 224)
Meng (2011) avance également qu’en tant que forme sémiotique et discursive, la culture du carnaval sur Internet transforme les débats politiques et les pratiques participatives en Chine contemporaine. En effet, un engagement politique tel que la culture du carnaval sur Internet ne débouche pas nécessairement sur un consensus et des changements politiques immédiats, mais il peut mêler politique et divertissement dans le contexte chinois. Gong et Yang s’intéressent également à la culture du carnaval sur Internet qu’ils estiment « constituer un lieu de pouvoir alternatif permettant la transgression de hiérarchies sociales et culturelles existantes » (2010 : 3). Liu a étudié plus en profondeur la politique du carnaval sur Internet qu’il interprète comme étant « de la politique par d’autres moyens », ce qui ouvre un champ des possibles « permettant à une partie des gouvernés de rendre critiques leurs propres “messages politiques” » (2013 : 264).
Plus récemment, des chercheurs ont commencé à étudier les perspectives sémiotiques de ce carnaval chinois sur Internet. Szablewicz met par exemple en évidence ce carnaval sémiotique et avance qu’il ne se résume pas simplement à un mème Internet humoristique et amusant – « politique Internet ludique » à la chinoise – mais inclut aussi de nouvelles formes de « politiques participatives », de « contre-publics », et de « politiques de l’émotion » (2014 : 260-3) qui portent en elles des possibilités politiques inhérentes aux usages quotidiens d’Internet. Yang, Tang et Wang (2014) définissent ce carnaval sémiotique comme une infrapolitique qui mêle communication rituelle, création de sens, construction identitaire et critique politique à travers lesquelles une nouvelle forme de pratiques discursives nuancées émerge. Ces pratiques mêlent divertissement inoffensif et politique explicite. En suivant cette approche, le présent article étudie aussi les significations du carnaval sémiotique en ligne sur Internet en Chine, en portant une attention particulière aux études de cas spécifiques des
diaosi, Zhao, et
xiaofenhong.
Diaosi : la nouvelle génération perdue ?
En 2012, quelques internautes chinois ont commencé à s’appeler
diaosi, un terme péjoratif signifiant « perdant » ou « crétin », un titre initialement humiliant impliquant qu’ils étaient pauvres, laids, qu’ils n’avaient pas de pouvoir, pas d’argent et pas d’amour propre, sans pour autant avoir honte de leur statut. L’autodérision des
diaosi est devenue un phénomène ainsi qu’un des mèmes les plus populaires d’Internet en 2012 et l’expression en vogue de l’année (Szablewicz 2014).
Bien que
diaosi soit souvent traduit par « perdant » en français, il existe quelques distinctions entre ces deux termes. Littéralement, le caractère chinois 屌 (
diao) signifie pénis, tandis que 絲 (
si) signifie fil, cheveu, ligne, ou ficelle. Le terme
diaosi signifie donc littéralement « poil pubien », ce qui peut évoquer des images embarrassantes ou déplaisantes associées aux organes génitaux masculins. Cependant, le phénomène
diaosi n’a pas grand-chose à voir avec des poils pubiens ou le sexe masculin. Au contraire, il a été créé par de grandes forces sociales et a été transformé en un mème culturel dynamique et complexe. L’origine de
diaosi remonte à 2011 ce qui suggère que le mème a une généalogie compliquée (Yang, Tang et Wang 2014). Le terme
diaosi est apparu pour la première fois dans l’un forum Baidu les plus populaires, « Li Yi Ba李毅吧 ». Li Yi est un ancien joueur de football chinois tellement narcissique qu’il s’est un jour comparé à Thierry Henry, célèbre joueur de football français surnommé « le roi Henry » (
Hengli dadi 亨利大帝) en Chine. Cette comparaison lui a valu les railleries des internautes chinois qui l’ont surnommé « roi Li Yi » (
Li Yi dadi 李毅大帝). Par conséquent, les fans de Li ou les membres de Li Yi Ba se sont eux-mêmes appelés 帝絲 (
di-si ou
D-si), parce que le mot « fan » en chinois se prononce de façon très similaire à 粉絲 (
fensi, vermicelles de riz) en chinois. Ainsi,
di-si ou
D-si signifiait les « fans de (
Li Yi da)di ». Cependant, dans un épisode de « trash talk » opposant des membres de Li Yi Ba et des membres d’un autre forum Baidu, ces derniers ont insulté les
D-si en disant que le « D » signifiait ici 屌 (
diao, bite), et donc que
D-si signifiait en réalité
diaosi. Les
D-si ne se sont toutefois pas offensés de cette insulte qu’ils se sont appropriée. Ainsi, ce terme est devenu une marque d’autodérision ainsi que de fierté et de plaisir à incarner le personnage raillé du
diaosi. C’est à ce moment-là que ce terme étrange est né, générant des millions de recherches sur Google, Baidu et Sina Microblog.
