CRITIQUES DE LIVRES
Confiance et ville intelligente : le paradoxe de Hong Kong
Alistair Cole est professeur et directeur du département des études gouvernementales et internationales de l’Université baptiste de Hong Kong, Academic and Administration Building, 15 Baptist University Road, Kowloon Tong, Hong Kong (alistaircole@hkbu.edu.hk).
Émilie Tran est directrice des programmes transdisciplinaires de premier cycle, institut des études transdisciplinaires de l’Université baptiste de Hong Kong, 15 Baptist University Road, Kowloon Tong, Hong Kong (emilietran@hkbu.edu.hk).
Introduction
L’article s’efforce d’interpréter deux phénomènes liés : la confiance et la ville intelligente. Il se concentre sur le soutien du public à la ville intelligente dans un contexte d’affaiblissement de la confiance publique à Hong Kong. La principale source de données est une enquête téléphonique randomisée à l’échelle du territoire, avec un échantillon de résidents de Hong Kong (n = 808), menée en mars-avril 2021 par le Public Opinion Research Institute (PORI)[1]. Nous nous référons également, le cas échéant, à un corpus de 25 entretiens semi-directifs oraux et écrits, effectués entre juillet 2020 et décembre 2021 sur la base d’un échantillon raisonné, ainsi qu’aux documents gouvernementaux, aux déclarations écrites et à la riche littérature universitaire portant à la fois sur la confiance et sur la ville intelligente.
Pourquoi traiter de front confiance et ville intelligente ? La confiance (et son corollaire la méfiance) est au cœur des débats actuels sur la gouvernance, y compris dans ses dimensions urbaines. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) (2017 : 3) a affirmé par exemple que, « sans la confiance des citoyens, les gouvernements ne peuvent fonctionner efficacement ni mener à bien les politiques publiques, notamment les programmes de réforme plus ambitieux ». Une ville intelligente (parfois appelée « ville numérique ») est une ville qui utilise les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour améliorer la qualité et la performance des services urbains. Les débats sur la ville intelligente ne se limitent pas à quelques questions techniques, ils touchent au cœur de la sphère publique, car ils convoquent des enjeux de confiance publique (dans les processus et les résultats impliquant des données), d’apprentissage transnational, de co-construction ainsi que des dilemmes éthiques. En d’autres termes, la ville intelligente dessine un lien dynamique entre confiance et technologie, tant de manière générale que dans le cas particulier de villes comme Hong Kong.
À la lumière du rapport de l’OCDE (2017) précité, cet article cherche notamment à comprendre si l’acceptation publique d’une politique nécessite une forme de « confiance fine ». Newton (2007 : 394) définit la « confiance sociale générale » comme impersonnelle, car « une grande part des interactions sociales a lieu entre des personnes qui ne se connaissent pas et qui ne partagent pas le même milieu social ». En nous appuyant sur Newton, nous redéfinissons la confiance fine comme la croyance selon laquelle l’équité, la transparence et la neutralité d’une politique publique constituent le fondement de son utilité publique (Stafford, Cole et Heinz 2022). La confiance fine est diffuse ; elle est plus proche de la confiance en soi (Earle et Siegrist 2008) que de la confiance interpersonnelle, dans la mesure où elle représente une déclaration générale de bienveillance envers un gouvernement abstrait. Il existe un contraste implicite avec des formes plus substantielles de confiance interpersonnelle, fondées sur des relations individuelles. La confiance fine améliore l’acceptabilité des politiques publiques, notamment dans le domaine des technologies favorisant la confiance (Xu et al. 2014) qui nécessite la participation active des consommateurs pour collecter leurs données. L’acceptabilité publique soulève des questions aussi larges que la confiance dans les technologies (sa facilité d’utilisation, est-ce qu’elle fonctionnera ?), la confiance dans l’environnement numérique (questions de responsabilité, de vie privée, de sécurité et de confidentialité des données), les expériences de numérisation (les citoyens sont-ils protégés des algorithmes arbitraires ?) et enfin les attitudes envers les prestataires (les gens font-ils confiance aux entreprises ou aux autorités publiques pour s’occuper de leurs données ?).
