CRITIQUES DE LIVRES
CHIU, Stephen W. K., et Kaxton Y. K. SIU. 2022. Hong Kong Society : High-definition Stories beyond the Spectacle of East-meets-West. Londres : Palgrave Macmillan.
Kent Wan est maître de conférences au centre de recherche sur l’histoire de la République de Chine de l’Université de Nankin, 163 Xianlin Avenue, Qixia district, Nankin, 210023 (wanpakkin@hotmail.com).
Gretta Huizhong Xia est étudiante en master au département d’histoire de l’Université de Colombie-Britannique, Buchanan Tower, Room 1297, 1873 East Mall, Vancouver, BC, Canada V6T 1Z1 (xiahzh@student.ubc.ca).
Tandis que Hong Kong a toujours attiré l’attention de la communauté internationale, en particulier ces dernières années lorsque des manifestations ont paralysé la région administrative spéciale (RAS), Stephen W. K. Chiu et Kaxton Y. K. Siu soutiennent que certains pans de l’histoire de la ville sont encore inexplorés. En effet, les analyses « standardisées » classiques ne mentionnent que « des histoires, des mythes et des représentations allant de soi » de l’ancienne colonie britannique (p. x). Au moyen d’une méthode d’examen scientifique de « haute définition » par laquelle les auteurs analysent dix « images visuelles populaires de Hong Kong […] grandement détaillées », remettant ainsi en question les récits conventionnels sur la ville par la révélation de faits historiques ignorés jusqu’ici, cette monographie étudie les « multiples niveaux d’expériences de tous les aspects de la vie de la population hongkongaise », la manière dont les « transformations mondiales » ont influé sur les vies locales, ainsi que l’« importance de la ville dans le système mondial » (p. ix-x).
Le premier chapitre jette un regard critique sur l’émergence de Hong Kong et soutient que la « modernisation coloniale » qui a privilégié la croissance économique au détriment du développement démocratique a contribué à poser les bases de l’ascension de Hong Kong en tant que ville internationale (p. 29). Le chapitre 2 revient en détail sur l’essor économique de Hong Kong en soulignant comment les marchands locaux ont contribué à établir les relations commerciales de la ville avec les juridictions d’Asie du Sud-Est et cimenté les liens économiques de l’ancienne colonie britannique avec les États-Unis et d’autres pays occidentaux durant la guerre froide. Le chapitre 3 égratigne l’apparence cosmopolite de Hong Kong, havre de paix pour les migrants, en notant que seuls ceux capables d’un apport économique étaient accueillis à bras ouverts. Le chapitre 4 remet en question le stéréotype des Chinois de Hong Kong politiquement apathiques en décrivant le développement des politiques de l’identité ayant dominé la ville depuis l’après-guerre. Le chapitre 5 montre en quoi l’essor industriel de Hong Kong a été la conséquence de constantes interventions gouvernementales. Le chapitre 6 se concentre sur le déclin de l’industrie cinématographique locale et suggère que les choix de ses producteurs de rechercher de nouvelles perspectives à travers la collaboration avec des entreprises de Chine continentale ont conduit au déclin progressif du cinéma hongkongais. Dans le chapitre 7, Chiu et Siu concluent que la ville n’a jamais été un territoire de tous les possibles, car les systèmes économiques et universitaires locaux privilégiaient les hommes et femmes issus de milieux relativement aisés, rendant difficile pour ceux se trouvant au bas de l’échelle socioéconomique de grimper dans la hiérarchie sociale. Le chapitre 8 se démarque des interprétations largement répandues attribuant le manque de logements à la pénurie de terrains et soutient que la crise persistante du logement dans la ville est due à l’absence d’une stratégie gouvernementale cohérente et décisive depuis les années 1960. Le chapitre 9 affirme que le faible taux de criminalité dans la ville tient moins à l’efficacité de ses forces de police qu’au fait que des services de sécurité privés se sont emparés des centres commerciaux de Hong Kong. Le chapitre 10 démontre enfin que la société civile hongkongaise s’est révélée moins forte que prévu en raison d’un système qui n’était que partiellement démocratique. Les dissidents ne pouvant exprimer leurs revendications par les voies institutionnelles, les manifestations de rue étaient le seul moyen pour les résidents d’évacuer leurs frustrations.