Depuis, un nombre croissant de jeunes internautes chinois ont ajouté le terme
diaosi à leur statut, qui a fini par devenir un mème et un carnaval sur Internet en 2012. Le terme est devenu un signifiant désignant les membres fondateurs de Li Yi Ba aux yeux de jeunes internautes qui se sentaient marginalisés et à qui la beauté, les parents aisés et les puissantes relations faisaient défaut. Il s’est par la suite étendu à tous les internautes en Chine. Selon une étude, plus de 526 millions de personnes se sont identifiées aux
diaosi[2], ce qui représentait presque l’ensemble des internautes chinois à cette époque, et les mèmes sur les
diaosi ont proliféré en ligne :
Ils n’ont pas d’argent, pas d’éducation, pas d’avenir ; ils adorent tous jouer à DoTa, ils adorent le fan club de Di […] ; face aux « grands, riches et beaux » (
gaofushuai 高富帥), ils ne peuvent que s’agenouiller ; quand ils rassemblent leur courage pour commencer une conversation avec une jolie fille, tout ce qu’ils reçoivent en retour est un simple «
hehe » (呵呵) ; […] ce sont les
diaosi. […]
Diaosi fait généralement référence à de jeunes hommes ; ils viennent d’un milieu modeste, et pour eux, leur travail revient à « déplacer des briques » (
banzhuan 搬磚)… Ils partagent un faible statut [socioéconomique], ils ont une vie ennuyeuse, un avenir sans espoir et une vie sentimentale inexistante ; ils ne sont pas acceptés par la société. (Yang, Tang et Wang 2014 : 202)
Ces images de perdants sont devenues des marqueurs pour les
diaosi. L’Université de Pékin, l’une des meilleures universités de Chine, a aussi publié une étude et un rapport national afin de fournir une description quantitative des
diaosi : ils travaillent pour un salaire mensuel de 2 917 RMB, loin de leur ville natale ; donnent 36,9 % de leur salaire à leurs parents et dépensent moins de 39 RMB par jour pour manger ; 50,4 % d’entre eux sont toujours célibataires et 72,3 % ne sont pas satisfaits de leur vie
[3].
Parallèlement à ces critères détaillés et descriptions quantitatives, le terme
diaosi est plus souvent utilisé par les
diaosi eux-mêmes en tant que forme d’humour et d’autodérision (
ziwo tiaokan 自我調侃) soulignant plutôt leurs origines modestes que leur condition présente. Ils emploient ce terme pour se présenter comme étant dans une position fondamentalement désavantageuse en termes d’origine sociale et pour se distinguer des riches de seconde génération (
fu’erdai 富二代) qui sont les fils et les filles privilégiés de membres du gouvernement (
guan’erdai 官二代), de membres des hautes sphères du Parti (
hong’erdai 紅二代), de responsables militaires (
jun’erdai 軍二代) et de superstars telles que des acteurs ou des actrices célèbres (
xing’erdai 星二代) (Szablewicz 2014). En général ils font référence aux individus appartenant à cette seconde génération qui ont réussi grâce à leur puissant milieu familial et qui disposent de tous les attributs des hommes « grands, riches et beaux » et des femmes « pâles, riches et belles » (
baifumei 白富美). Ils utilisent aussi l’expression « petit, moche et pauvre » (
aicuoqiong 矮挫窮) par autodérision en se rabaissant et se dénigrant volontairement.
Malgré cette autodérision, les
diaosi ont créé une série d’œuvres carnavalesques en ligne à propos d’eux-mêmes. Ils ont par exemple créé un cyberespace pour publier leur propre histoire (
diaosi chuan 屌絲傳), leur propre musique – « Chanson du
diaosi » (
Diaosi zhi ge 屌絲之歌), « Amour de
diaosi » (
Diaosi zhi ai 屌絲之愛), leurs propres jeux vidéo («
Diaosi online », 屌絲 online), leurs propres films (
Les diaosi
heureux,
Xingfu de diaosi 幸福的屌絲 ;
La contre-attaque du diaosi,
Diaosi de nixi 屌絲的逆襲), leurs propres romans (
L’histoire de la contre-attaque du diaosi,
Diaosi nixi ji 屌絲逆襲記 ;
La débrouille comme mode de vie,
Hun ye shi yi zhong shenghuo 混也是一種生活). Publiée sur une chaîne TV en ligne, une série de sketchs comiques intitulée «
Diaosi man » (
Diaosi nanshi 屌絲男士), dont chaque épisode dure environ 16 minutes, a connu un succès phénoménal ; son premier épisode aurait enregistré 4,4 millions de vues en 24 heures (Yang, Tang et Wang 2014). Malgré le carnaval du
diaosi, le sens du terme n’a jamais été déterminé et il est difficile à cerner. Au contraire, il a évolué au fil du temps, en mettant l’accent sur différents points et différentes significations pour des personnes et à des périodes différentes.
Avec l’évolution du sens du terme
diaosi, certaines élites traditionnelles et certains ultra-riches ont été impliqués dans la production carnavalesque de ces phénomènes
diaosi. Par exemple, Feng Xiaogang 馮小剛, l’un des plus célèbres réalisateurs de films chinois, a déclaré sur un microblog qu’il avait honte de ceux qui s’appelaient
diaosi. La publication a été partagée 60 000 fois et a reçu plus de 20 000 commentaires en seulement une nuit avant d’être reprise sur la liste des sujets d’actualité de Sina Microblog. Cependant, d’autres membres de l’élite comme le réalisateur Chen Kaige 陳凱歌, la célébrité Han Han 韓寒, ainsi que les entrepreneurs Shi Yuzhu 史玉柱 et Zhou Hongyi 周鴻禕 ont tous soutenu le carnaval
diaosi et se sont identifiés publiquement comme en faisant partie
[4].
Shi Yuzhu en particulier, entrepreneur ultra-riche de la tech, a annoncé que son entreprise
, Giant Interactive Group, avait déposé le terme
diaosi et le jeu «
diaosi online » comme marques commerciales et avait créé un jeu en ligne sur mesure pour les
diaosi, « Le royaume mythique » (
xianjian shijie 仙劍世界). Afin de faire la promotion de ce jeu en ligne et d’attirer l’attention sur les
diaosi en Chine, Giant Interactive Group a publié une publicité qui mentionne les
diaosi sur des panneaux publicitaires numériques de Times Square à New York. En ce sens, le phénomène
diaosi n’est pas seulement un carnaval réservé aux internautes, mais aussi à un monde des affaires où les entreprises ont activement coopté les
diaosi pour leur propre profit. Par exemple, Lei Jun 雷軍 a défini la philosophie commerciale de son entreprise, Xiaomi, comme celle qui allait « charmer le cœur des
diaosi pour remporter ce marché » (
de diaosi zhe de tianxia 得屌絲者得天下) ; il pense que son entreprise a réussi parce qu’elle est parvenue à capter une large part du pouvoir d’achat des
diaosi[5].