En nous appuyant sur une riche littérature portant sur la confiance, nous soutenons que les niveaux, les propriétés et les types sont particulièrement pertinents pour comprendre la confiance en général, et les liens entre la ville intelligente et le couple confiance-technologie en particulier. Les niveaux sont individuels, intermédiaires et institutionnels (Zmerli et Newton 2011), tandis que les propriétés associées à la confiance sont l’honnêteté, la bienveillance et la compétence (Whiteley et al. 2016). L’objectif principal de cet article est d’étudier les divers types de confiance. Mobilisant plusieurs méthodes et articulant plusieurs niveaux pour analyser la confiance et la ville intelligente, nous soutenons qu’il existe quatre types de confiance liés aux technologies en général, et à la ville intelligente de Hong Kong en particulier : (1) la confiance fondée sur des traits caractéristiques, (2) la confiance dans les données, (3) la confiance dans les intermédiaires de la ville intelligente et (4) la confiance dans le gouvernement. La principale conclusion de l’article est que la ville intelligente reflète des attitudes plus profondes à l’égard des autorités publiques hongkongaises, d’où il ressort le paradoxe de la confiance qui caractérise Hong Kong : les résidents de la région administrative spéciale (RAS) affichent un fort soutien aux technologies dans un contexte de confiance en berne. Avant de discuter des résultats de notre enquête concernant chacun de ces quatre niveaux de confiance, les sections suivantes traitent des relations particulières entre confiance, technologie et ville intelligente au sein de la littérature et dans le contexte hongkongais.
Confiance et ville intelligente : définir une relation
En sciences sociales, la confiance a longtemps été identifiée comme une composante essentielle de la vie sociale, économique et politique. Depuis les années 1990, comme le note Newton (2007 : 342), on a observé une « explosion d’intérêt » pour le concept, suscitée par son apparent déclin et sa remise au goût du jour dans le sillage des concepts liés au capital social (Putnam 1993 ; Fukuyama 1995 ; Seligman 1997 ; Braithwaite et Levi 1998 ; Warren 1999 ; Hardin 2002 ; Uslaner 2002 ; Zmerli et Hooghe 2011). La confiance est peut-être l’un des concepts les plus contestés et les plus nébuleux des recherches universitaires actuelles. Levi (Newton 2007 : 343), a noté que la confiance « n’est pas une chose et n’a pas une source unique ; elle a une variété de formes et de causes ». Dans le cadre de cet article, la confiance est utilisée comme un terme générique décrivant des dynamiques qui se produisent à différents niveaux d’analyse. La littérature sur la confiance permet d’opérationnaliser assez précisément la notion, notamment en ce qui concerne les trois niveaux de confiance de Zmerli et Hooghe (2011) : individuel, intermédiaire et institutionnel. Chaque type d’analyse apporte une contribution distincte et les enjeux de chacun sont importants : bien-être psychologique, société civile, confiance dans le gouvernement.
Pour sa part, le concept de ville intelligente reste largement contesté, ouvert à des interprétations, des justifications épistémologiques et des méthodologies contrastées. Le terme « ville intelligente » (smart city) a été employé pour la première fois en 1992, dans l’ouvrage The Technopolis Phenomenon (Gibson, Kozmetsky et Smilor 1992), et il a été employé depuis lors dans différents contextes (Patrão, Moura et Almeida 2020). À l’origine, dans les années 1990, il désignait aux États-Unis l’application croissante des TIC aux infrastructures urbaines modernes. Mais la notion n’a pas de définition univoque (ibid.). Au sens strict, la ville intelligente se distingue surtout par l’usage des TIC, afin d’améliorer l’efficacité et relever les défis du développement urbain, notamment la sécurité et le vieillissement de la population (Akande et al. 2019 ; Sharifi 2019 ; Patrão, Moura et Almeida 2020). En plus des aspects purement technologiques, d’autres définitions plus larges (Dameri 2012) incluent au concept de ville intelligente les citoyens, la qualité de vie et les valeurs humaines. La ville intelligente présente en effet de multiples facettes et, à ce jour, il n’existe toujours pas de définition standard ni consensuelle du terme (Albino, Berardi et Dangelico 2015 ; Sharifi 2019 ; Patrão, Moura et Almeida 2020 ; Sharifi 2020).
