CRITIQUES DE LIVRES

Éditorial - Confiance et ville intelligente

Alistair Cole est professeur et directeur du département des études gouvernementales et internationales de l’Université baptiste de Hong Kong, 15 Baptist University Road, Kowloon Tong, Hong Kong (alistaircole@hkbu.edu.hk).

Émilie Tran est directrice des programmes transdisciplinaires de premier cycle, institut des études transdisciplinaires de l’Université baptiste de Hong Kong, 15 Baptist University Road, Kowloon Tong, Hong Kong (emilietran@hkbu.edu.hk).

Hong Kong, régulièrement classée comme l’une des principales villes intelligentes (smart cities) du monde, traverse une période de profonds changements[1]. Bien qu’elle soit encore fondamentalement façonnée par le principe « un pays, deux systèmes », Hong Kong est de plus en plus intégrée dans les logiques politiques (Bureau de liaison) et économiques (région de la Grande baie Guangdong-Hong Kong-Macao ou GBA pour Greater Bay Area) de la Chine continentale (Ho et Tran 2019). L’« approche dynamique zéro covid » nuit également de manière significative à l’image de Hong Kong en tant que « ville-monde de l’Asie », poussant les entreprises à s’implanter dans les villes qui sont revenues à un mode de vie normal, ainsi que des dizaines de milliers de résidents à quitter le territoire. Notre enquête à l’échelle du territoire, complétée par des entretiens, a permis d’analyser ces tendances néfastes, à un moment précis de l’histoire récente de la région administrative spéciale (RAS) de Hong Kong, à savoir la transformation du principe hybride « un pays, deux systèmes » et les politiques d’urgence de l’après-loi sur la sécurité nationale.

Au milieu de cette période de turbulences, en décembre 2020, le gouvernement de la RAS de Hong Kong a publié la deuxième édition du schéma directeur pour une ville intelligente, le Smart City Blueprint for Hong Kong 2.0[2]. La première édition du Smart City Blueprint for Hong Kong datait de décembre 2017 et présentait 76 initiatives, tandis que la seconde édition met en avant 130 propositions qui visent à améliorer et à étendre les mesures et services de gestion de la ville existants. Le schéma directeur fixe quatre missions principales : améliorer la qualité de vie, attirer les capitaux, promouvoir l’inclusion sociale des personnes âgées et rendre la ville plus respectueuse de l’environnement. Le thème – la ville intelligente – peut sembler périphérique par rapport aux changements actuels mentionnés dans le premier paragraphe. Il est pourtant central dans la revendication de légitimité particulière de l’administration de la RAS de Hong Kong tout au long de sa courte histoire, une revendication réaffirmée lors des événements de 2019-2020.

Dans cet éditorial, nous abordons la question centrale de ce dossier : pourquoi associer confiance et ville intelligente ? Identifiant des thèmes communs à travers les différents articles, nous concluons à l’intérêt d’interpréter la ville intelligente à travers le prisme de la confiance et de la méfiance, notamment comme point de départ pour envisager comment reconstruire la confiance qui, selon l’OCDE (2017), doit sous-tendre les politiques publiques et notamment les programmes de réforme plus ambitieux.

La ville intelligente : entre instrument technique et récit urbain

Le terme « smart city » a été utilisé dans différents contextes depuis les années 1990, lorsqu’il a été employé pour la première fois par Gibson, Kozmetsky et Smilor (1992) aux États-Unis pour décrire l’utilisation d’applications des technologies de l’information et de la communication (TIC) dans les infrastructures urbaines modernes. La ville intelligente présente de multiples facettes, et il n’existe pas de consensus sur ce qu’elle recouvre ni de définition standard du terme (Caragliu, Del Bo et Nijkamp 2011 ; Albino, Berardi et Dangelico 2015 ; Sharifi 2019).