D’autres entreprises technologiques très performantes comme Tencent et Alibaba se sont aussi appuyées sur le marché des
diaosi. Comme ils n’avaient pas assez d’argent pour acheter une maison, une voiture et d’autres articles de luxe, les
diaosi se sont tournés vers les divertissements en ligne plus abordables et ont dépensé leur argent sur des versions virtuelles des choses qu’ils ne pouvaient se permettre dans la vraie vie. Au troisième semestre 2013 par exemple, 89 millions de clients Tencent ont dépensé en moyenne 20 dollars (USD) chacun pour acheter des vêtements et accessoires virtuels afin d’habiller leurs avatars sur l’application de chat Tencent, QQ. Le fonds du marché monétaire d’Alibaba avait déjà attiré 49 millions de clients (dont l’âge moyen était de 28 ans et dont le compte atteignait 800 USD en moyenne) qui ont contribué pour plus de 40 milliards USD d’investissements pour Alibaba, faisant de lui le plus grand fonds du marché monétaire au monde en seulement six mois
[6].
Toutefois, malgré l’attitude accueillante du marché, l’État a semblé dans un premier temps peu disposé à accepter les
diaosi, et a même critiqué le carnaval
diaosi. Le
Quotidien du peuple (
Renmin ribao 人民日報) a par exemple publié un essai intitulé « Autodérision – il est temps d’y mettre un terme » (
Ziwo aihua – keyi xiuyi 自我矮化 – 可以休矣), qui soutenait qu’il n’y avait aucune fierté à être
diaosi et que les
diaosi devraient affronter la réalité en face et se concentrer sur leurs difficultés personnelles et leurs efforts individuels plutôt que sur les inégalités systémiques
[7]. Un autre journal officiel, le
Nanfang Ribao (南方日報), a avancé que le terme
diaosi avait entraîné une rupture de la communication entre le peuple et le gouvernement susceptible d’accroître l’incertitude et l’instabilité sociale
[8].
Les Zhao : un « autre » politique ?
Quand les
diaosi se sont non seulement identifiés comme tel, mais ont aussi catégorisé les grands, riches et beaux et les pâles, riches et belles comme un « autre » plus politique, les Zhao (
Zhao jia ren 趙家人, littéralement « la famille Zhao »), l’État est immédiatement intervenu pour renforcer la censure et mettre un terme à cette politique de nomination. Il a fait valoir que cette nomination indiquait l’imminence d’une crise identitaire en Chine qui transformait « notre pays » en « pays des Zhao
[9] », Zhao faisant référence aux élites riches jouissant d’un pouvoir politique en Chine contemporaine.
Le nom Zhao a été emprunté au célèbre roman court
La véritable histoire d’Ah Q (A Q
zhengzhuan 阿Q正傳) publié en décembre 1921 par un des auteurs chinois les plus renommés, Lu Xun 魯迅 (1881-1936). Dans un passage marquant de l’histoire, le vieux grand-père Zhao (
Zhao taiye 趙太爺), un riche et puissant propriétaire du village de Zhao, gifle et crache sur Ah Q, qui partage le nom du patriarche mais vient d’une famille rurale pauvre. Quand Ah Q ose célébrer aux côtés des Zhao l’admission du fils du grand-père Zhao aux concours impériaux, grand-père Zhao lui demande, « Penses-tu que tu sois digne du nom de famille Zhao ?” (
ni ye pei xing zhao ? 你也配姓趙 ?).
Le carnaval en ligne de l’événement grotesque des Zhao s’est imposé comme mode de représentation des élites riches et influentes, quand un article anonyme intitulé « Les barbares à nos portes, les Zhao à l’intérieur » (
Menkou de yeman ren, beihou de Zhao jiaren 門口的野蠻人,背後的趙家人) a été publié sur un compte WeChat public le 19 décembre 2015. Il expliquait la hiérarchie du marché des capitaux chinois, s’attardant particulièrement sur « les Zhao », les dignitaires occupant les rangs les plus élevés et « les barbares », des ploutocrates riches mais n’ayant pas de pouvoir politique
[10]. En ce sens, les révélations des scandales sur les Zhao sont allées bien au-delà du marché des capitaux ; elles ont plutôt visé directement le système politique lui-même. Plus tard, en février 2015, un internaute surnommé Program-think sur GitHub, la plus grande plateforme de code open source au monde, a rassemblé des informations publiques provenant entre autres de Wikipédia, de l’encyclopédie Baidu (
baidu baike 百度百科), du
New York Times, du
Wall Street Journal et ainsi de suite, afin de dresser plus de 130 arbres généalogiques Zhao, y compris ceux de plus de 700 personnes appartenant aux élites politiques, depuis le président Mao Zedong jusqu’au président Xi Jinping. L’auteur a même créé un forum de discussion sur GitHub pour appeler à davantage exposer les puissantes familles Zhao, attirant des centaines d’abonnés anonymes qui ont publié 342 réponses et commentaires s’attaquant davantage aux Zhao.
