CRITIQUES DE LIVRES
GERTH, Karl. 2020. Unending Capitalism : How Consumerism Negated China’s Communist Revolution. Cambridge : Cambridge University Press.
Jiarui Wu est chercheur en économie à l’Institut de recherches économiques et sociales Zhongke Tongfa, arrondissement de Dalang, district de Longhua, Shenzhen, province du Guangdong, Chine (jiaruiwu110@gmail.com).
Troisième ouvrage d’une trilogie captivante explorant le consumérisme en Chine au fil des décennies, Unending Capitalism : How Consumerism Negated China's Communist Revolution de Karl Gerth jette un regard sur la façon particulière dont le consumérisme a prospéré au cœur et en dépit des objectifs du socialisme chinois. La trilogie explore un sujet jusqu’ici négligé : l’origine et la croissance du consumérisme en Chine. Lorsque le Parti communiste chinois (PCC) a pris le pouvoir en 1949, il avait l’intention de mettre fin au capitalisme. Gerth note cependant que trois décennies plus tard, le capitalisme semble avoir survécu, allant jusqu’à surpasser le communisme en tant que force motrice de l’économie chinoise. L’ouvrage pose un regard neuf sur l’échec apparent du communisme en Chine en s’intéressant aux facteurs qui y ont alimenté le consumérisme. Son auteur souligne que « la production en masse de produits de consommation, la prolifération d’un discours sur ces produits dans les médias populaires et l’utilisation de ces produits pour créer et communiquer des identités » (p. 1) constituent les principaux facteurs responsables de l’essor du consumérisme en Chine, précisant néanmoins que ces facteurs existaient déjà à l’époque prérévolutionnaire et que les politiques du PCC ont mené à leur essor.
La volonté affichée du PCC était de construire le socialisme en éliminant les éléments du capitalisme, y compris ses manifestations en matière de consumérisme. Cependant, ce dernier est devenu une conséquence structurelle des politiques sociales et économiques du PCC (p. 2) donnant la priorité à la croissance économique et aux progrès technologiques afin d’égaler les nations rivales. Il était notamment nécessaire de restreindre l’afflux des importations et, par conséquent, la fuite des capitaux, afin d’amasser un capital national. Le PCC a utilisé des tactiques coercitives pour influencer la consommation de produits fabriqués dans le pays. Conscient de la menace que les résultats de cette politique représentaient à l’égard de ses objectifs communistes, le PCC les a néanmoins considérés comme indispensables à la croissance économique de la République populaire. Le Parti a incité les citoyens à acheter des produits locaux, encourageant le consumérisme pour constituer un capital national. Les objectifs d’industrialisation du Parti sont passés avant l’objectif à long terme de construction d’un État communiste.
Le premier chapitre se penche sur le caractère expansif et auto-entretenu du consumérisme en Chine et la manière dont il s’y est développé. Bien qu’initialement il y ait rencontré des difficultés liées à l’éthique séculaire de « frugalité et de dégoût pour les identités transmises par les marchandises » (p. 10), le consumérisme a véritablement prospéré. Le peuple se sentait obligé de faire l’acquisition des « trois articles essentiels » (san da jian 三大件), à savoir des montres-bracelets, des bicyclettes et des machines à coudre. Avant la fin des années 1950, ces articles de luxe étaient généralement difficiles à obtenir et ne se trouvaient que chez les plus fortunés, puisqu’ils étaient généralement importés ou fabriqués par des entreprises étrangères en Chine. Toutefois, la relance de l’industrie nationale les a rendus plus facilement accessibles au grand public. Finalement, les trois articles essentiels sont arrivés dans tous les foyers jusqu’en Chine rurale, sortant de la catégorie des produits de luxe, remplacés par les téléviseurs, les machines à laver et les réfrigérateurs. Un meilleur accès aux trois articles essentiels étant considéré comme une preuve tangible du succès du socialisme, le PCC a pris soin de promouvoir leur consommation, elle qui allait de pair avec l’industrialisation à laquelle le Parti accordait une très haute importance.
