CRITIQUES DE LIVRES

« Un nouvel emploi après la retraite » : négocier la grand-parentalité et les relations intergénérationnelles en Chine urbaine

Introduction

En 2020, l’histoire d’une femme de 56 ans qui a effectué seule un voyage en voiture en Chine s’est répandue en ligne comme une traînée de poudre[1]. Fuyant un mariage malheureux, la lourde charge des tâches ménagères et les responsabilités familiales, la femme a finalement décidé de réaliser son rêve - un voyage en Chine - ayant estimé qu’elle avait rempli sa « mission » : s’occuper de ses deux petits-enfants jusqu’à ce qu’ils soient en âge d’entrer à l’école maternelle. C’est un exemple évocateur de la façon dont les grands-parents assument de plus en plus la responsabilité de la garde des enfants dans un contexte intergénérationnel : nombre d’entre eux considèrent qu’il s’agit d’un devoir moral à accomplir avant de pouvoir concrétiser leurs propres rêves et de choisir un autre mode de vie après leur départ à la retraite.

Cet article soutient que la grand-parentalité est un lieu clé pour explorer les relations entre la première génération d’enfants uniques en Chine et leurs parents, révélant ainsi le changement social relatif aux obligations familiales et à l’individualisation. La grand-parentalité est un phénomène très répandu en Chine. Des statistiques récentes montrent que 60 à 70 % des enfants chinois âgés de moins de deux ans sont principalement pris en charge par leurs grands-parents, et 30 % sont exclusivement pris en charge par leurs grands-parents (Zhong et Peng 2020). La transition du socialisme d’État au socialisme de marché en Chine au début des années 1980 a entraîné la transformation du système de protection sociale, l’État renonçant au rôle de fournisseur au profit de celui de facilitateur de la protection sociale, ce qui a eu pour effet d’inciter progressivement la population à compter sur elle-même, sur la famille ou sur des services marchands pour répondre à ses besoins en matière de reproduction sociale (Lin et Nguyen 2021). Le désengagement de l’État des offres de services de garderie est également manifeste du fait du démantèlement des dispositifs de garde d’enfants mis en place par les unités de travail dans les zones urbaines et la réduction de ceux financés par les fonds publics, ce qui contraint la population à résoudre par elle-même la question de la garde des enfants (Zhang et Maclean 2012 ; Du et Dong 2013) : le plus souvent, ce sont les grands-parents qui assument la plus grande partie des tâches parentales pour leurs enfants.

Un nombre croissant de travaux de recherche prend pour principal objet d’étude le phénomène très répandu de la grand-parentalité en Chine rurale et urbaine (Silverstein et Cong 2013 ; Qi 2018 ; Peng 2020 ; Zhang 2020). Toutefois, nombre de ces études prennent en compte le point de vue d’une seule génération concernant la grand-parentalité, ce qui empêche de bien comprendre la façon dont le rôle de grands-parents est négocié entre deux générations, ainsi que les nombreuses divergences et incohérences entre leurs approches. Fondé sur des données qualitatives collectées entre 2015 et 2016 qui comprennent des entretiens avec 30 familles composées d’enfants uniques (en particulier des couples dont les conjoints sont des enfants uniques et leurs parents) et des observations des participants de la ville de Tianjin, cet article comble cette lacune en s’inscrivant dans une perspective bigénérationnelle de la grand-parentalité qui reflète les positions des générations des parents et des grands-parents. Plus précisément, il pose les questions suivantes : comment la garde des enfants est-elle négociée entre les couples formés d’enfants uniques et leurs parents ? Qui prend en charge l’essentiel de la garde des enfants ? Quelles sont les tensions inhérentes à la négociation des responsabilités en matière de garde d’enfants, et comment les membres de la famille mettent-ils à profit l’évolution des valeurs liées aux obligations familiales pour négocier la garde d’enfants dans un contexte intergénérationnel ? Au lieu de donner la priorité au point de vue d’une seule génération, cet article accorde une importance égale aux voix des couples et de leurs parents, même lorsque les deux générations campent sur des positions radicalement différentes. Nous pensons que les visions divergentes des couples formés d’enfants uniques et de leurs parents mettent en relief la complexité de la négociation entre les deux générations s’agissant de grand-parentalité. Plus important encore, les points de vue qu’ils font prévaloir sont largement façonnés par des différences générationnelles relatives à des contextes sociaux et culturels spécifiques. En prenant la grand-parentalité comme prisme pour mieux comprendre cette négociation intergénérationnelle, cet article vise à offrir une interprétation critique de la thèse de l’individualisation (Beck et Beck-Gernsheim 2002 ; Yan 2003, 2010 ; Wang et Nehring 2014 ; Barbalet 2016), et à contribuer au dialogue en cours sur l’individualisation et la transformation de la famille (Yan 2016, 2021) dans la Chine contemporaine. Éducation des enfants dans un contexte intergénérationnel, individualisation et changement social Au cours de ces dix dernières années, un nombre croissant de travaux ont eu pour thème l’émergence d’une nouvelle forme de grand-parentalité en Chine. En raison de l’absence d’un système public de garde d’enfants et du manque de garderies privées abordables et fiables, les grands-parents participent dans une très large majorité à la prise en charge de leurs petits-enfants, tant en Chine rurale qu’urbaine (Chen, Liu et Mair 2011 ; Liu 2017 ; Qi 2018 ; Zhang 2020 ; Zhong et Peng 2020). Leur degré d’implication est particulièrement notable, car la plupart d’entre eux passent beaucoup de temps avec leurs petits-enfants, ce qui représente une charge de travail considérable (Chen, Liu et Mair 2011). La grand-parentalité dans le contexte de l’exode rural est largement étudiée dans la recherche académique, qu’il s’agisse des grands-parents qui prennent soin des « enfants laissés au pays » (liushou ertong 留守兒童) par les travailleurs migrants dans les zones rurales (Silverstein, Cong et Li 2006) ou des « grands-parents flottants » (laopiao 老漂) qui rejoignent les couples de migrants dans les zones urbaines pour s’occuper de leurs petits-enfants (Qi 2018 ; Peng 2020 ; Zhang 2020). Cet article s’intéresse principalement à la grand-parentalité en dehors du contexte de la migration interne, car il examine en particulier la manière dont les familles locales, composées d’enfants uniques, négocient la grand-parentalité dans la municipalité de Tianjin. La littérature existante vise à appréhender la grand-parentalité du point de vue des obligations et des normes familiales (Chen, Liu et Mair 2011 ; Qi 2018), de la division genrée du travail (Zhong et Peng 2020), de la réciprocité intergénérationnelle (Goh, Tsang et Chokkanathan 2016), de l’expérience de la vieillesse chez les personnes âgées (Zhang 2020) et de la signification émotionnelle et symbolique des relations intergénérationnelles (Qi 2018). En particulier, la théorie de l’échange social ou la réciprocité sont des thèmes dominants dans cette littérature : les grands-parents assument la garde de leurs petits-enfants dans l’espoir d’être récompensés par leurs enfants dans une période ultérieure de leur vie, notamment sous la forme d’une prise en charge lors de leurs vieux jours (Goh, Tsang et Chokkanathan 2016 ; Peng 