Pour comprendre la ville intelligente, il faut utiliser des perspectives et des méthodes plurielles. Afin d’expliquer les caractéristiques fondamentales de la ville intelligente, un pan de la littérature teste classiquement des hypothèses (Hartley 2021). La ville intelligente n’est toutefois pas la chasse gardée des analystes quantitatifs. Une récente conférence organisée à Barcelone autour de la confiance et du projet de ville intelligente[2] a illustré la diversité des approches méthodologiques, allant d’études de cas longitudinales faites à partir d’entretiens dans le domaine de la gestion des déchets et du design urbain en Israël[3], à une observation participante sur l’utilisation d’applications intelligentes dans les échanges financiers en Indonésie[4], en passant par des perspectives critiques dans la veine poststructuraliste[5]. La ville intelligente constitue un domaine pluridisciplinaire qui se prête particulièrement bien à une revue de littérature pour identifier l’origine du concept et combler les éventuelles lacunes de cette littérature (Ruhlandt 2018 ; Twizeyimana et Andersson 2019). En effet, l’attention accordée à la ville intelligente en 2021 est telle que le sous-domaine des index classant les villes intelligentes est florissant (Sharifi 2019 ; Patrão, Moura et Almeida 2020). Ces approches sont toutes légitimes pour comprendre cet objet complexe qu’est la ville intelligente ; à des degrés divers, elles soulèvent également la question de savoir ce que le récit de la ville intelligente laisse dans l’ombre.
Confiance, technologie et ville intelligente à Hong Kong
Il faut distinguer les technologies qui renforcent la confiance et celles qui la favorisent (Wong et Chu 2020). Les technologies renforçant la confiance se situent dans le domaine des politiques publiques et comprennent des attributs tels que la transparence, l’ouverture du gouvernement et la liberté d’information, tandis que les technologies favorisant la confiance nécessitent la participation des citoyens. Le projet de ville intelligente formulé pour Hong Kong a principalement consisté à renforcer la confiance. La confiance du public est accordée (ou non) en fonction du jugement porté sur l’objectif du gouvernement lorsqu’il développe et diffuse des technologies. D’où l’importance cardinale des récits sur la ville intelligente pour convaincre le public des bonnes intentions du gouvernement.
La croyance dans les technologies est sans doute la meilleure manière de faire l’histoire d’ensemble ou le récit cohérent de la région administrative spéciale de Hong Kong. Le gouvernement a lancé un projet de numérisation dès la création de la RAS. La carte Octopus en est un exemple : carte à puce utilisée dans les transports à Hong Kong depuis 1994, elle est considérée comme l’un des meilleurs systèmes de paiement électronique (Chau et Poon 2003). À Hong Kong, le développement de la ville intelligente remonte à la stratégie Digital 21 de 1998 (Holliday et Kwok 2004). En 2006, le gouvernement de la RAS de Hong Kong a lancé le portail gouvernemental à guichet unique GovHK, qui est devenu célèbre à l’échelle internationale et a été salué par la critique et les professionnels (lauréat du prix Best-in-Class [gouvernement] des Interactive Media Awards en 2011, 2012, 2014, 2015 et 2016 ; et lauréat du prix Standard of Excellence des WebAwards de l’association du marketing sur Internet en 2012, 2014, 2015, 2016 et 2017) (Manoharan et al. 2020). Le gouvernement de Hong Kong reçoit régulièrement des prix pour son système de transactions entre administrations et entreprises (government to business, ou G2B), notamment pour son programme de prestation de services électroniques (PSE), qui fournit 38 services publics différents par l’intermédiaire de 11 agences gouvernementales[6]. De nombreux exemples de bonnes pratiques ont été fournis lors de nos entretiens et ont été trouvés dans la littérature. Le site internet relatif à l’ordonnance sur l’évaluation de l’impact environnemental (EIAO), mis en place par le département de la protection de l’environnement (EPD), est un exemple classique. Sur ce site, une carte interactive de Hong Kong informe des projets désignés et permet de recueillir les commentaires de la communauté (Sinclair, Peirson-Smith et Boerchers 2016).