Ce processus de nomination a été apprécié par de nombreux internautes chinois qui ont commencé à employer « les Zhao » pour faire référence aux personnalités puissantes et ont eu recours aux productions carnavalesques pour en fournir différentes interprétations (Tableau 1). Lors de cette production carnavalesque en ligne, les « Zhao » et leurs opposés, les « non-Zhao », sont devenus des expressions assez parlantes. Une distinction « nous (non-Zhao) contre eux (Zhao) » est apparue, incarnant des relations d’opposition et de confrontation entre dirigeants et dirigés, élites et gens ordinaires, ainsi qu’entre les autorités et le public qui n’étaient pas tolérées par l’État chinois. En ce sens, les internautes n’ont pas simplement créé un « monde à l’envers » selon la terminologie Bakhtinienne (1984a : 11), mais aussi un « nom à l’envers » qui sépare politiquement le « monde » en deux.
Tableau 1. Les significations de Zhao
| Termes d’origine |
Termes après déconstruction du langage officiel |
| République populaire de Chine
Parti communiste chinois |
L’empire de la famille Zhao
La famille Zhao |
| Guide suprême, ou
Secrétaire général du parti communiste |
Le roi des Zhao |
| Armée populaire de libération |
L’armée des Zhao |
| La police du peuple |
La police des Zhao |
| Servir le peuple |
Servir les familles Zhao |
| Le Quotidien du peuple |
Le quotidien des Zhao |
| Loi sur la sécurité nationale |
Loi sur la sécurité des Zhao |
| Inciter à la subversion du pouvoir de l’État |
Inciter à la subversion du pouvoir des Zhao |
Source : auteurs.
Ce carnaval en ligne n’a pas été seulement un événement grotesque au cours duquel les internautes ont mis de côté les règles de bienséance pour s’exprimer et s’amuser, mais aussi une provocation et une rébellion contre les hiérarchies de pouvoir. Ainsi, cette nomination a été considérée comme « une déconstruction séditieuse de la langue officielle à l’ère d’Internet
[11] », un sarcasme pour émettre une critique indirecte : « le peuple chinois a depuis longtemps recours à ce qu’on appelle les “accusations obliques” qui lui permettent d’exprimer une opinion quand il est impossible d’émettre une critique directe de ceux qui détiennent le pouvoir
[12] ». C’est pourquoi cette expression a rapidement été censurée par le département de la propagande du Comité central du PCC. L’usage de tels termes a été interdit et les médias qui les employaient couraient le risque d’être punis. Par conséquent, ces mots ont été rarement employés sur les sites internet grand public en Chine. Cela laisse penser que le carnaval en ligne y constitue généralement une
célébration non sanctionnée mais jamais une
célébration non censurée, car Internet en Chine est lourdement soumis à la censure (King, Pan et Roberts 2013 ; Mou, Wu et Atkin 2016 ; Yang 2016). Ce carnaval en ligne censuré a aussi contesté les trois antécédents déterminants du peuple, de la révolution et de la liberté (Bakhtin 1984a), et soulevé de nouvelles questions sur la manière dont le carnaval peut être repensé sans liberté ou avec une liberté limitée, comme par exemple dans le contexte de la censure en ligne.
Xiaofenhong : la nouvelle génération rouge ?
Tous les
diaosi n’ont pas catégorisé le gouvernement chinois comme « l’autre ». Au contraire, nombre d’entre eux sont devenus des partisans du gouvernement chinois et ont été identifiés comme des « petits cocos » (
xiaofenhong 小粉紅, littéralement « petits roses ») parce qu’ils suivent en général la propagande du Parti communiste « rouge ». Des études ont déjà été menées sur les
xiaofenhong, principalement depuis une perspective nationaliste, portant en particulier sur la dynamique entre cybernationalisme, identité nationale et activisme numérique illustrée par les interactions, les négociations et les contestations qui existent entre différents groupes en ligne et l’État en Chine contemporaine (Wang, Li et Wu 2016 ; Liu 2017, 2019 ; Fang et Repnikova 2018). Faisant suite et complétant cet axe de recherche, cette partie souhaite proposer une récapitulation historique plus nuancée du phénomène
xiaofenhong depuis la perspective de la politique de nomination.
Un événement caractéristique pour l’identification et la nomination des
xiaofenhong a été « l’expédition Diba » (
diba chuzheng 帝吧出征) début 2016. Cette année-là, la dirigeante taïwanaise, Tsai Ing-wen 蔡英文, présidente du Parti démocrate progressiste (PDP) de Taïwan, avait remporté une victoire écrasante aux élections générales taïwanaises. Le PDP est alors largement perçu comme un parti pro-indépendance opposé à Pékin, tandis que la Chine considère Taïwan comme un territoire dissident qui devra un jour être ramené sous son contrôle. Par conséquent, certains
diaosi de Li Yi Ba ou de Diba avaient décidé d’organiser une contre-attaque afin de montrer au peuple taïwanais la « situation réelle » en Chine et les « pensées réelles » des jeunes Chinois.
Les trolls avaient prévu d’entamer leur « croisade » le 20 janvier 2016 à 19h00, et de submerger de leurs commentaires les conversations sur les pages Facebook de Tsai Ing-wen et de sites d’information pro-indépendance tels que l’
Apple Daily (
Pingguo ribao 蘋果日報) et Setn.com. Le slogan Diba pour la campagne était : « Quand Diba s’en va en guerre, rien ne pousse dans son sillage » (
Diba chuzheng, cuncao busheng 帝吧出征,寸草不生). Bien que Facebook soit bloqué en Chine, les
xiaofenhong ont eu recours à des réseaux privés virtuels (VPN) afin d’accéder à Facebook et ont inondé les pages de messages disant que Taïwan faisait partie de la Chine. Cette « croisade » était étonnamment bien organisée, avec ses quartiers généraux établis dans deux groupes QQ afin de diriger l’opération et une « première ligne » menant des actions directes en publiant par exemple des vignettes sur les pages Facebook ciblées. D’autres participants ont été séparés en cinq groupes ou « colonnes » au sens militaire, afin d’apporter leur soutien à la « première ligne » en collectant des informations, en recrutant des participants, en créant des vignettes et des émoticônes imagées, en traduisant des contenus en chinois dans différentes langues et en accomplissant d’autres tâches sur Facebook comme liker des publications.