2020). Des études récentes soulignent également l’importance des « aspects émotionnels et symboliques des liens intergénérationnels » qui facilitent la grand-parentalité, et le fait que les grands-parents peuvent être motivés par l’affection qu’ils portent à leurs petits-enfants, s’occupant ainsi d’eux sans attente de réciprocité (Qi 2018 : 763). Cet article contribue à enrichir la littérature existante sur la grand-parentalité en mettant en lumière la façon dont celle-ci est devenue un lieu clé pour la négociation intergénérationnelle, laquelle est fortement déterminée par les différentes expériences et valeurs de générations distinctes. Avec la politique de l’enfant unique à la fin des années 1970, la famille à enfant unique est devenue un type de famille courant en Chine urbaine. La première génération d’enfants uniques auxquels s’intéresse cette recherche est composée d’individus qui ont en majorité vu le jour dans les années 1980 (baling hou 80後,parfois traduit en « post-1980 ») et étaient pour la plupart trentenaires au moment de cette étude ; leurs parents sont généralement nés dans les années 1950 et 1960 et étaient donc quinquagénaires voire sexagénaires dans les années 2010. Cette première génération d’enfants uniques a grandi dans un contexte historique totalement différent de celui de leurs parents : contrairement à ces derniers, ils ont rarement été influencés par les idées fondées sur la primauté du collectif. Ils sont devenus adultes à une époque où l’individualisation se dessinait parallèlement à des transformations sociales rapides (Yan 2003). Cet article soutient que la première génération d’enfants uniques et leurs parents présentent différents degrés d’individualisation, ce qui s’avère déterminant en termes de négociations et d’attentes pour le partage de la garde des enfants. Comme Yan (2010) l’indique à juste titre, l’individualisation ne s’apparente pas exactement à l’individualisme. L’individualisme est un terme utilisé pour décrire un processus par lequel un individu devient indépendant et autonome, désolidarisé des catégories sociales existantes, tandis que l’individualisation illustre une relation différente que l’individu entretient avec la société (Beck 1992). Au lieu d’isoler, l’individualisation conduit les gens à prêter davantage attention à leurs interactions avec les autres. Comme l’individu s’affranchit du système, il devra, avant de prendre une décision, négocier, transiger et tenter d’obtenir le soutien des autres afin d’atteindre son objectif (Beck et Beck-Gernsheim 2002). Par conséquent, l’individualisation ne crée pas nécessairement une société « égoïste » : elle incite au contraire l’individu à se centrer sur lui-même, et peut également permettre de cultiver des principes moraux altruistes. En tant qu’individu, on ne cesse pas automatiquement de se préoccuper des autres. En fait, vivre dans une société fortement individualisée exige d’une personne qu’elle ait un ancrage social, une conduite rationnelle et qu’elle se soucie des autres afin de les prendre en charge et d’organiser leur propre vie (ibid.). Si la société chinoise évolue assurément vers un degré plus élevé d’individualisation qui se manifeste par l’émancipation de l’individu et le déclin du familialisme (Yan 2003, 2010), l’individualisation demeure en Chine une aspiration plutôt qu’un objectif atteint, car l’État continue de jouer un rôle décisif dans le façonnement de la vie privée de la population (Wang et Nehring 2014). Un exemple pertinent est la façon dont les institutions mises en place par l’État telles que le hukou (户口, le système d'enregistrement des ménages) façonnent profondément les pratiques de rencontre des jeunes à Pékin (ibid.).), Malgré l’influence persistante de l’État, la manière dont l’individualisation modèle les relations familiales en Chine, en particulier les relations intergénérationnelles, donne lieu à des débats. Les travaux antérieurs de Yan sur l’individualisation et la famille chinoise dressent un tableau plutôt sombre où l’individualisation conduit au déclin du comportement moral et à la désintégration du lien familial (2003, 2010). Toutefois, ses travaux plus récents mettent en évidence le renforcement de liens intergénérationnels et l’importance de l’interdépendance entre les générations, ce qu’il nomme le « familialisme descendant » ou « néo-familialisme », qui démontre la continuité de l’individualisation de la famille chinoise, plutôt qu’une inversion de tendance (2016, 2021). En proposant le prisme d’« intergénérationnalité post-patriarcale », il nous invite à acquérir une compréhension plus nuancée des interactions intergénérationnelles alors que la domination de la génération la plus âgée prend fin et que les parents et grands-parents consacrent amour, attention et soins à l’épanouissement des enfants (2021). Le néo-familialisme illustre également bien la délicate négociation entre la priorité accordée aux intérêts de la famille ou à la recherche du bonheur individuel, et la façon dont les individus cherchent à accéder à leur propre bonheur en privilégiant le bien-être collectif de la famille (ibid. : 15). Ces éléments nouveaux sur l’individualisation et la famille chinoise montrent la nécessité de progresser dans la compréhension de ce processus évolutif à travers un prisme multigénérationnel. Ainsi, cet article a pour objectif de contribuer à ce dialogue permanent en examinant la négociation intergénérationnelle autour de la grand-parentalité entre la première génération d’enfants uniques et leurs parents dans la municipalité de Tianjin. Méthodologie Cet article s’appuie sur des données qualitatives que Lin Qing (la première auteure) a collectées entre 2015 et 2016 à Tianjin, ville largement représentative des grandes villes chinoises. Tianjin est l’une des quatre municipalités directement administrées par le gouvernement central et a accueilli plutôt favorablement la politique de planification familiale (Hou 2004). La municipalité a mis en œuvre de manière efficace et rigoureuse les politiques nationales de planification familiale, et le taux de natalité de la ville a connu des changements similaires à ceux de l’ensemble du pays entre 1978 et 2015. Le sujet de la recherche est constitué de deux générations : la première génération d’enfants uniques nés dans le cadre de la politique de planification familiale et la génération de leurs parents. Trente familles dont les conjoints sont enfants uniques composent l’échantillon de recherche, et quatre membres de chaque famille (les conjoints, un parent du fils unique et un parent de la fille unique) ont été interrogés. Ainsi, 120 enquêtés au total nous ont accordé un entretien. Ces 30 familles ont été sélectionnées aléatoirement dans trois grands complexes résidentiels, dont un quartier compact relativement ancien dans le district de Nankai, un lotissement résidentiel destiné principalement au personnel des écoles secondaires et à leurs familles dans le district de Hexi, et une résidence sécurisée haut de gamme dans le district de Heping. Ces trois complexes d’habitation ont été choisis parce qu’ils regroupent des résidents issus de divers milieux socioéconomiques et que l’enquêteur y disposait de réseaux personnels facilitant l’accès initial. À la suite du premier échantillonnage de convenance, des enquêtés ont été recrutés selon la méthode dite « boule de neige » de constitution d’un échantillon dans le but de garantir dans la mesure du possible la diversité de celui-ci. Parmi eux, 33 % des enquêtés