En décembre 2020, le gouvernement de Hong Kong a publié la deuxième édition de The Smart City Blueprint for Hong Kong (la première date de décembre 2017)[7]. Le plan directeur propose des mesures pour faire de Hong Kong une ville intelligente de classe mondiale et formule des recommandations concernant six domaines principaux (mobilité, vie, environnement, population, gouvernement, économie). Ceci étant, la place de Hong Kong dans les classements des villes intelligentes n’est pas exceptionnelle. Selon l’indice « Cities in Motion » de l’école de commerce espagnole IESE, Hong Kong était classée 27e en 2017 et 10e en 2020, parmi 174 villes et 80 pays dans le monde, devenant ainsi la 3e de la région Asie-Pacifique, derrière Tokyo et Singapour[8]. L’indice des villes intelligentes de l’observatoire des villes intelligentes (Smart City Observatory) classe toutefois Hong Kong 37e en 2019, 32e en 2020 et 41e en 2021. Dans le domaine numérique également, les performances de Hong Kong varient fortement d’un indicateur à l’autre. Hong Kong se classe au 2e rang dans le classement mondial de la compétitivité numérique de 2021 ; l’indice d’intelligence numérique de décembre 2020 classe la RAS au 3e rang derrière Singapour et les États-Unis en termes de progression de l’économie numérique. Dans le domaine de la confiance numérique (définie comme « l’acte de foi et la confiance qui poussent les utilisateurs à réaliser des choix pour interagir, effectuer des transactions et consommer en ligne »), le tableau est néanmoins plus mitigé. Sur 42 économies, Hong Kong se classe au 2e rang pour les comportements relatifs à la confiance numérique (utilisation des technologies, des médias sociaux, du commerce électronique et des paiements mobiles par les consommateurs) et au 3e rang pour les expériences relatives à la confiance numérique (qualité des expériences de l’utilisateur dans l’environnement de confiance numérique), mais elle n’occupe que le 20e rang pour l’environnement de confiance numérique (responsabilité, vie privée et sécurité) et le 34e rang pour les attitudes de confiance numérique (comment les citoyens, qui accordent leur confiance, ressentent leurs expériences numériques).
En résumé, la RAS de Hong Kong est une économie mondiale hautement numérisée et ses habitants sont en grande majorité des consommateurs numériques ; mais cela ne signifie pas pour autant que les habitants de Hong Kong ont nécessairement confiance dans l’environnement numérique dans lequel ils vivent et travaillent. Notre enquête suggère le contraire. Nous soutenons que si les habitants de Hong Kong adhèrent au projet de ville intelligente, ils ne font pas confiance au gouvernement de la RAS pour des raisons éthiques fondamentales, comme le montrent Ip et Cheng dans ce numéro. Les décideurs politiques hongkongais qui doivent mettre en œuvre la vision de la ville intelligente jouissent d’une faible confiance (Hartley et Jarvis 2020), ce qui rend leur tâche extrêmement complexe.
L’objet même de l’enquête – la confiance et la ville intelligente – repose donc sur une énigme, qui voit des attitudes généralement positives à l’égard de la ville intelligente cohabiter avec des opinions plus partagées à l’égard des intermédiaires de la ville intelligente, en premier lieu les autorités publiques. La confiance dans les technologies est-elle plus puissante que la méfiance sous-jacente à l’égard du gouvernement de Hong Kong ? Si tel est le cas, le gouvernement de la RAS de Hong Kong aurait raison de promouvoir un récit « apolitique » et potentiellement consensuel du bien public technologique. Dans la mesure où elle a du mal à incarner ce qu’elle cherche à décrire, la ville intelligente n’est pas spécialement heuristique, car elle obscurcit d’autres dynamiques plus fondamentales. Mais quelles sont ces dynamiques ? Qu’est-ce qui est obscurci par la ville intelligente ? Nous reviendrons sur cette question dans la conclusion après avoir exploré comment diverses couches de confiance informent les attitudes envers le projet de ville intelligente à Hong Kong.