Avant le lancement officiel de la campagne, les organisateurs ont établi quelques règles. Les participants devaient rester « civilisés » (
wenming 文明) et « raisonnables » (
lixing 理性) dans leurs publications. Ils n’étaient pas autorisés à publier du contenu pornographique et ils devaient montrer leur désapprobation de l’indépendance taïwanaise sans attaquer les habitants de Taïwan. Une partie des organisateurs enjoignait aussi les participants à utiliser la même image sur laquelle était écrit, « Taïwan appartient à mon pays ; Taïwan est une partie inaliénable de la Chine ». Les groupes de linguistes étaient responsables de la traduction des déclarations et informations relatives en anglais, japonais, coréen, allemand, français et ainsi de suite, dans l’espoir que le monde entende leur « voix réelle » et qu’il réalise que leurs arguments sont raisonnables. Hormis les partages sur des groupes Diba et QQ, ils ont également diffusé la campagne en direct sur plusieurs plateformes de streaming vidéo. Avant le début de la campagne, environ un million d’internautes se sont rassemblés sur l’une des plateformes, DouYu (鬥魚), en attendant l’heure convenue pour débuter l’attaque.
À 18h56, le groupe de discussion WeChat de la colonne n°1 a demandé à tous les participants de se connecter à Facebook dans les deux minutes qui suivaient. L’opération a commencé à 19h00 pile. Ils ont commencé par spammer la page d’
Apple Daily avec des dizaines de milliers de publications. Après 15 minutes, ils ont spammé la page Facebook de Setn.com. Enfin, après 30 minutes, ils ont spammé la page Facebook de Tsai Ing-wen.
La plupart des publications ont eu recours à une série d’appels lancés par l’ancien président chinois Hu Jintao 胡錦濤 ainsi qu’à des slogans du PCC sur les « huit honneurs et huit hontes » (
barong bachi 八榮八恥), qui encouragent principalement l’amour pour la mère patrie : « C’est un honneur d’aimer la patrie et un déshonneur de lui nuire » (
Yi re’ai zuguo wei rong, yi weihai zuguo wei chi 以熱愛祖國為榮, 以危害祖國為恥). Hormis celui-ci, d’autres slogans tels que « Tu oses répondre à ton père ? » (
Gan gen ni baba dingzui ? 敢跟你爸爸頂嘴?), « Tu es un idiot mais ton père t’aime quand même » (
Suiran ni shi shade, danshi baba ai ni 雖然你是傻的, 但是爸爸愛你), et « Usage réservé au père chinois » (
Zhongguo baba zhuanyong 中國爸爸專用), présentaient la Chine comme le « père » de Taïwan et Taïwan comme un « fils » doté d’un piètre sens de la piété filiale. Une autre technique importante a été le recours aux émoticônes et aux vignettes (
biaoqing bao 表情包) en guise de commentaires. Certains participants ont choisi de publier des images et des textes qui montraient et expliquaient l’histoire, la culture, la société et l’économie chinoise. Ils ont également utilisé des photos de nourriture et de célèbres paysages de Chine continentale, mais estampillées du sceau « Imprimé uniquement pour attaquer les chiens taïwanais favorables à l’indépendance » (
Diba fan Tai du gou zhuanshu yinzhang 帝吧反台獨狗專屬印章).
Plus récemment, un genre spécial de
xiaofenhong, la
fan girl (
fanquan nühai 飯圈女孩), est apparu en ligne et a attiré l’attention de l’Occident et du gouvernement chinois. «
Fan girl » est un terme familier employé dans les communautés Internet chinoises pour décrire les jeunes générations obsédées par les célébrités et qui publient massivement en ligne afin de promouvoir le profil et la réputation de leurs idoles. Ces jeunes filles ont fait la même chose avec leur pays, personnifié par
A Zhong ge (阿中哥, Frère Chine). À travers ce profil, la Chine a été présentée comme une idole de la pop ayant fait ses débuts il y a 5 000 ans et pouvant se vanter d’avoir 1,4 milliard de fans. Ainsi, les
fan girls ont aussi été étiquetées
A Zhong nühai (阿中女孩, Filles de la Chine), signe d’une identité commune entre les fervents nationalistes et la jeunesse patriotique.
Ces jeunes
fan girls issues de tous milieux se sont rassemblées pour leur idole « Frère Chine », afin de « protéger leur frère préféré » en défendant leur pays comme on défendrait son idole. Elles se sont alliées au Diba pour constituer de nouvelles « armées » en ligne avec une production carnavalesque similaire à celles mentionnées précédemment. Ce nouveau groupe de « guerriers » en ligne constitué de jeunes passionnés, patriotes, véhéments et bénévoles était en général l’avant-garde des cyberattaques du continent. En 2018, ils ont par exemple attaqué une chaîne de télévision suédoise qui a présenté une émission « insultant la Chine ». En 2019, ils ont fait s’effondrer la page Facebook du Congrès mondial des Ouïghours. Le dernier carnaval en date de cette nouvelle « armée » a été la production carnavalesque pour « défendre le meilleur Frère Chine au monde » (
shouhu quan shijie zuihao de A Zhong 守護全世界最好的阿中).