considèrent subjectivement qu’ils ont un statut socioéconomique élevé, 48 % un statut socioéconomique moyen, et 19 % un statut socioéconomique bas. 59 % des enquêtés sont des femmes, car davantage de grands-mères ont participé aux entretiens. Dans huit des 30 foyers, les grands-parents et leurs enfants vivent ensemble. Tous les enquêtés ont reçu des fiches d’information avant l’entretien. Chacun d’entre eux a été interrogé en face à face et séparément, ce qui a contribué à une plus grande sincérité et à une participation plus active à l’entretien, puisque les réponses des enquêtés n’étaient pas influencées par celles des autres personnes ou par leur présence. Les entretiens ont généralement duré entre une et deux heures, en fonction de ce que l’enquêté consentait à confier. Chacun d’entre eux était assuré que ses propos ne seraient pas répétés à d’autres personnes, en particulier aux membres de sa famille. Tous les entretiens ont été menés et transcrits en chinois. Des pseudonymes sont utilisés tout au long de cet article pour désigner les enquêtés. Les données à caractère personnel, telles que les adresses de domicile ou de lieu de travail, ont été supprimées. Enfin, nous avons procédé à une analyse thématique pour examiner les données qualitatives, et utilisé le logiciel NVivo pour stocker et coder les transcriptions. La grand-parentalité : une option naturalisée pour la garde des enfants Cette recherche révèle tout d’abord que la grand-parentalité est largement répandue au sein des familles interrogées. Tous les couples formés d’enfants uniques interrogés sont tributaires dans une certaine mesure de leurs parents ou beaux-parents pour la garde des enfants. Certains grands-parents vivent avec leurs enfants et assument la plupart des tâches liées à la garde, tandis que les membres de la belle famille, dont les grands-parents, se relaient pour prêter assistance. Selon la littérature existante, ce sont les grands-mères qui prennent en charge les enfants la majeure partie du temps (Zhong et Peng 2020). Plus important, la grand-parentalité semble être un choix normatif pour de nombreuses familles, car les jeunes couples la considèrent comme un choix naturel lorsqu’il s’agit d’organiser la garde des enfants. Certains grands-parents, tant du côté maternel que paternel, semblent en outre partager un sentiment de responsabilité à l’égard de leurs petits-enfants. Parfois, l’arrivée d’un second enfant complique davantage la situation, car les grands-parents des deux branches doivent négocier la manière la plus « équitable » d’exercer la grand-parentalité. Voici un exemple de la façon dont un couple formé d’enfants uniques considère le partage de la garde des enfants avec leurs parents. Lihua et M. Yao travaillent tous deux à temps plein. Leur première fille a été élevée par Mei, la mère de Lihua, laquelle vient de mettre au monde une seconde fille. Contrairement à leur premier enfant, leur plus jeune fille est prise en charge par Juan, la mère de M. Yao. Cet arrangement convient tout à fait à la mère de Lihua : Avant la naissance de notre seconde petite-fille, nous avons conclu un accord avec ma fille selon lequel ses beaux-parents rempliraient également leur rôle de grands-parents. Comme nous avions élevé leur premier enfant, c’est maintenant à eux [les grands-parents paternels] de s’occuper du second. Après tout, nous sommes gagnants avec cet accord. Nous avons commencé à élever notre petite-fille aînée il y a six ans lorsque nous étions encore dynamiques et en bonne santé, et nous pouvons donc profiter d’une vie plus tranquille aujourd’hui. Vous savez, ce n’est pas facile de s’occuper d’enfants, alors nous laissons leurs autres grands-parents se charger d’eux cette fois. Même si je continue d’emmener Lanlan [première petite-fille] à l’école, je me sens plus détendue et j’ai beaucoup plus de temps pour profiter de la vie. Cet extrait montre que Mei, la mère de Lihua, considère la grand-parentalité comme une responsabilité naturelle pour les grands-parents maternels et paternels. S’étant acquittée de son « obligation » d’aider à élever son premier petit-enfant, elle estime désormais qu’il incombe aux grands-parents paternels d’assumer la responsabilité principale de la prise en charge du second. Mais comment ont-ils eu la « chance » de s’occuper de la petite-fille aînée et de prendre leur « retraite » à la naissance de la seconde ? L’entretien avec Lihua révèle certaines des négociations qui ont conduit à ces dispositions : Mes beaux-parents ne parlent pas le mandarin, ce qui m’inquiète pour l’apprentissage de la langue et la prononciation de ma fille. Et ce ne sont pas des gens instruits, c’est là une autre raison pour laquelle je ne souhaitais pas qu’ils s’occupent d’elle à l’époque. De plus, je pense qu’il est beaucoup plus facile de négocier avec mes propres parents, c’est pourquoi je leur ai demandé de m’aider à m’occuper de ma fille aînée. Élever un enfant exige un investissement important. Comme mes parents ne sont plus en très bonne santé, je pense qu’il est temps que mes beaux-parents prennent la relève. Puisque mon mari et moi sommes des enfants uniques, il n’est pas juste que mes parents s’occupent de nos deux enfants. Selon cet extrait, Lihua pense qu’il est juste que ses parents s’occupent du premier enfant et que ses beaux-parents assument la responsabilité principale du second enfant. Les inquiétudes qui l’ont poussée à ne pas demander l’aide de ses beaux-parents à la naissance de son premier enfant semblent s’être dissipées à la naissance de sa seconde fille. Lihua considère ses beaux-parents comme une solution alternative, d’autant plus que ses parents ne sont pas en bonne santé. De plus, elle n’envisage pas d’élever seule son second enfant, car elle estime qu’il revient aux grands-parents de s’occuper de leurs petits-enfants. Si Lihua et sa mère semblent relativement satisfaites des dispositions prises pour la garde des enfants, Juan, la mère de M. Yao, ne se réjouit pas vraiment d’être chargée de s’occuper de son second petit-enfant : Je consacre aujourd’hui presque tout mon temps à ma seconde petite-fille. Contrairement à autrefois, il n’y a plus de crèche sur le lieu de travail, on ne peut donc plus emmener ses enfants au bureau. Tout ce qui concerne la garde des enfants doit être coordonné désormais au sein de la famille. Lorsque notre première petite-fille est née, j’ai demandé à mon fils s’il souhaitait que je m’occupe d’elle. Il m’a répondu que c’était une tâche fatigante et que c’est sa belle-mère qui se chargerait de l’enfant le plus souvent. Honnêtement, nous étions heureux d’entendre cela. Depuis, sa belle-mère est venue vivre avec eux. À l’époque, je pensais avoir échappé à cette contrainte, et j’allais parfois les aider à cuisiner. Mais ma belle-fille était trop exigeante, elle me demandait de parler le mandarin à ma petite-fille. Or, je parle le dialecte de Tianjin depuis toujours, et je me suis donc sentie un peu gênée chez eux. Aujourd’hui, son grand-père et moi nous occupons de notre petite-fille cadette quasiment à temps complet. Le jeune couple vit dans son propre logement et nous confie leur plus jeune fille durant la semaine. Ils viennent la chercher et l’emmènent chez eux pour le week-end, puis nous la ramènent le dimanche, dans l’après-midi ou le soir. Très franchement, j’ai parfois l’impression que leur fille est née pour nous [rires]. Ils ont une vie confortable et agréable, mais mon mari et moi devons nous occuper de l’enfant… Mais moins il y a de