Confiance et ville intelligente : niveaux d’analyse
Il est peu probable que la ville intelligente mobilise le premier type de confiance interpersonnelle, ou primaire. Il est vrai que certains chercheurs ont conceptualisé et mesuré la confiance dans les technologies comme si la technologie était humaine. Ils ont mesuré ainsi la confiance dans les technologies en utilisant les facettes humaines de la confiance : l’intégrité, la bienveillance et la capacité ou la compétence (Wang et Benbasat 2005 ; Vance, Elie-Dit-Cosaque et Straub 2008). Même si nous acceptons l’opinion majoritaire selon laquelle les humains et les technologies ne peuvent pas avoir de relations de confiance (Friedman, Khan et Howe 2000 ; Schneiderman 2000), le niveau individuel fait néanmoins sens, tant de manière directe (relation aux technologies) qu’indirecte (attitudes envers les fournisseurs ou les autorités publiques). Les individus sont concernés par les questions de confiance dans les données et de compréhension des données. Le taux d’adoption des nouvelles technologies varie selon les segments sociaux. L’intégration de nouvelles technologies dans la gestion et le fonctionnement quotidien des services publics – une composante essentielle du développement des villes intelligentes – se généralise partout dans le monde. Si les facteurs sociodémographiques, comportementaux et contextuels influent tous sur l’adoption des nouvelles technologies par les citoyens à l’ère de la ville intelligente, le développement de la ville intelligente n’a guère été analysé au prisme de la confiance. Cet article vise en partie à analyser comment la confiance, la méfiance et les facteurs démographiques affectent la compréhension et l’acceptation des technologies de la ville intelligente par les citoyens hongkongais, notamment LeaveHomeSafe, les lampadaires intelligents (smart lampposts), la 5G et des applications gouvernementales telles que iAM Smart[9].
À un niveau inférieur, la confiance intermédiaire est évaluée au niveau de la communauté et des fournisseurs de services. Qui fournit les services publics numériques ? Peut-on leur faire confiance ? Dans quelle mesure les organisations de la société civile investissent-elles ou non le domaine de la ville intelligente ? Quelle est l’attitude à l’égard des fournisseurs de services publics ? Cette dimension de la prestation est liée à un critère de fiabilité, qui fait généralement référence à l’honnêteté, à l’intégrité et à la bienveillance et est considérée dans la littérature comme une façon adéquate de décrire ces trois dimensions (Mayer, Davis et Schoorman 1995 : 717-20 ; Fisher, van Heerde et Tucker 2010). Elle est testée dans l’enquête au moyen de questions sur les prestataires publics (gouvernement de la RAS, autorités locales), privés (entreprises) et hybrides (partenariats public-privé, organisations non gouvernementales). Ces questions ne visent pas seulement à savoir si le gouvernement est chargé de ces services, mais aussi s’il existe de fortes réserves à l’égard des entreprises non locales qui fournissent des services numériques liés à la ville intelligente, voire à l’égard de tous les prestataires et de toutes les prestations. Des doutes sur la fiabilité peuvent être associés à d’autres questions de l’enquête auxquelles il est fait allusion ci-dessous, comme celles sur la sécurité des données et la vie privée. Cette dimension englobe également la discussion sur le gouvernement intelligent, dans la mesure où l’administration publique est le principal fournisseur de services relatifs à la ville intelligente. En effet, la fiabilité fournit également un prisme pour reconstituer les thèmes saillants des entretiens menés dans le cadre du projet, de juillet 2020 à décembre 2021. En général, les interlocuteurs étaient très peu disposés à discuter du passé, du présent et de l’avenir de Hong Kong, en raison des événements qui ont servi de toile de fond à notre collecte de données empiriques (le mouvement de 2019 contre l’amendement de la loi d’extradition et la loi sur la sécurité nationale de 2020).