La ville intelligente se situe quelque part entre un fait matériel et un récit urbain. Elle est avant tout matérielle, dans le sens où elle fait référence à des programmes politiques précis et à des infrastructures associées à la numérisation des services publics. Cette conception dominante est celle, par exemple, qui sous-tend le Smart City Blueprint du gouvernement de Hong Kong. La plupart des définitions font référence aux technologies de l’information et de la communication (Nam et Pardo 2011 ; Cocchia 2014 ; Albino, Berardi et Dangelico 2015 ; Camero et Alba 2019 ; Sharifi 2019 ; Patrão, Moura et Almeida 2020). Les universitaires et les parties prenantes ont aussi commencé à identifier et à aborder l’importance des personnes, plaçant ainsi les citoyens, la qualité de vie, la durabilité environnementale et la valeur humaine dans le concept de ville intelligente/société intelligente, en plus de la technologie pure (Nam et Pardo 2011 ; Dameri et Rosenthal-Sabroux 2014 ; Govada, Spruijt et Rodgers 2016). À la suite des travaux pionniers de l’Université de technologie de Vienne, il existe un accord général sur six dimensions de la ville intelligente : l’économie, l’environnement, la gouvernance, la vie, la mobilité et les personnes. Cette définition étendue qui englobe les éléments standards du concept de ville intelligente (Caragliu, Del Bo et Nijkamp 2011 ; Manville et al. 2014 ; Camero et Alba 2019) a été adoptée par la Commission européenne (Giffinger et al. 2007).

La ville intelligente est également un récit urbain (Patterson et Monroe 1998). L’intelligence est une vision de la ville, tout autant que la description d’un ensemble de programmes techniques (Cole et Payre 2016). Au niveau de la politique officielle du gouvernement de Hong Kong, la ville intelligente est présentée comme un ensemble de prouesses technologiques et promue comme un exercice de valorisation de la ville (Chan, Peters et Pikkemaat 2018). Selon cette définition, la ville intelligente est avant tout technologique. Les thuriféraires de ce concept décrivent les villes comme des processus techniques abstraits qui peuvent être optimisés à l’aide de capteurs, de données et d’algorithmes. La variante big data de la ville intelligente met l’accent en particulier sur la gouvernance intelligente en installant des capteurs pour la collecte de données afin d’administrer la société et d’améliorer les services municipaux (Cavada et al. 2014 ; Grenslitt 2020). Cette approche est résumée par la métaphore des « lunettes technologiques » de Green (2019) qui amèneraient à percevoir des décisions complexes, normatives et profondément politiques comme étant réductibles à des solutions techniques objectives. C’est une approche couramment adoptée par les décideurs politiques – dans notre cas, l’administration de la RAS. Cependant, cette vision purement technique soulève des questions majeures en matière de normes éthiques, de confiance et de transparence, qui sont abordées dans l’article de Kevin K. W. Ip et Kail Crystal C. Cheng.

La ville intelligente et durable est un cadre alternatif à celui purement axé sur la technologie. Les termes « intelligente » et/ou « durable » reflètent bien les débats internationaux plus larges sur la ville intelligente (Govada, Spruijt et Rogers 2016 ; Chan, Peters et Pikkemaat 2018 ; Sharifi 2019). Dans son travail sur la confiance et les transitions énergétiques intelligentes à Hong Kong, Mah (2022) décrit les transitions énergétiques comme un mélange de réalisations techniques et d’adhésion des citoyens par une association et une participation étroites. Le premier cas peut être illustré par l’entreprise énergétique China Light and Power (CLP) qui installe des compteurs intelligents pour tous ses clients afin d’encourager les économies d’énergie. La seconde est illustrée par la troisième phase du projet pilote de CLP, 2018-2025, qui prévoit l’adhésion d’environ 26 000 ménages à un programme d’adaptation à la demande. Toutefois, la vision principale (le Climate Action Plan 2030+ du gouvernement de la RAS de Hong Kong et l’objectif de neutralité carbone d’ici 2050) dépasse le cadre technologique étroit des mécanismes de mise en œuvre. Dans ce dossier, Darren Man-wai Cheung et al. opposent implicitement la forme de confiance locale, basée sur la proximité et l’implication des citoyens, qu’ils ont identifiée dans leur travail sur le district de Sai Kung à Hong Kong, et les attitudes beaucoup plus méfiantes à l’égard de l’intégration régionale dans la GBA. La montée en gamme peut présenter des avantages en termes d’économies d’échelle et d’intégration dans le réseau énergétique intelligent régional, mais soulève des problèmes majeurs de confiance dans le gouvernement et les fournisseurs.