Le 14 août 2019, à l’apogée des manifestations contre le projet de loi d’extradition à Hong Kong, ces
fan girls ont formé une armée virtuelle pour lancer leur attaque depuis le « grand pare-feu chinois ». Elles ont parcouru des plateformes de réseaux sociaux comme Facebook, Twitter, et Instagram, interdites en Chine continentale, et les ont inondées de mèmes, de commentaires et de publications carnavalesques pour se jeter sur ce qu’elles considéraient comme des affronts et pour « défendre leur pays ». Elles ont qualifié la Chine de « meilleure du monde » et Hong Kong d’« enfant ingrat » qui « lèche les bottes des ennemis » et brise le cœur d’
A Zhong ge. Les « Filles de la Chine » étaient tout ce qu’il restait à « Frère Chine », c’est pourquoi elles devaient s’unir pour former un front nationaliste qui protégerait « le meilleur frère ».
De même que les « expéditions Diba », les « expéditions des fan girls » sont aussi des représentations carnavalesques fondées sur une mobilisation émotionnelle, une organisation stricte et une exécution passionnée en ligne. Elles disposent d’effectifs énormes qui se divisent en divers groupes de combat et se voient attribuer différentes tâches lors des opérations – par exemple, un groupe technique apprend aux nouvelles recrues comment utiliser un VPN afin de contourner le grand pare-feu et rejoindre le « champ de bataille » – des tâches qui sont annoncées à l’avance sur leurs réseaux sociaux. Elles ont également créé une multitude de mèmes, de commentaires et de publications carnavalesques – des « munitions » (
danyao 彈藥) selon leurs propres termes, similaires à celle utilisées lors des expéditions Diba – qui sont ensuite transmises pour être copiées, collées, envoyées en spam et partagées sur les réseaux sociaux par les troupes, afin de dépeindre et dénoncer les manifestants de Hong Kong comme des « terroristes », des « extrémistes » et des « séparatistes » manipulés par des puissances et des forces radicales et occidentales. L’ensemble de l’opération a été diffusée en direct sur une plateforme de streaming chinoise dès qu’elle a contourné le pare-feu, et poursuivi en encourageant les troupes à rester à l’attaque. Des comptes rendus réguliers sur les exploits accomplis ont inspiré un sentiment de fierté aux troupes, comme le nombre de personnes rassemblées, le nombre de publications par minute, le nombre de publications sur les sites visés et le nombre de pages conquises.
Cette expédition carnavalesque a été vivement acclamée par les autorités chinoises. L’organe de presse de l’État-parti, le
China Daily (
Zhongguo ribao 中國日報) a par exemple lancé le célèbre hashtag #NousAvonsTousUneIdoleAppeléeChine (
Women dou you yige aidou jiao A Zhong #我們都有一個愛豆叫阿中#) sur le Weibo Sina Microblog. Il a également épinglé une publication sur la page d’accueil de Weibo où l’on pouvait lire : « Quand la dignité nationale est attaquée, ceux qui sont nés après 1995 et dans les années 2000 témoignent à leur manière de l’amour qu’ils portent à leur pays, à notre nation et au monde
[13] ». La Ligue de la jeunesse communiste chinoise a également écrit sur Weibo que l’expédition avait connu un succès retentissant, et que les actions patriotiques des
fan girls de Chine étaient disciplinées, rationnelles et profondément émouvantes. La Ligue a également lancé le hashtag devenu célèbre #L’ExpéditionFanGirls (
fanquan chuzheng #飯圈出征#), avec une légende disant : « Protégez notre meilleure Chine. Les
fan girls luttent contre les manifestants de Hong Kong
[14] ».
Dans le cas présent l’État-parti ne considérait plus le carnaval autogéré en ligne comme tabou. Au contraire, les deux entités travaillaient main dans la main. En étant défendues par les autorités, les
fan girls ont gagné en légitimité, tandis que la gouvernance de l’État a gagné en légitimité en approuvant ce carnaval en ligne. Le potentiel politique de la culture des fans est depuis longtemps mis en avant par Jenkins (2006, 2012). Cependant, les
fan girls de Chine sont bien différentes des « braconniers textuels », pour emprunter l’expression de Jenkins, et la production carnavalesque est aussi différente de la « culture participative ». La convergence de la culture populaire des fans et de sa production carnavalesque avec le nationalisme en ligne dans le contexte chinois a émergé en tant que nouvelle formation politique d’un nationalisme carnavalesque soutenu par des communautés de fans. Ainsi, le potentiel politique des
fan girls de Chine n’est pas seulement éloigné de la conception des consommateurs et fans occidentaux, il est aussi différent des précédentes masses
diaosi sur Internet
. Le potentiel révolutionnaire et de résistance du carnaval en ligne a été complètement dompté, coopté, accaparé et utilisé par l’État-parti, qui n’est plus l’autre politique des Zhao, mais le grand frère familier personnifié par
A Zhong ge. Par conséquent, un tel carnaval en ligne a produit de nouvelles nominations telles que « Filles de la Chine » et « Frère Chine » qui ont constitué un ensemble, une nomination politique dans laquelle elles sont combinées, enchevêtrées et entrelacées.
Discussion et conclusion
Cet article a cherché à comprendre comment certains internautes chinois se surnommaient eux-mêmes
diaosi pour se distinguer et se distancier du pouvoir en place ; comment ils ont identifié les Zhao pour former une frontière interne antagoniste dans un contexte du « nous contre eux » ; et comment l’identité du
diaosi a été « variable » et désignée comme
xiaofenhong afin d’identifier « les ennemis extérieurs » plutôt que les dirigeants à l’intérieur. Ce processus suggère que le processus de nomination n’est jamais évident, mais plutôt dynamique et ouvert. Comme l’a soutenu Melucci, le collectif a ainsi évolué à travers des « processus sociaux multiples et hétérogènes » (1996 : 20).