Les manifestations qui ont régulièrement éclaté à Hong Kong, créant un sentiment de méfiance persistant entre la population locale et ses gouvernants, constituent l’un des axes de recherche des auteurs. L’ouvrage est structuré par les analyses des réactions locales à la tragédie de 1989 à Pékin, à la grande manifestation de 2003 contre la tentative de mise en œuvre de l’article 23 de la loi fondamentale jugé préjudiciable aux droits politiques locaux, au mouvement des Parapluies de 2014 en soutien au suffrage universel, ou encore à la crise politique déclenchée par l’amendement de la loi d’extradition proposé par la cheffe de l’exécutif Carrie Lam en 2019. Les auteurs affirment que la détermination à défendre les intérêts de la ville à chaque fois qu’elle se trouvait menacée ainsi que la participation aux grandes marches de protestation ont été deux éléments essentiels à la formation d’une identité hongkongaise, ces facteurs ayant été particulièrement présents dans les mobilisations populaires avant et après 1997 (p. 110, p. 123-4, p. 343-60). Les manifestants, notamment ceux qui avaient rejoint les protestations contre l’amendement de la loi d’extradition, ont été incités à participer aux mouvements populaires par la volonté de protéger leur mode de vie, dont les valeurs fondamentales incluent l’aspiration à une gouvernance démocratique (p. 365). Le fait que même Pékin prétendait que seul le mécontentement économique avait poussé tant de Hongkongais dans la rue démontre la persistance des idées préconçues (ou standardisées) sur la ville et ses habitants : la RAS de Hong Kong serait peuplée de citoyens uniquement intéressés par l’argent. Ce sont ces stéréotypes que les auteurs sont parvenus à bousculer grâce à leur méthode d’enquête de haute définition (p. 9-10, p. 364).
Bien entendu, Pékin n’avait pas tort de prétendre qu’il existait à Hong Kong de graves problèmes socioéconomiques, ce que Chiu et Siu reconnaissent dans plusieurs chapitres de leur monographie en démontrant que malgré son apparent dynamisme, la ville est assaillie par un éventail de maux sociaux, économiques et politiques qui demandent reconnaissance et attention. Hong Kong méritait donc une enquête scientifique et l’on se doit de saluer ces auteurs, car au lieu de présenter une série de clichés de la ville, une approche qui aurait rapidement rendu cet ouvrage obsolète en raison du rythme soutenu des changements de la RAS, leur travail se penche sur l’apparition des problèmes et épreuves de la ville à travers une approche historique. Cela montre à quel point leur méthode de haute définition implique une compréhension approfondie du passé particulièrement compliqué de Hong Kong, évitant ainsi aux analystes les erreurs d’interprétation des causes profondes des maux persistants de la RAS. Il convient toutefois de noter que la bibliographie de cette monographie comprend principalement des écrits d’autres chercheurs travaillant sur Hong Kong. Si les auteurs synthétisent habilement les travaux d’éminents spécialistes du territoire, on pourrait critiquer l’absence de recherches de première main dans leur monographie.
Dans la postface, les auteurs constatent une renaissance des études sur Hong Kong. Renaissance à laquelle ils ont contribué en démontrant brillamment que cette ville méritait effectivement de sérieuses recherches. Que ce renouveau soit réel ou non, Chiu et Siu ont réalisé un ouvrage qui porte à réflexion sur l’une des villes chinoises les plus importantes. Les spécialistes de la Chine devraient les remercier pour cette monographie pouvant être perçue comme controversée en ces temps très inhabituels.