problèmes, mieux c’est… Si je leur en parlais, ils considéreraient que je me plains. Et je ne pourrai compter que sur mon fils unique à l’avenir. Après tout, nous n’avons pas beaucoup aidé pour le premier enfant et je ne veux pas que la famille de ma belle-fille nous fasse des reproches concernant la garde des enfants. Par conséquent, je ferai tout ce qu’ils me demanderont maintenant. Ce mode de garde contraignant est devenu un fardeau que la mère du fils unique se sent obligée de continuer à assumer. Les remarques de Juan révèlent également comment sa conception de la garde d’enfants est façonnée par l’expérience propre à sa génération en matière de travail et d’éducation des enfants, dans un contexte social et culturel spécifique. Comme elle l’a mentionné avec un brin de nostalgie au cours de l’entretien, pour sa génération, la façon d’éduquer les enfants a été profondément déterminée par le système socialiste d’unité de travail (danwei 單位), laquelle fournissait à ses membres « une protection sociale complète et des services sociaux », y compris pour la garde des enfants (Bray 2005 : 4). Elle se souvient que l’éducation des enfants était beaucoup plus facile dans les années 1980 et 1990. À cette époque, un nombre croissant de femmes étaient entrées dans la vie active et de nombreuses entreprises avaient créé des jardins d’enfants pour les enfants de leur personnel : emmener les enfants au travail faisait partie d’une routine habituelle pour de nombreux travailleurs industriels urbains. Cependant, ce dispositif a progressivement disparu vers la fin du siècle dernier et, contrairement au système de protection sociale des unités de travail, les employeurs ne sont plus tenus d’installer des crèches pour les enfants de leurs employés. C’est ainsi que la lourde charge de la mise en place d’un service de garderie est de plus en plus souvent confiée à une société extérieure depuis que la Chine a abandonné le système de santé collectiviste pour se tourner vers la marchandisation (Du et Dong 2013). Le gouvernement chinois n’ayant pas encore élaboré de politiques et de mesures systématiques et opérationnelles pour soutenir les familles dans ce domaine, en particulier les familles à double revenu qui s’efforcent de concilier travail et garde des enfants (ibid.), les grands-parents semblent être la solution la plus appropriée, et parfois la seule option, pour la prise en charge des enfants. Bien qu’avec réticence, Juan a accepté la mission de garde d’enfants et dissimule son mécontentement auprès du jeune couple. Elle a en outre mentionné l’importance de maintenir une bonne relation avec eux en prenant en considération le soutien dont elle aura besoin à l’avenir. Cette préoccupation pour les soins aux personnes âgées est partagée par nos enquêtés, car le recul de la prise en charge de l’État pour cette catégorie d’âge signifie que les familles assument la plus grande responsabilité à la fois pour la garde d’enfants, mais aussi pour les soins aux personnes âgées (Shang et Wu 2011). Son fils, M. Yao, fait toutefois valoir un autre point de vue sur les modalités de garde au sein de sa famille : Nous sommes trop pris pour nous occuper de nos enfants. Lihua travaille dans une société d’investissement étrangère, et je suis aussi absorbé par mon travail. Ma belle-mère a clairement proposé que notre deuxième enfant soit pris en charge par mes parents. Nous avons donc confié notre seconde fille à ses grands-parents paternels. Heureusement, mes parents sont à la retraite et je pense que la garde de l’enfant est un bon moyen pour eux de tuer le temps. Si les deux grands-mères mesurent à quel point la grand-parentalité va de pair avec une lourde charge de travail, M. Yao semble minimiser le travail considérable qu’implique le rôle de grands-parents, car il le considère comme un moyen pour ses parents de « tuer le temps ». Ce qui est frappant, c’est que Lihua et M. Yao estiment tous deux qu’il va de soi que leurs parents assument la prise en charge de leurs enfants, ce qui donne à penser que le concept de parentalité des jeunes parents est en pleine mutation. À la faveur de l’augmentation de la conscience de soi et de l’individualisme, la norme traditionnelle chinoise de piété filiale a progressivement évolué (Yan 2003). Ces données montrent que les jeunes couples formés d’enfants uniques semblent aspirer de plus en plus à la liberté tout en recherchant l’épanouissement personnel, objectifs qu’ils peuvent atteindre en tirant pleinement parti du sens du devoir de leurs parents envers leurs enfants et petits-enfants. De leur côté, les grands-parents, inquiets pour leurs vieux jours, se voient contraints de s’occuper de leurs petits-enfants dans l’espoir que leurs enfants leur rendront la pareille par la suite. Les observations de la mère de M. Yao révèlent la façon dont les expériences des différentes générations orientent leur manière de concevoir la garde des enfants. En outre, le manque de soutien de l’État contraint la population à recourir à des initiatives individuelles pour résoudre le problème, qu’il s’agisse de la prise en charge des enfants ou des personnes âgées, même si tous les grands-parents ne sont pas disposés à accepter de tels arrangements par dévouement désintéressé envers la famille.

Grands-parents : désintéressement ou autre degré d’individualisation ?

Si de nombreux enquêtés ayant participé à cette étude, y compris les couples formés d’enfants uniques et leurs parents, « naturalisent » l’idée qu’il incombe aux grands-parents d’élever leurs petits-enfants, cela ne signifie pas que tous les grands-parents souscrivent sans réserve à ces idées et pratiques. Comme les travaux existants le montrent, les grands-parents ont une attitude ambivalente vis-à-vis de la garde d’enfants et recourent à différentes stratégies pour négocier les responsabilités qui y sont liées, faisant preuve d’agentivité face à des situations inédites (Qi 2018 ; Zhang 2020). Par ailleurs, notre étude démontre que la génération des grands-parents témoigne d’une tendance à l’individualisation, puisqu’ils donnent la priorité à leurs besoins individuels plutôt qu’aux obligations familiales lors des négociations relatives à l’éducation des enfants dans un cadre intergénérationnel. Certains chercheurs pensent qu’en vertu d’une notion profondément ancrée dans l’éthique familiale, les personnes âgées en Chine considèrent qu’il est idéal pour elles d’être responsables au premier chef de la prise en charge de leurs petits-enfants (Goh et Kuczynski 2010). Sous l’influence de cette tradition, la garde des petits-enfants est pour elles synonyme d’une famille élargie et de la continuité du clan et, par conséquent, elles se forgent progressivement un nouvel esprit de dévouement envers leurs petits-enfants, mais aussi envers leurs enfants (Chen, Liu et Mair 2011). Cette littérature semble indiquer que les grands-parents proposent d’assumer les responsabilités inhérentes à la prise en charge de leurs petits-enfants en consacrant leurs dernières années aux étapes importantes de leur développement, ce qui constitue une source de joie et de paix pour elles (Song, Li et Li 2013 ; Young et Denson 2014). Toutefois, nos données remettent en cause cette vision simpliste de la prise en charge par les grands-parents, révélant à tout le moins que le « dévouement désintéressé » de ces derniers ne s’applique pas à toutes les familles d’enfants uniques. De fait, au sein de notre échantillon, de nombreux grands-parents ne considèrent pas qu’il soit de leur devoir