Enfin, notre troisième niveau d’analyse consiste à déterminer si la confiance (ou la méfiance) envers la ville intelligente est un révélateur d’autres croyances plus fondamentales, telles que la méfiance envers le gouvernement. Pourquoi ne fait-on pas confiance à la ville intelligente ? Cela pourrait-il s’expliquer par des profils de confiance distincts fondés sur des traits caractéristiques ? Est-il lié à la confiance dans les données (ou au processus de mise en données de la société) qui découle de la diffusion des technologies et des applications intelligentes ? Ou la confiance dans les données est-elle tout simplement un épiphénomène : selon cette interprétation, les aspects de la confiance et de la méfiance qui concernent la ville intelligente expriment fondamentalement d’autres dimensions de la vie sociale et politique. Cet effort d’interprétation est important, car il permet de définir précisément notre objet : la confiance et la méfiance concernent-elles la technologie en soi (fonctionne-t-elle ?), les fournisseurs (sont-ils dignes de confiance ?) ou les technologies en tant que processus (mettent-elles en danger ou garantissent-elles les libertés) ?
Confiance et ville intelligente : résultats pour Hong Kong
L’article est organisé de manière à étudier quatre niveaux de confiance relatifs aux technologies en général et à la ville intelligente de Hong Kong en particulier : (1) la confiance fondée sur des traits caractéristiques, (2) la confiance dans les données, (3) la confiance dans les intermédiaires de la ville intelligente et (4) la confiance dans le gouvernement.
Niveau 1 : confiance fondée sur des traits caractéristiques
Dans la littérature, la confiance fondée sur des traits caractéristiques est sous-tendue par des similarités sociales, telles que l’ethnicité ou le sexe. Zucker (1986 : 63) affirme : « Plus le nombre de similitudes sociales est élevé, plus les acteurs supposent qu’il existe des attentes communes, et donc que l’on peut faire confiance ». Dans l’enquête, on a demandé aux répondants s’ils faisaient confiance aux membres de leur famille, à leurs amis et à leurs voisins, ainsi qu’aux personnes d’une autre nationalité, ayant des croyances religieuses différentes, ou rencontrées pour la première fois. La confiance dans les membres de la famille était la plus forte, suivie par la confiance dans les pairs (un phénomène qui diminue avec l’âge). La confiance envers les voisins est moins prononcée, les cohortes les plus jeunes faisant montre d’une plus grande méfiance. La confiance envers les personnes d’une autre nationalité ne pose pas problème pour la plupart des résidents de Hong Kong. À travers ces réponses, les Hongkongais ont confirmé leur réputation d’ouverture. De même, la religion n’est pas importante, car il existe une grande tradition de tolérance à Hong Kong. Et il n’y a pas d’hostilité particulière à l’égard des personnes rencontrées pour la première fois. La confiance fondée sur des traits caractéristiques ne semble pas susciter des attitudes plus générales à l’égard de la ville intelligente, et il faut donc extrapoler avec prudence. Il ne semble pas y avoir de différences frappantes selon le sexe, le métier, le revenu, la croyance religieuse ou la localité, bien que l’âge, le lieu de naissance et la loyauté politique semblent être des indicateurs significatifs à certains égards[10].