La ville intelligente est un concept fondamentalement contesté, ouvert à des interprétations, des fondements épistémologiques et des méthodologies réflexives divergentes. Nous adoptons une interprétation de la ville intelligente qui couvre les dimensions matérielles et immatérielles, la première décrivant l’infrastructure et le système urbains tels que les bâtiments, les réseaux d’énergie, la mobilité et la gestion de l’eau, tandis que la seconde désigne les aspects culturels et sociaux tels que l’éducation, les innovations politiques, la gouvernance et l’inclusion sociale (Neirotti et al. 2014 ; Albino, Berardi et Dangelico 2015). Plutôt que de porter essentiellement sur un ensemble étroit de questions techniques, les débats sur la ville intelligente touchent au cœur de la sphère publique, car ils impliquent des interactions public-privé, un apprentissage transnational, des débats publics et des dilemmes éthiques : en somme, autant de questions relevant d’une enquête interdisciplinaire en sciences sociales.

Le récent développement des villes intelligentes en Europe (Julsrud et Krogstad 2020), aux États-Unis (Schmidt et Manley 2020) et en Chine (Li 2021), a attiré l’attention des chercheurs et du public sur les questions de confiance et de méfiance en tant que prismes fondamentaux pour comprendre l’acceptabilité des politiques publiques (Galdon-Clavell 2013). Les trois articles de ce dossier abordent chacun des éléments différents de ce débat : cartographier les attitudes et les types de confiance via les résultats d’une enquête (Alistair Cole et Émilie Tran), fournir une feuille de route éthique pour comparer diverses initiatives à Hong Kong (Ip et Cheng), et s’engager dans une analyse multiniveau de l’énergie intelligente, impliquant Hong Kong et la GBA (Cheung et al.).

Pourquoi la confiance et la ville intelligente ?

En mettant en lien la confiance et la ville intelligente, ce dossier s’intéresse à l’équité, à la transparence et à la neutralité des politiques publiques ; aux avantages perçus (connectivité) et aux dommages possibles (santé, transmission de données) des technologies numériques lorsqu’elle sont appliquées à la ville ; à l’accueil des fournisseurs de services de la ville intelligente (nationaux, étrangers, nouveaux acteurs du marché, intérêts établis) ; au rôle de la réglementation et du gouvernement ; aux conséquences des nouvelles technologies en matière de sécurité des données et au potentiel de nouvelles formes de confiance et d’engagement des citoyens. Ces questions de confiance sont appliquées à la ville intelligente en tant que forme de gouvernance hybride, en prenant Hong Kong comme point focal. Il n’existe pas d’hypothèses simples concernant la confiance et la gouvernance urbaine. Ce dossier propose d’aborder ces questions en combinant des analyses ancrées dans des traditions intellectuelles spécifiques : celles de l’opinion publique, des politiques publiques et de la philosophie politique.

La confiance est depuis longtemps considérée comme une composante essentielle de la vie sociale, économique et politique. Elle est aussi entendue comme un terme générique pour décrire les dynamiques qui ont lieu à différents niveaux d’analyse (interpersonnel, social et collectif), en relation avec des caractéristiques essentielles (honnêteté, bienveillance, compétence) et en association avec des concepts clés connexes tels que la confiance, la vulnérabilité, le risque et la communauté (Rousseau et al. 1998 ; Uslaner 2002 ; Newton 2007 ; Newton et Zmerli 2011 ; Stafford, Cole et Heinz 2022). Un certain nombre de thèmes communs et liés émergent de ces articles et soulignent la pertinence de la perspective de la confiance pour comprendre la ville intelligente. Nous nous concentrons sur cinq d’entre eux, car ils combinent chacun des niveaux d’analyse qui sont pertinents pour la plupart des écrits sur la confiance, avec des propriétés fondamentales adaptées à la technologie.

Premièrement, celle de la fiabilité (des acteurs, des fournisseurs, des résultats). La fiabilité fait référence à l’honnêteté, l’intégrité et la bienveillance et est considérée dans la littérature comme un critère adéquat pour ces trois dimensions (voir notamment Mayer, Davis et Schoorman 1995 : 717-20 ; Fisher, Van Heerde et Tucker 2010). C’est l’un des rares concepts pouvant couvrir les trois niveaux d’analyse de Newton et Zmerli (2011) (interpersonnel, social et institutionnel) et capturer des propriétés essentielles telles que l’honnêteté, la bienveillance et l’intégrité. Dans leur article, Cole et Tran traitent la fiabilité essentiellement comme une question concernant les fournisseurs, qu’ils soient publics (gouvernement de la RAS, autorités locales), privés (entreprises) ou hybrides. Cette confiance publique est également le sujet de l’article de Cheung et al. sur les fournisseurs d’énergie et les services publics dans la GBA. La confiance prend la forme d’une relation entre individus (via des liens interpersonnels) et, par extension, d’une relation avec des entités plus abstraites telles que la technologie (publique ou privée), les fournisseurs d’énergie et les institutions.