ou de leur responsabilité d’élever leurs petits-enfants et certains d’entre eux donnent même à entendre que la garde leur est imposée par leurs enfants. Ainsi, lorsqu’il a été demandé à M. Xiong et à sa femme de s’occuper de leur petit-fils, il a élaboré un plan lui permettant de refuser la demande de son fils. Ancien dirigeant d’entreprise, M. Xiong percevait chaque mois une confortable pension de retraite. Malgré cela, il a cherché un emploi à temps partiel après s’être occupé de son petit-fils pendant quelques mois. Au cours de l’entretien, il a expliqué les raisons pour lesquelles il a choisi de retravailler après l’âge de la retraite : Après la naissance de mon petit-fils, ma femme est allée s’installer chez eux, s’occupant chaque jour de cuisiner, laver les vêtements et nettoyer la maison. Lorsque j’ai pris ma retraite, notre petit-fils d’un an est venu ici pour vivre avec nous. C’était une petite peste, de sorte que nous n’avions aucun moment de calme. Nous aurions pu endurer quelques heures de garde chaque jour, mais je ne pouvais vraiment pas le supporter tout le temps… Maintenant, je préfère aller travailler plutôt que de rester à la maison pour m’occuper de mon petit-fils. Ma femme était elle aussi totalement épuisée, et elle n’est pas en bonne santé. Je ne pense pas qu’elle aurait pu faire la cuisine et les autres tâches ménagères pendant une période prolongée. Personnellement, je ne suis donc pas d’accord pour que nous nous occupions seuls de notre petit-fils. Nous sommes âgés maintenant et nous devons profiter de nos vieux jours. Ma femme me demande toujours de l’emmener en voyage quand nous aurons le temps. Mais comment pouvons-nous avoir du temps si nous devons nous occuper de l’enfant à plein temps ? S’ils souhaitent faire appel à une baby-sitter, nous pouvons payer son salaire, mais il est impossible de nous laisser l’enfant en permanence. Cela dit, vous savez, on doit éviter de refuser catégoriquement de s’occuper de notre petit-fils, car il semble que ce soit une tradition pour les grands-parents d’assumer cette tâche. J’ai donc dit à mon fils que, du fait de notre âge, nous avions l’intention d’acheter un nouvel appartement dans un immeuble avec ascenseur, et que je devais travailler afin d’augmenter nos revenus. C’est ainsi que mon petit-fils n’est plus resté avec nous toute la journée. Contrairement aux observations rapportées dans certains travaux (Song, Li et Li 2013 ; Young et Denson 2014), M. Xiong laisse entendre qu’il ne considérait pas la garde de son petit-fils comme une forme d’accomplissement de soi. Ce sont les difficultés de cette nouvelle tâche qui l’ont contraint à reprendre le travail. M. Xiong est relativement indépendant, et sa stratégie pour éviter la garde est unique dans notre échantillon. Il remet en question le fait d’être obligé de faire du baby-sitting et estime qu’il est en droit de profiter de sa vie pendant la retraite au lieu d’aider son fils en s’occupant de son petit-fils. Son fils, Jianguo, confie : Mon père n’a jamais participé aux travaux ménagers de toute sa vie. Avant, il était affairé, et après sa retraite, il a préféré continuer d’exercer une activité. Mon père est vraiment différent des autres grands-parents qui aiment rester avec leurs petits-enfants. Quand j’étais enfant, mes parents m’ont envoyé vivre avec mes grands-parents. Et je suis retourné vivre chez eux seulement quand je suis entré à l’école primaire. Peut-être qu’ils ne connaissaient pas les difficultés liées à la garde d’enfant uniquement parce qu’ils n’avaient jamais vécu cette expérience auparavant. Comme mon père reprend le travail et que ma mère n’est pas en bonne santé, je dois demander à mes beaux-parents de s’occuper davantage de l’enfant. Jianguo est en fait mécontent que son père se soustraie à la garde de son petit-fils. Il ressort de cet extrait qu’il estime que son père se doit de l’aider à élever son fils. Jianguo impute le fait que son père ne se consacre pas à la grand-parentalité comme il l’escomptait à ce qui s’est passé dans sa propre enfance. Il pense que son père ne peut pas comprendre les difficultés des jeunes couples qui travaillent et s’occupent des enfants en même temps parce qu’il a manqué à son devoir dans son enfance. À l’instar de la majorité des travailleurs urbains de cette époque, les parents de Jianguo, nés à la fin des années 1950, consacraient plus d’énergie à leur travail qu’à leurs enfants. Partant, un certain nombre d’entre eux envoyaient leurs enfants dans leur ville natale afin qu’ils soient pris en charge par des proches. Les parents accordaient alors beaucoup moins d’attention aux enfants, contrairement à la « parentalité intensive » qui est de mise en Chine depuis quelques années (Gu 2021). La plupart d’entre eux pensaient que leurs enfants grandiraient d’une façon ou d’une autre. Ils optaient donc pour d'autres options d’éducation plutôt que de consacrer du temps et de l’énergie à élever leur enfant. Il est intéressant de noter que dès lors que la première génération d’enfants uniques n’est pas en mesure de trouver un équilibre entre le travail et l’éducation des enfants, elle considère ses parents comme la meilleure option pour la garde des enfants, tout comme leurs parents dans le passé. En outre, ils attendent de leurs parents ce que Zhang (2020) nomme une « grand-parentalité intensive », ce qui non seulement ajoute à la lourde charge de travail des personnes âgées en tant que grands-parents, mais diffère aussi radicalement de leurs expériences antérieures en matière d’éducation des enfants. Si la majorité des parents de l’échantillon ont pris leur retraite, certains d’entre eux travaillent encore. Le Dr Gao, par exemple, dirige une clinique privée avec son mari à Cangzhou[2]. Leur fille et leur gendre sont tous deux médecins dans un grand hôpital de Tianjin. Le couple est très occupé par le travail, et assure parfois des gardes de nuit. Bien que les grands-parents paternels de l’enfant soient à la retraite, il a été demandé aux quatre grands-parents d’aller à Tianjin à la naissance de l’enfant pour prêter main forte. Le Dr Gao a exprimé son profond mécontentement à l’égard de cette requête : Je suis vraiment réticente à l’idée de rendre visite à ma petite-fille à Tianjin. Je dirige une clinique avec mon mari, et nous devons être présents chaque jour. Les grands-parents paternels sont à la retraite, pourquoi ne peuvent-ils pas aider davantage à la garde de l’enfant ? Chaque fois qu’ils s’en occupent pendant un mois, ils trouvent toutes sortes d’excuses pour rentrer chez eux, comme assister au mariage d’untel ou rendre visite à un parent hospitalisé. Quand ils quittent la maison de ma fille, elle est trop occupée pour s’occuper de tout. Elle a appris à ma petite-fille à m’appeler pour me dire à quel point je lui manque. Je sais ce que ma fille a en tête, alors je plaisante en disant à ma petite-fille qu’elle ne me manque pas. Honnêtement, elle est vraiment mignonne et intelligente, mais je ne suis pas non plus disposée à m’occuper d’elle à long terme. Ce n’est pas pratique de vivre avec eux loin de chez moi. De plus, il n’est pas réaliste d’acheter un bien immobilier à Tianjin où les prix sont trop élevés. Si nous y déménagions, toutes les tâches liées à la garde nous incomberaient. Lorsque nous y allons, nous devons fermer notre clinique… et quand nous y restons, nous dépensons beaucoup chaque jour pour les courses et pour gâter notre petite-fille, ce qui signifie que nous cessons de gagner de l’argent pour en