Au cours de ce processus, le carnaval en ligne, en tant que pratique culturelle, a principalement contribué à la nomination des internautes chinois qui l’ont transformé en un moyen de se construire une identité. Néanmoins, ce type de nomination et d’identité, aussi bien les
diaosi que les
xiaofenhong, ne peuvent être simplifiées en une forme de culture cynique ou être assimilées à la « génération perdue », aux « perdants », aux « crétins » ou au « nous sommes les 99 % » de l’Occident. Au contraire, elles ont été motivées par des raisons populistes particulières dans le contexte politique chinois. Ce processus de nomination a impliqué la formation d’une frontière antagoniste interne séparant le « peuple » de ce que Laclau (2005) appelle « l’idéologie dominante », « le système institutionnel » (
ibid. : 73), « “l’autre” institutionnel » (
ibid. : 117), ou encore le « pouvoir » lui-même (
ibid. : 74). En ce sens, les internautes chinois ont judicieusement évité le terme « peuple », car il ne signifie plus « le peuple » mais est devenu un « signifiant vide », selon les termes de Laclau, qui suppose que l’ordre d’identité hégémonique ou populaire ne sert que la nomination nationaliste de l’État-parti qui vient d’en haut plutôt que celle du peuple qui vient d’en bas. Contre cette stratégie de nomination, les internautes chinois ont adroitement choisi la nomination
diaosi comme identité populaire et comme reflet de leur subjectivité politique sur un Internet populiste. À travers les pratiques culturelles du carnaval en ligne, les internautes chinois ont non seulement semblé créer un carnaval comme moyen d’échapper à la normalité, mais ils ont aussi célébré le carnaval afin de forger une identité alternative à l’identité nationaliste traditionnelle du « peuple ». À cet égard, la politique de nomination est devenue un outil utilisé comme un ensemble de connaissances, de discours et de techniques employés par les internautes chinois pour façonner des identités et actions politiques.
Cependant, le potentiel politique de telles pratiques d’identité populaire et de nomination fondées sur le carnaval en ligne ne doivent pas être surestimées, comme nous avons pu le voir dans le cas des
xiaofenhong. Dans le contexte de gouvernance par l’État-parti, bien que les
diaosi puissent identifier les Zhao comme la partie adverse de l’autre côté de la frontière, les Zhao n’ont jamais été l’État-parti lui-même ; ou en d’autres termes, l’État-parti n’a jamais été la partie adverse non plus. L’État-parti a plutôt semblé servir encore de terrain et de cadre concret pour la lutte politique en Chine. La machine de l’État-parti, en tant qu’État intégral et hégémonie renforcée par la coercition, est trop puissante pour être ciblée ou affrontée. Dans la plupart des cas, les internautes n’affrontent pas la machine de l’État-parti directement, ils la tiennent à bonne distance et entretiennent une relation ambiguë avec elle. Ainsi, ce sont les portions « réifiées » de l’État-parti, les Zhao par exemple, qui sont ciblées comme la partie adverse. La frontière ambiguë et l’antagonisme ambivalent constituent une zone grise plutôt qu’un « gouffre que l’on ne peut combler » (Laclau : 86), laissant davantage d’espace pour une « interaction » entre ces deux parties (Hall 1982 : 9). Plus important encore, l’État-parti se regroupe plutôt qu’il ne bat en retraite face aux contestations de la politique de nomination en Chine, car il s’est judicieusement approprié et a réinventé la nomination politique des
xiaofenhong afin de contester ses visions politiques, en particulier la transformation des tactiques de nomination venant d’en bas en stratégie de nomination venant d’en haut pour inclure les internautes chinois aussi largement que possible. Ce processus d’appropriation change et évolue, menant vers une possible rationalité en matière de gouvernance, une sorte de « gouvernance à distance » selon les termes de Zhang et Ong (2008 : 1). En effet, dans cette nouvelle politique de nomination, les internautes ordinaires ne doivent pas simplement être gouvernés par l’État-parti ; au contraire, ils doivent aussi apprendre à se gouverner eux-mêmes pour devenir de nouveaux nationalistes et patriotes.
Dans ce contexte, un tel carnaval en ligne n’est pas seulement une question carnavalesque ou culturelle, mais plutôt un thème politique et central qui trouve ses racines et sa voie dans la rationalité qui règne au PCC. Comme l’a avancé Perry (2017), le PCC s’appuie fortement sur la « gouvernance culturelle ». Au cours de la période révolutionnaire, la gouvernance culturelle était un instrument pour mobiliser et diriger, et malgré des évolutions idéologiques et institutionnelles monumentales, elle est restée l’instrument principal de l’autorité politique du PCC : « la culture est la force vive de la nation » (
ibid. : 32). Par conséquent, la gouvernance culturelle joue un rôle dans la légitimation du PCC et son « droit à gouverner ». Le PCC a ainsi établi une « culture des masses » (
qunzhong wenyi 群眾文藝) révolutionnaire hautement efficace et systématique avec des objectifs nationalistes partagés par les « gens ordinaires » en Chine visant à « créer une collectivité consciente d’elle-même et une identité du “peuple” au sein des masses en mobilisant une forte participation lors de ces événements » (Liu 2003 : 61). Ce type de culture des masses et de gouvernance culturelle a constitué un héritage pratique et théorique ainsi qu’un élément constitutif de la rationalité qui règne dans le PCC en Chine contemporaine et qui est profondément enraciné dans les systèmes de gouvernance actuels.