Les individus se sentent concernés par les questions de confiance dans les données et de compréhension de celles-ci. Le taux d’adoption des nouvelles technologies varie selon les différents segments de la société. L’intégration des nouvelles technologies dans la gestion et les opérations quotidiennes des services publics – un élément essentiel du développement des villes intelligentes – devient une tendance mondiale. Dans leur article, Cole et Tran analysent comment la confiance, la méfiance et les facteurs démographiques influent sur la compréhension et l’acceptation par les citoyens des technologies de la ville intelligente à Hong Kong, notamment ses applications les plus récentes comme LeaveHomeSafe, Smart Lampposts (les lampadaires intelligents), la 5G, et les applications gouvernementales telles que iAMSmart. Ces préoccupations sont également abordées par le biais de l’enquête délibérative rapportée dans l’article de Cheung et al.

La plupart des Hongkongais ont une affinité avec la technologie (confirmée dans l’enquête de l’institut de recherche sur l’opinion publique – PORI), mais la majorité affiche une méfiance encore plus profondément ancrée envers le gouvernement, créant ainsi un conflit. Ces résultats sont cohérents avec ceux présentés par Cheung et al. Au cours de l’atelier délibératif, les participants ont été invités à évaluer sur une échelle de 0 à 10 leur perception de la fiabilité du gouvernement central (chinois), du gouvernement provincial du Guangdong, du gouvernement de Hong Kong et des entreprises d’électricité de Hong Kong (la question était de savoir si les répondants feraient confiance à ces parties pour collecter les informations sur l’énergie de leur foyer). Les citoyens de Hong Kong ont montré un niveau de confiance extrêmement faible envers les différents niveaux de gouvernement, en contraste avec un niveau de confiance relativement élevé envers les entreprises d’électricité, les seules entités dignes de confiance pour la collecte de données personnalisées des ménages sur l’électricité. La principale contribution de Cheung et al. est l’argument selon lequel une appréciation du risque sous-tend le degré de confiance du public dans les politiques énergétiques intelligentes. Le soutien à l’adoption de solutions énergétiques plus intégrées dans la GBA a été filtré par une évaluation des risques encourus : volatilité des prix, fiabilité de l’énergie, dépassement des coûts, confidentialité des données et dommages environnementaux. Bien que la confiance dans le gouvernement de Hong Kong ne soit pas élevée, elle est bien plus grande que celle dans le gouvernement central chinois ou le gouvernement provincial du Guangdong.

Les doutes sur la fiabilité peuvent être associés à d’autres questions de l’enquête, telles que celles sur la sécurité des données et de la vie privée. Il est intéressant de noter que dans les quatre groupes de discussion organisés en décembre 2021 dans le cadre de la collecte de données, la vie privée n’a pas été jugée comme une préoccupation centrale pour le groupe de Chine continentale, qui s’attendait à ce que les transgressions de la vie privée soient plus susceptibles de se produire avec des entreprises privées qu’avec le gouvernement ; exactement l’inverse du groupe des Hongkongais, pour qui la vie privée est une préoccupation cardinale, protégée par l’ordonnance sur les données personnelles (Personal Data Privacy Ordinance ou PDPO).