dépenser. Les réticences du Dr Gao à se consacrer à la garde de l’enfant tiennent principalement au fait qu’elle travaille encore et qu’elle juge que les grands-parents retraités sont mieux placés pour prendre en charge l’enfant. En revanche, la mère du mari, Mme Zhao, pense différemment : Notre génération a rattrapé son retard en matière de régulation des naissances, et la plupart des familles n’ont donc qu’un seul enfant. Autrefois, les grands-mères paternelles (nainai 奶奶) s’occupaient souvent de leurs petits-enfants, car les belles-mères devaient s’occuper des enfants de leur fils. Aujourd’hui, nous n’avons tous qu’un seul enfant dans nos familles, et il semble assez normal que nous nous en occupions tous ensemble. Je sais que les parents de ma belle-fille dirigent toujours une clinique, mais l’enfant ne peut pas s’arrêter de grandir jusqu’à notre retraite. Et c’est aberrant de penser que tous les retraités sont censés rester chez eux pour s’occuper de leurs petits-enfants. On ne gagne jamais assez d’argent, mais ils doivent bien fermer boutique à un moment donné. Nous voudrions prendre en charge notre petite fille à tour de rôle avec eux. La grand-mère paternelle pense que les quatre grands-parents devraient s’occuper ensemble de leur petite-fille, tandis que la grand-mère maternelle est d’avis que ceux qui ont le temps devraient assumer davantage de responsabilités. Dans ce cas précis, en tant que principales responsables de la prise en charge de l’enfant, aucune des deux grands-mères ne considère qu’il est de leur devoir de s’occuper de leur petite-fille. Cela soulève des questions sur la façon dont les enfants perçoivent l’importance que leurs parents attachent à la garde de leurs petits-enfants. La fille du Dr Gao, Zhang Yuan, explique : Avant notre mariage, mon mari et moi pensions que nous ne pourrions pas mener de front famille et travail en raison de nos emplois chargés. Mais à l’époque, du fait que nous étions tous deux enfants uniques et que nos parents ne s’occuperaient donc pas d’autres enfants, nous supposions que ce ne serait pas un problème pour eux de nous aider à les prendre en charge à l’avenir. Aujourd’hui, les deux couples viennent à tour de rôle garder notre fille. Mais, vous savez, ma mère possède sa propre clinique et ne souhaite pas toujours venir ici, tandis que ma belle-mère trouve généralement des excuses pour rentrer chez elle au bout de quelques semaines. Mais notre fille est trop petite pour être laissée seule pour le moment, je dois donc faire de mon mieux pour contenter tout le monde. Je leur offre régulièrement de nouveaux vêtements et de nouvelles chaussures, et je les emmène parfois dîner dans de bons restaurants. Le monde a changé. [Soupir]. Je me souviens que lorsque j’étais enfant, mes grands-parents ont proposé de s’occuper de moi. Pourquoi les grands-parents ne veulent pas assurer la garde des enfants de nos jours, surtout lorsqu’ils sont encore en bonne santé ? Il est injuste qu’ils ne veuillent pas s’en occuper, mais attendent en revanche de leurs enfants qu’ils les soutiennent par la suite. La vie n’est facile pour personne. Il est insensé que les gens souhaitent uniquement profiter de leur vie sans tenir compte des sentiments des autres ou de la pression qu’ils subissent. Quand on est jeune, on s’évertue à concilier travail et garde d’enfant. Lorsque notre enfant grandira, nos parents seront âgés et nous devrons nous occuper d’eux. Chaque fois que j’y pense, je me sens épuisée d’avance. Quoi qu’il en soit, j’ai de la chance que ma fille puisse être prise en charge en permanence, et je comprends les préoccupations des grands-parents. Zhang Yuan a un emploi très prenant qui la contraint à s’en remettre à ses parents ou à ses beaux-parents pour la garde de sa fille, et elle estime que l’éducation des enfants est une responsabilité qui doit engager toute la famille. De fait, son affirmation selon laquelle « il est insensé que les gens souhaitent uniquement profiter de leur vie sans tenir compte des sentiments des autres ou de la pression qu’ils subissent » est une excuse qui justifie que ses parents et beaux-parents doivent assumer la garde de sa fille. Faire appel à la génération des parents comme solution à la garde des enfants et comme moyen de répondre aux exigences personnelles des couples formés d’enfants uniques est fréquent dans l’échantillon. Dans le cas présent, chaque membre de la famille envisage l’organisation de la garde de l’enfant en fonction de sa position et de ses intérêts personnels, ce qui montre la tendance à l’individualisation au sein de la première génération de familles d’enfants uniques. Ce cas démontre clairement que les individus font des choix et prennent des dispositions en fonction de leurs besoins individuels, plutôt que de donner la priorité à la famille ou d’être tenus par les responsabilités, la tradition et les obligations. Il en ressort qu’avec le développement de l’individualisation dans les familles urbaines contemporaines à enfant unique, la famille peut être un moyen ou un obstacle pour atteindre ses objectifs personnels. Ainsi, non seulement la génération d’enfants uniques montre-t-elle une tendance à l’individualisation, mais la génération des parents née dans les années 1950 et 1960 manifeste également une prise de conscience croissante des intérêts et du bien-être individuels. Toutefois, le degré d’individualisation diffère selon la génération, car la génération née dans les années 1950 et 1960 voit sa liberté d’action réduite par la grand-parentalité. Bien que le Dr Gao ne veuille pas quitter sa clinique située dans sa ville natale, elle se rend quand même à Tianjin et fait office de baby-sitter lorsque l’autre grand-mère quitte la ville. La grand-mère paternelle, Mme Zhao, souhaite mener une vie dynamique pendant sa retraite et ne pas être contrainte de rester chez elle, mais elle passe néanmoins beaucoup de temps avec sa petite-fille. Le fait de compter sur leurs enfants pour les prendre en charge dans le futur est l’une des principales raisons qui poussent la génération née dans les années 1950 et 1960 à exercer la grand-parentalité telle une contrepartie, de sorte que la génération des grands-parents progresse plus lentement que celle de leurs enfants sur la voie de l’individualisation. Cette négociation est en outre influencée par le genre. Faisant écho à des recherches antérieures (Zhong et Peng 2020), notre recherche révèle également un schéma établi selon lequel les mères et les grands-mères partagent de manière disproportionnée plus de responsabilités dans la garde d’enfant que les pères et les grands-pères. Certains pères de l’échantillon considèrent la garde des enfants comme un moyen pour leurs parents de « tuer le temps », tandis que les grands-pères ont tendance à chercher des moyens (par exemple en travaillant) d’échapper à la lourde charge de la garde, car ils continuent de penser que ce sont les grands-mères qui doivent principalement assumer la charge des enfants selon les normes de genre traditionnelles. Bien que la dimension genrée de la grand-parentalité - qui mérite un article à part entière - ne constitue pas l’objet principal de cet article, il importe de noter que les mères et les grands-mères jouent un rôle disproportionné dans la prise en charge de leur(s) enfant(s) et petit(s)-enfant(s). Aussi, les conflits qui surviennent au sujet de l’éducation des enfants se produisent plus fréquemment entre mères et grands-mères, comme nous le mettrons en évidence dans la partie suivante.