La culture des masses exige un engagement actif de la société, plutôt qu’une sortie qu’elle offrirait, d’une manière autorisée par l’État-parti (Hirschman 1970 ; Perry 2007). C’est-à-dire que les masses qui respectent les règles officielles sont encouragées à exprimer leurs opinions et leur loyauté, mais un tel engagement public ne peut remettre en question les nouveaux discours du gouvernement sur la stabilité. Par conséquent, les internautes semblent chercher une légitimité dans le propre passé révolutionnaire de la culture des masses du PCC afin de construire leur propre culture des masses à travers la pratique du carnaval en ligne. Ils ont non seulement créé le carnaval comme moyen de s’échapper et ils l’utilisent pour se rebeller contre la gouvernance de l’État-parti, mais ils ont aussi essayé de célébrer ce carnaval pour bâtir une identité alternative à l’identité nationaliste traditionnelle du « peuple » issue de la culture des masses héritée du PCC.
Des chercheurs tels que MacKinnon (2008) et Hassid (2012) estiment qu’un tel espace carnavalesque en ligne peut « laisser assez de place pour aborder un éventail suffisamment large de sujets qui permettraient au peuple de se défouler face à la corruption ou l’incompétence du gouvernement […] avant d’envisager de descendre dans la rue pour exprimer leur mécontentement » (MacKinnon 2008 : 33). Ainsi, cet espace carnavalesque en ligne ne se transforme pas en « cocotte-minute » qui accroît les tensions sociales en Chine, mais agit plutôt comme « une valve de sécurité en réduisant et en canalisant les tensions sociales » (Hassid 2012 : 226).
Ensemble, ces conclusions nous incitent à repenser la nature diverse du carnaval et à réfléchir au processus de nomination ainsi qu’au processus politique lui-même dans le contexte spécifique de la Chine. Elles ouvrent de plus amples débats à portée mondiale sur la politique de nomination ainsi que sur son entrelacement et son intégration dans la gouvernementalité, offrant une force d’imagination qui nous permet de repenser la nature politique intrinsèque de la nomination, en particulier à l’ère d’Internet.
Traduit par Pierre-Louis Brunet.
Remerciements
Cette étude a été soutenue par le fonds national des sciences sociales de Chine (Bourse n° 20ZDA096).
Docteur Zhongxuan Lin est professeur à l’École de journalisme et de communication de l’Université de Jinan à Canton. Ses domaines de recherche comprennent les études culturelles d’Internet et l’étude de la communication politique. Son travail a été publié dans les revues scientifiques Information, Communication & Society, et New Media & Society entre autres. School of journalism and communication, Jinan University, 601 Huangpu Boulevard West, Tianhe District, Canton, Chine (lzhongx55@sina.com).
Yupei Zhao, titulaire d’un doctorat de l’Université de Leicester, fait partie des « jeunes professeurs du programme des cent talents » de la faculté des médias et de la culture internationale à l’Université du Zhejiang. Ses domaines de recherche portent principalement sur la communication mondiale, la culture numérique et les médias populaires. Ses recherches ont été publiées entre autres dans les revues scientifiques International Journal of Cultural Studies et Social media + Society. College of media and international culture, Zhejiang University, 866 Yuhangtang Road, Hangzhou, Zhejiang, Chine (519254310@qq.com).
Manuscrit reçu le 31 août 2020. Accepté le 30 août 2021.
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[1] Zhao est un nom de famille qui fait référence aux élites fortunées qui ont un poids politique en Chine contemporaine, comme les dignitaires, les dirigeants au pouvoir et leurs descendants, ainsi que les hauts fonctionnaires et les riches qui jouissent de nombreux privilèges tels que des chaînes d’approvisionnement alimentaires spéciales, des plaques d’immatriculation pour leurs voitures et des logements dans des résidences protégées.
[2] Une étude publiée le 1
er avril 2013 indique que la « population de
diaosi » en Chine atteignait 526 millions, ce qui représentait 40 % de la population du pays. Voir : « To Be or Not to Be “
Diaosi,” its Population Amounts 526 m »,
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http://en.ce.cn/National/Local/201304/03/t20130403_1054031.shtml (consulté le 12 juillet 2018).
[3]Wen Ru 溫薷, « 超六成職場新人自認“屌絲” » (
Chao liucheng zhichang xinren zi ren « diaosi », Plus de 60 % des nouveaux venus au travail se considèrent «
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https://www.bjnews.com.cn/news/2014/10/30/339398.html (consulté le 10 février 2021).
[4] Gu Wei, « China’s Self-described Losers Play a Winning Role »,
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[6] Gu Wei, « China’s Self-described Losers Play a Winning Role »,
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[9]Bo Zhiyue, « China’s Looming Identity Crisis »,
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[10] Kiki Zhao, « Leveling Criticism at China’s Elite, Some Borrow Words from the Past, »
The New York Times, 4 janvier 2016,
https://www.nytimes.com/2016/01/05/world/asia/china-lu-xun-zhao-family.html (consulté le 15 août 2016).
[11] Kiki Zhao, « Leveling Criticism at China’s Elite (…) »,
op. cit.
[12]« The Latest Codeword Used to Beat China’s Internet Censors »,
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http://www.bbc.com/news/blogs-trending-35236725 (consulté le 15 août 2016).
[13] Zhou Youyou, « China’s Fan-girl Culture is Mobilizing Against the Hong Kong Protests »,
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https://qz.com/1689589/chinas-fan-girl-culture-mobilizing-against-hong-kong-protests/ (consulté le 10 février 2021).
[14] Ibid.