La deuxième dimension récurrente est celle de la confiance et de la technologie. Wong (2022) fait la distinction entre la technologie qui renforce la confiance et celle qui l’instaure. La technologie renforçant la confiance se situe dans le domaine de la politique publique et comprend des attributs tels que l’ouverture du gouvernement et la liberté d’information, tandis que la technologie instaurant la confiance nécessite la contribution des citoyens. La vision de Hong Kong s’est principalement appuyée sur les technologies de renforcement de la confiance, de sorte que son succès exige une confiance dans l’objectif de la technologie. La confiance du public est accordée (ou non) comme un jugement sur l’objectif du gouvernement dans le développement et le déploiement de la technologie. D’où l’importance des récits cohérents autour de la ville intelligente, nécessaires pour convaincre le public des intentions bienveillantes du gouvernement. Dans une distinction subtile, les technologies fondées sur l’instauration de la confiance supposent que des données de bonne qualité sont fournies par les citoyens dans un cadre digne de confiance. En effet, la ville intelligente est une ville axée sur les données ; elle exige la confiance dans les diverses utilisations des données, comme le respect de la vie privée, la confidentialité et le consentement. La promesse de la ville intelligente dépend toutefois des informations et des données collectées à partir des capteurs des appareils personnels et des capteurs environnementaux installés par la municipalité. Pour Ip et Cheng, ces données et les algorithmes qui y sont associés ne sont pas moralement neutres (O’Neil 2016 ; Eubanks 2018 ; Susskind 2018). Dans leur article, ils affirment que le développement des villes intelligentes pourrait être moralement problématique en raison de leur omniprésence, de leur opacité et de la confusion autour des questions de responsabilité. Deuxièmement, le fonctionnement des villes intelligentes est le plus souvent opaque pour les personnes dont les données sont collectées. Les individus ont généralement très peu d’idées sur le fonctionnement de ces algorithmes. En d’autres termes, les résidents des villes intelligentes vivent dans une « société boîte noire » (Pasquale 2015). Enfin, l’utilisation d’algorithmes dans les villes intelligentes pourrait occulter la responsabilité des organisations vis-à-vis des préjudices qu’elles infligent aux individus.

Il existe une longue tradition d’innovation technique dans les services gouvernementaux à Hong Kong. Il existe également une méfiance persistante à l’égard des instruments gouvernementaux, aussi bien au niveau des motivations (qui collecte les données des citoyens ?), des compétences (qui a la capacité de fournir des services techniques ?) et de l’intégrité (les pouvoirs publics respecteront-ils la confidentialité des données ?). Le système de carte à puce Octopus a fait l’objet d’une controverse lors de son lancement en 1997, et, plus récemment, des initiatives telles que les lampadaires intelligents ont été décriées. Dans leur article, Cole et Tran présentent le paradoxe confiance-technologie. Alors que les focus groups du projet ont identifié la technologie comme la force motrice sous-tendant la ville intelligente, les résultats de l’enquête ont montré combien il était difficile de construire un récit (sous la forme d’un discours de légitimation) étant donné le degré de mauvaise compréhension des citoyens du projet de ville intelligente du gouvernement de Hong Kong. Pour leur part, Ip et Cheng examinent les meilleures pratiques dans ce domaine et les critères éthiques qui devraient être utilisés pour évaluer les programmes de villes intelligentes. Les entretiens ont mis en évidence les solides antécédents du gouvernement de Hong Kong dans le domaine des données ouvertes (open data), et son approche de « gouvernement ouvert » est apparue cohérente avec les dimensions des valeurs publiques fondamentales de l’administration en ligne (Twizeyimana et Andersson 2019). Bien que l’administration électronique à Hong Kong puisse être adoptée comme un outil d’amélioration de l’efficacité pour atteindre des objectifs définis, les entretiens ont mis en évidence certains doutes quant à la sincérité du discours sur la ville intelligente.

Troisièmement, la confiance, la transparence et les questions connexes telles que la vie privée et la confidentialité des données mettent au jour des relations clés dans la littérature sur les politiques publiques et la gestion. Dans l’analyse des politiques publiques, la relation entre la confiance et la transparence (notamment au niveau de la responsabilité organisationnelle) est au cœur de la littérature en sciences sociales (Heald 2006 ; Hood 2007 ; Grimmelikhuijsen et Welch 2012). Les processus transparents nécessitent des instances organisationnelles neutres (par exemple, des conseils d’administration ou des agences), des politiques fondées sur des données ouvertes et des processus équitables (fondés sur le consentement, transparents et justes). Ces normes et technologies sont les éléments essentiels d’une gouvernance efficace des données (Panian 2010).