Conflits et interdépendance

De nombreuses recherches existantes mettent en lumière les contradictions et les conflits inhérents à l’éducation des enfants dans un contexte intergénérationnel, en particulier lorsque les deux générations tendent à avoir des vues divergentes sur l’exercice de la parentalité (Xiao 2016 ; Zhong et Peng 2020). Ces conflits sont également manifestes dans notre recherche. Si de nombreux enquêtés n’ont pas exprimé leurs plaintes de manière directe, d’autres se sont confiés sans détour à la chercheure. Par exemple, la mère de Longlong, Yong Mei, a précisé à quel point les conceptions différentes des deux générations sur l’éducation avaient engendré des tensions dans sa relation avec sa belle-mère : Ils [les beaux-parents] me demandent toujours de m’occuper de mon enfant selon leurs anciennes méthodes – désuètes. Ils pensent que le lait maternisé n’est pas aussi bon que la farine de riz qu’ils préparent eux-mêmes. Ils croient aussi que les couches ne laissent pas respirer la peau du bébé, alors ils ne s’en servent généralement pas. C’est terrible. Bien que de nombreux conflits opposant Yong Mei et sa belle-mère soient dus à leurs opinions différentes, cette dernière exprime son sentiment : Dans tous les cas, ne dites jamais que vous ne voulez pas vous occuper de votre petit-enfant. Vos enfants vous détesteront si vous le dites. Bien que l’on ait élevé nos enfants en faisant face à de nombreuses difficultés, et qu’on les a aimés quand ils étaient enfants, on ne pourra pas compter sur eux quand on sera âgé si on refuse de les aider quand ils affrontent des obstacles. Nous pour eux, eux pour nous. Le temps file, et nous arriverons inéluctablement au moment où nous serons trop âgés pour nous nourrir et nous mouvoir. La période où nous aurons besoin de leurs soins sera bien plus longue que celle où nous nous sommes occupés de nos petits-enfants. Il est beaucoup plus facile de s’occuper d’un enfant que d’un patient âgé, alité toute la journée. Si je ne choisis pas de m’occuper de mon petit-fils, ma belle-fille aura une raison de ne pas s’occuper de moi à l’avenir. Mon propre fils me rendra la pareille pour avoir participé à l’éducation de l’enfant, mais je doute fortement que ma belle-fille fasse de même. Nous apprenons à nous connaître depuis son mariage avec mon fils ; si je ne parviens pas à établir une bonne relation avec elle, je serai confrontée à une situation difficile dans le futur. Si des tensions se font jour en matière de garde d’enfant, certains parents de couples formés d’enfants uniques acceptent tout de même cette charge parce qu’ils ont le sentiment qu’ils doivent compter sur leurs enfants pour leur venir en aide quand ils auront atteint un certain âge. Dans cet extrait, la grand-mère craint de devoir faire face à une situation difficile au cours de sa vie future si elle ne parvient pas à instaurer une relation apaisée avec sa belle-fille aujourd’hui. Cela est d’autant plus vrai que la forme la plus répandue de soins aux personnes âgées dans la Chine contemporaine demeure la prise en charge dans un cadre familial, les fils et les belles-filles étant les principaux soignants (Shang et Wu 2011). Bien que cela puisse être interprété comme une vision instrumentale des relations, la dépendance mutuelle dans les familles composées d’enfants uniques montre que de tels couples sont tributaires de leurs parents pour l’éducation des enfants, mais que les parents s’en remettent également à leurs enfants pour leurs vieux jours. Quoique fermement attachée aux idées culturelles individualistes, la génération d’enfants uniques est plus dépendante de ses parents même si elle a atteint l’âge adulte. De fait, une expression populaire est apparue pour désigner la dépendance excessive des enfants envers leurs parents – génération parasite (ken lao 啃老) – étudiée dans la recherche académique (Liu 2017). Dans certains cas, les parents d’enfants uniques témoignent d’un fort désir de domination qui se manifeste dans les modalités de garde des enfants. Par exemple, la mère de Xiuyu est mécontente du fait que sa fille préfère chercher des conseils d’éducation en consultant Internet plutôt que de lui demander de l’aide. Dans le même temps, Xiuyu fait part de son désarroi vis-à-vis du fait que sa mère remette sans cesse en question son aptitude en matière d’éducation : Ma mère ne m’écoute pas et pense avoir raison tout le temps. Il est vrai qu’elle m’a élevée, mais il n’est pas vrai qu’elle n’a jamais fait d’erreurs. Pourquoi ne m’écoute-t-elle pas ? Comment pourrais-je nuire à mon propre fils ? Parfois, il est vraiment difficile de communiquer avec elle. Elle n’écoute pas ce que je dis, alors j’achète ce qu’elle ne veut pas que j’achète. Heureusement, c’est ma mère, et au pire, nous nous disputons. Mais je n’oserai jamais agir ainsi avec ma belle-mère. La négociation entre Xiuyu et sa mère est abordée dans les recherches actuelles consacrées au schéma « les mères enseignent, les grands-parents nourrissent » (yan mu ci zu 嚴母慈祖) proposé par Xiao (2016 : 5). Ce schéma désigne les relations de pouvoir entre les deux générations au niveau de l’éducation des enfants : les grands-parents apportent un soutien de poids en prenant en charge leurs petits-enfants, mais ils ne jouent qu’un rôle mineur dans la prise de décision. Cette dernière est généralement à la charge des jeunes mères, tandis que les grands-parents ont tendance à être marginalisés (ibid.). Dans nos données, les enfants uniques et leurs parents ou beaux-parents ont souvent des opinions différentes sur l’éducation des enfants. Pour ceux qui viennent de loin afin de s’occuper de leurs petits-enfants, il est gênant et perturbant de vivre chez leurs enfants et de dépendre économiquement d’eux temporairement. Certains grands-parents proposent leur aide avec enthousiasme, mais leurs tentatives sont parfois repoussées. Alors que les parents souhaitent partager leur savoir-faire en termes d’exercice de la parentalité, la jeune génération est profondément influencée par des conceptions plus récentes de l’éducation des enfants, et la plupart d’entre eux se sont forgé leurs propres connaissances en la matière. En tant qu’individus faisant partie d’une famille nucléaire indépendante, ils pensent que les deux générations sont censées être sur un pied d’égalité concernant les décisions relatives aux enfants. Par conséquent, ils n’acceptent généralement pas les méthodes « anciennes » et « dépassées » de leurs parents. En raison de ces contradictions et de ces conflits, quelques jeunes couples formés d’enfants uniques sont réticents à l’idée de renoncer à leurs responsabilités parentales. Certains d’entre eux sont persuadés qu’ils élèvent leur enfant en se fondant sur des recherches scientifiques et que le fait d’aller à l’encontre de l’opinion de leurs parents est la meilleure chose à faire pour leurs enfants. En revanche, leurs parents, qui ont le plus souvent occupé une position dominante au sein de la famille, sont contrariés par cette perte d’influence et ce mépris vis-à-vis de leur expérience en matière d’éducation.