Le deuxième chapitre examine comment l’État a participé à la popularisation du consumérisme. Tandis que le Parti communiste approchait de la victoire, ses dirigeants ont compris la nécessité de coopérer avec les élites économiques urbaines plutôt que de perdre leur soutien. Par conséquent, bien qu’en contradiction directe avec sa rhétorique communiste, le Parti « n’a évolué que progressivement des dispositifs institutionnels du capitalisme vers un plus grand contrôle étatique sur le capital et la consommation », plutôt que de complètement nier le capitalisme au bénéfice de la construction du socialisme (p. 41). Conscient que permettre à l’armée de piller les usines, de spolier les biens personnels et de confisquer les propriétés privées dans les zones riches telles que Shanghai empêcherait le nouveau gouvernement de gagner le soutien populaire et de reconstruire l’économie, le Parti a choisi d’utiliser cette ville pour apaiser les craintes des élites économiques en démontrant qu’il entendait donner la priorité à l’ordre et créer un environnement propice à la relance. C’est ainsi qu’ont débuté les contradictions d’ordre politique qui ont façonné la nature consumériste de la nation et l’ont porté vers de nouveaux sommets. Ces contradictions du PCC se comprennent mieux à la lumière du contexte dans lequel elles ont été formulées. La Chine avait traversé des années de guerre ayant laissé le pays sans ressources. Par ailleurs, elle se voyait menacée par des rivaux nationaux et étrangers technologiquement bien plus avancés qu’elle. Elle devait également consolider les régions contestées telles que le Tibet, Taïwan et le Xinjiang. Enfin, son entrée dans la guerre de Corée exigeait des capitaux supplémentaires pour la fabrication et l’achat d’armes. Le Parti a donc choisi de sacrifier l’objectif à long terme du socialisme pour des gains à court terme en capital (p. 44).
Le troisième chapitre relève l’influence de l’Union soviétique sur le consumérisme en République populaire de Chine. Outre la recherche d’une assistance militaire et économique, la Chine a également cherché à emprunter les dispositifs institutionnels socialistes qui avaient aidé les Soviétiques à se constituer rapidement un capital. La transformation des zones rurales en zones de production non capitalistes (p. 79) comptait parmi eux. Le PCC a promu tout ce qui était soviétique, y compris ses manifestations matérielles et culturelles telles que la mode. Le gouvernement s’est impliqué dans la communication pour orienter le consumérisme vers les produits et les valeurs qu’il jugeait importants. Bien que la détérioration des relations sino-soviétiques à la fin des années 1950 n’ait pas permis à cette relation de durer, elle a eu un impact sur la tendance consumériste de la population.
L’usage par l’État de la publicité pour promouvoir le type de consumérisme qu’il favorisait est largement abordé au quatrième chapitre. Gerth offre des exemples de la manière dont le PCC se servait de la publicité pour alimenter le discours public. Cependant, malgré la promotion du consumérisme axé sur les produits qui, selon le PCC, renforceraient l’image d’un pays en voie rapide de développement, les produits de première nécessité faisaient défaut. Les longues files d’attente de personnes patientant des heures pour obtenir ces denrées étaient courantes (p. 134). Au plus fort du Grand Bond en avant en 1959, faire la queue pour les légumes, la viande et les aromates étaient la norme. Faire passer l’industrialisation avant la satisfaction des besoins fondamentaux du peuple a été l’un des échecs du PCC.
Unending Capitalism représente un travail approfondi sur la montée du consumérisme dans une société socialiste. L’ouvrage examine en détail comment la nécessité d’une croissance économique et d’une industrialisation rapides a conduit le PCC à privilégier le capitalisme aux dépens des objectifs socialistes sur le long terme. Gerth démontre efficacement comment la Chine s’est orientée dans le discours contradictoire du gouvernement et a essayé de trouver un équilibre entre son besoin d’industrialisation et ses promesses de rêve socialiste. En reliant les divers événements et forces auxquels la Chine a été confrontée à l’époque de Mao, Gerth offre une explication convaincante des choix du PCC que sa formulation opportune peut ainsi résumer : « les promesses de l’objectif communiste du Parti justifiaient ses moyens capitalistes » (p. 5).