Pour Ip et Cheng, les villes intelligentes rendent la surveillance omniprésente. La surveillance classique implique un examen ciblé de groupes et d’individus dans des espaces spécifiques tels que les prisons, les écoles ou les hôpitaux. Les gens sont souvent conscients d’être surveillés (comme dans le panoptique de Bentham). Toutefois, dans les villes intelligentes, l’utilisation de technologies en réseau pour surveiller les appareils mobiles et la capacité d’agréger des données fragmentées permet d’exercer une surveillance n’importe où. Les données générées par les activités urbaines quotidiennes sont constamment collectées, stockées et analysées par les autorités municipales, les ingénieurs et les chercheurs. Face à ces défis, Ip et Cheng évaluent les implications éthiques de quatre initiatives différentes à Hong Kong : l’utilisation de systèmes de reconnaissance faciale, le projet pilote de lampadaires intelligents, le système de péage à flux libre et le système de partage des dossiers médicaux électroniques. Ces évaluations sont faites du point de vue de l’égalitarisme relationnel (selon lequel les institutions sociales doivent être structurées de manière à offrir une solide protection contre la domination : l’État et ses agents ne doivent pas jouir d’un pouvoir arbitraire sur les citoyens). Leur analyse suggère qu’il existe divers risques moraux qu’une initiative particulière de ville intelligente ne réponde pas aux exigences normatives pertinentes, en fonction de son niveau de participation volontaire et de transparence.

Notre quatrième axe de réflexion consiste à savoir si la confiance (ou la méfiance) dans les données est un indicateur d’autres croyances plus fondamentales, telles que la méfiance envers le gouvernement. Pourquoi ne fait-on pas confiance à la ville intelligente ? Cela pourrait-il s’expliquer par des types de confiance liés à certaines caractéristiques distinctes ? Est-ce lié à la confiance dans les données (ou au processus de mise en données de la société) qui découle de la diffusion des technologies et des applications intelligentes ? Ou la confiance dans les données est-elle tout simplement un épiphénomène : dans cette interprétation, les forces de confiance et de méfiance articulées autour de la ville intelligente expriment fondamentalement d’autres dimensions de la vie sociale et politique. Cet effort d’interprétation est important, car il a la capacité de définir l’objet de manière distincte sur trois dimensions : la confiance ou la méfiance envers la technologie en soi (fonctionne-t-elle ?) ; la confiance envers les fournisseurs (sont-ils dignes de confiance ?) ; la confiance/méfiance envers la technologie en tant que processus (met-elle en danger ou garantit-elle les libertés ?)

Enfin, les trois articles font référence à la nécessité de renforcer la confiance. Celle-ci peut-elle être définitivement perdue à la suite, par exemple, des mouvements sociaux à Hong Kong en 2019 et 2020 ? Ou peut-elle être restaurée par une action délibérée ? Un débat aussi complexe va au-delà des limites de cet éditorial. Les preuves apportées par ces trois articles fournissent matière à réflexion sur la construction ou la restauration de la confiance à l’ère numérique. Dans le domaine de l’énergie, par exemple : existe-t-il une forme d’apprentissage collectif et social dans le domaine des compteurs d’énergie intelligents ? Les habitants utilisent-ils mieux l’énergie en apprenant de nouvelles pratiques ? Si tel est le cas, le rétablissement de la confiance doit passer par l’implication des communautés dans les transitions énergétiques intelligentes. Cheung et al. et Ip et Cheng identifient le besoin de développer un cadre de normalisation fondé sur la confiance et éthiquement robuste pour guider la création, la collecte, le traitement, l’utilisation et le partage des données relatives aux villes intelligentes. Enfin, selon Cole et Tran, il faut accorder une attention particulière à des questions telles que la sécurité, la confidentialité et la transparence des données afin d’éviter d’exacerber la méfiance du public qui est élevée à l’égard de tous les niveaux de gouvernement. Comme le concluent Cheung et al. dans leur article : « Étant donnée la nature du régime et de la politique de Hong Kong, la tension politique associée aux interactions complexes entre le central et le local et la concurrence entre les villes devrait rester un problème difficile à résoudre au cours des années à venir ».

Traduit par Sébastien Roussillat.

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[1] Ce dossier s’inspire du projet « Trust and the Smart City », financé par l’Université baptiste de Hong Kong.

[2] Smart City Blueprint for Hong Kong (Blueprint 2.0), https://www.smartcity.gov.hk/modules/custom/custom_global_js_css/assets/files/HKSmartCityBlueprint(ENG)v2.pdf (consulté le 23 août 2022).