Conclusion

Cet article apporte une contribution à la littérature émergente sur la grand-parentalité en Chine, car il considère celle-ci comme un lieu clé pour appréhender la négociation intergénérationnelle entre la première génération d’enfants uniques et leurs parents. Plutôt que de privilégier le point de vue d’une seule génération, cet article accorde une importance égale aux voix des deux générations, en soulignant leurs divergences, contradictions et positions parfois incompatibles sur l’éducation des enfants et les obligations familiales. Tout d’abord, il rend compte de la façon dont la grand-parentalité s’est de plus en plus développée, voire normalisée, en tant que meilleure option pour l’éducation des enfants, dans un contexte marqué par le manque d’aides publiques pour la garde des enfants. Nous soutenons par ailleurs que de nombreux grands-parents considèrent l’éducation des enfants comme une lourde charge au lieu de l’envisager sous l’angle du familialisme comme une obligation naturelle dont on doit s’acquitter. Certains d’entre eux, notamment les grands-pères, élaborent même des stratégies pour échapper à cet arrangement. Enfin, de nombreux grands-parents, en particulier les grands-mères, s’occupent néanmoins de leur(s) petit(s) enfant(s) malgré le mécontentement engendré par cette organisation et les conflits qui surgissent en raison des expériences et des attentes différentes des deux générations pour la garde d’enfants. En dépit de cette profonde ambivalence, ces positions contradictoires et ces conflits, les deux générations manifestent un fort sentiment d’interdépendance et de solidarité. En l’absence de soutien social, les familles deviennent « une entreprise commune et l’organisme d’aide sociale le plus fiable pour ses membres dans la Chine d’aujourd’hui » (Liu 2008 : 426). Lorsque parents et enfants sont fortement tributaires les uns des autres, que ce soit pour le soin aux personnes âgées ou la garde des enfants, l’individualisation demeure une aspiration plutôt qu’une réalité effective (Wang et Nehring 2014). Notre article fait écho aux travaux récents de Yan (2016, 2021) en montrant de quelle façon la croissance de l’individualisation va de pair avec la montée du néo-familialisme à travers lequel les individus « s’appuient sur le familialisme comme stratégie principale pour poursuivre à la fois le bonheur individuel et la prospérité de la famille à travers les efforts collectifs d’une communauté domestique multigénérationnelle » (2021 : 15). Toutefois, cet article va plus loin en démontrant que la tendance à l’individualisation s’observe dans une mesure différente selon qu’il s’agisse de la première génération d’enfants uniques ou de la génération de leurs parents. Le terme « génération » revêt ici une double signification, car il fait référence à la fois à la génération familiale et à la génération sociale, et ces deux dimensions se rejoignent clairement lorsqu’il s’agit de grand-parentalité. La première génération d’enfants uniques devenus adultes présente de nombreuses caractéristiques inhérentes à l’individualisation. Ils privilégient leurs propres intérêts aux dépens de ceux de leurs parents, cherchent à atteindre un niveau de vie matérielle supérieur au leur, préfèrent vivre de manière indépendante et laissent à leurs parents le soin de s’occuper de nombreuses questions difficiles, comme la garde des enfants. Les enfants uniques s’individualisent assez rapidement, alors même qu’ils constituent le groupe de personnes qui dépend le plus des parents. Ce phénomène semble paradoxal, mais il est étroitement lié au développement social en Chine. Ces changements et la réforme des politiques ont entraîné une forte pression, ce qui encourage la jeune génération à réclamer un soutien important en tirant pleinement parti des traditions et des normes de la vie familiale des Chinois. La génération d’enfants uniques ne cesse de faire valoir ses droits et de mettre l’accent sur ses intérêts personnels, de sorte qu’ils épuisent leurs parents dans de nombreuses circonstances. Toutefois, la génération des parents emprunte également la voie de l’individualisation, car elle évalue parfois ses propres avantages en premier lieu et n’accepte pas toujours de faire des concessions à ses enfants uniques devenus adultes. Bien que les parents de ces enfants uniques aient grandi à l’ère du collectivisme, ils se sont adaptés aux réformes sociales. Au cours de ces réformes, les individus de générations, genres et classes différents ont eu accès à des informations asymétriques, ce qui les a conduits à différents degrés d’individualisation. De manière générale, nos données provenant des entretiens montrent que les parents apportent plus d’aide à leurs enfants qu’ils n’en reçoivent de ces derniers, tandis qu’ils sont moins dépendants d’eux. Cela peut s’expliquer par le fait que les parents d’enfants uniques sont relativement jeunes et n’ont besoin que d’un soutien ponctuel de la part de leurs enfants. La réforme du système de protection sociale et l’insuffisance de services sociaux d’assistance aux personnes âgées ont également limité le développement de l’individualisation au sein de la génération des parents. Par conséquent, plutôt que de s’« affranchir » des systèmes sociaux existants tels que la famille, les individus modifient leurs modes de relation avec les autres « au sein des dispositifs des institutions et de l’organisation qui assurent leur existence sociale » (Barbalet 2016 : 11). Les individus ne vivent jamais complètement pour eux-mêmes. Bien qu’ils montrent une plus grande tendance à l’individualisation en Chine, les réalités pratiques les incitent à continuer de résoudre les problèmes au sein de la famille. Tout en poursuivant leur bien-être individuel, ils demeurent indéfectiblement liés, à l’instar des enfants uniques et de leurs parents dans cette recherche.
Traduit par Cécile Boussin

Remerciements

Les auteures souhaitent remercier Mary Holmes, Sophia Woodman, Gil Viry et Justine Rochot pour leurs commentaires sur les versions précédentes de cet article. Le temps de travail que Jingyu Mao a consacré pour mettre la touche finale à l’article est financé par le projet ERC WelfareStruggles (bourse n° 803614).
Les auteures ont contribué à parts égales à la rédaction de cet article.
Qing Lin est titulaire d’un doctorat en sociologie obtenu à l’Université d’Édimbourg. Ses recherches portent sur les relations intergénérationnelles, le genre, la famille et la vie intime. Université d’Édimbourg, Chrystal Macmillan Building, 15a George Square, EH8 9LD, Royaume-Uni (qinglin.uoe@outlook.com).
Jingyu Mao est titulaire d’un doctorat en sociologie obtenu à l’Université d’Édimbourg. Ses recherches portent sur le rapport entre migration et travail, le genre et l’ethnicité, l’intimité et les émotions. Elle est actuellement chercheure postdoctorale à la faculté de sociologie de l’Université de Bielefeld, Gebäude X B3-119, Universitätsstraße 25, 33615, Allemagne (jingyu.mao@uni-bielefeld.de).
Manuscrit reçu le 6 juillet 2021. Accepté le 7 mars 2022.
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[2] Ville-préfecture située dans la province du Hebei, à environ deux heures de route de Tianjin.