Tableau 1. Soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong : analyse de régression par étapes
| Tableau 1. Soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong : analyse de régression par étapes | ||||||||||||
| Variables | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
| Constante | 3,093*** (0,158) | 1,682*** (0,183) | 0,929*** (0,201) | 0,324 (0,216) | 0,039 (0,220) | 1,000** (0,345) | 0,971** (0,340) | 0,947** (0,337) | 0,863* (0,336) | 1,001** (0,339) | 0,907** (0,339) | 0,983** (0,340) |
| Rendre la ville plus sûre | 0,648*** (0,025) | 0,444*** (0,028) | 0,396*** (0,027) | 0,321*** (0,029) | 0,270*** (0,030) | 0,252*** (0,030) | 0,238*** (0,030) | 0,185*** (0,034) | 0,181*** (0,033) | 0,188*** (0,033) | 0,187*** (0,033) | 0,164*** (0,035) |
| Importance du gouvernement intelligent | 0,378*** (0,032) | 0,275*** (0,033) | 0,263*** (0,032) | 0,231*** (0,032) | 0,226*** (0,032) | 0,196*** (0,032) | 0,188*** (0,032) | 0,182*** (0,032) | 0,180*** (0,032) | 0,133*** (0,032) | 0,155*** (0,033) | |
| Importance de la population intelligente | 0,241*** (0,032) | 0,210*** (0,031) | 0,189*** (0,031) | 0,211*** (0,031) | 0,177*** (0,032) | 0,162*** (0,032) | 0,148*** (0,032) | 0,148*** (0,032) | 0,154*** (0,033) | 0,135*** (0,032) | ||
| Les avantages des technologies l’emportent sur leurs inconvénients | 0,201*** (0,032) | 0,182*** (0,031) | 0,184*** (0,031) | 0,172*** (0,031) | 0,155*** (0,031) | 0,137*** (0,031) | 0,146*** (0,031) | 0,141*** (0,031) | 0,131*** (0,031) | |||
| Gagner du temps | 0,156*** (0,033) | 0,167*** (0,032) | 0,16*** (0,032) | 0,151*** (0,032) | 0,142*** (0,032) | 0,142*** (0,032) | 0,143*** (0,031) | 0,124*** (0,033) | ||||
| Droit à la protection de la vie privée | -0,121*** (0,034) | -0,144*** (0,034) | -0,134*** (0,033) | -0,133*** (0,033) | -0,133*** (0,033) | -0,14*** (0,033) | -0,15*** (0,033) | |||||
| Importance de l’économie intelligente | 0,134*** (0,031) | 0,141*** (0,031) | 0,135*** (0,031) | 0,141*** (0,031) | 0,131*** (0,031) | 0,134*** (0,031) | ||||||
| Importance de la technologie pour faire face à la pandémie | 0,091** (0,027) | 0,085** (0,027) | 0,095*** (0,027) | 0,085** (0,027) | 0,080** (0,027) | |||||||
| Volonté de coopérer avec les ONG | 0,085** (0,032) | 0,098** (0,032) | 0,092** (0,032) | 0,082* (0,032) | ||||||||
| Ouvrir le marché de l’électricité afin de promouvoir le réseau électrique intelligent (smart grid) | -0,065* (0,025) | -0,066** (0,025) | -0,066** (0,025) | |||||||||
| Importance de la vie intelligente | 0,088* (0,035) | 0,087* (0,035) | ||||||||||
| Permettre des économies d’énergie | 0,069* (0,032) | |||||||||||
| Coefficient de détermination | 0,555 | 0,647 | 0,681 | 0,703 | 0,715 | 0,721 | 0,730 | 0,736 | 0,739 | 0,743 | 0,745 | 0,748 |
| Coefficient de détermination ajusté | 0,554 | 0,646 | 0,679 | 0,700 | 0,712 | 0,718 | 0,727 | 0,732 | 0,735 | 0,738 | 0,740 | 0,742 |
| Erreur type | 1,792 | 1,597 | 1,521 | 1,469 | 1,441 | 1,425 | 1,403 | 1,390 | 1,382 | 1,375 | 1,368 | 1,363 |
| F | 684,437 | 502,404 | 388,059 | 322,123 | 272,610 | 234,293 | 209,823 | 188,575 | 170,310 | 155,592 | 143,366 | 132,732 |
| Signification | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 | 0,000 |
| N | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 | 550 |
*** p < 0,001, ** p < 0,01, * p < 0,05
Source : Hong Kong Public Opinion Research Institute, sondage Trust in the Smart City, 30 avril 2021.
Il ne semble pas y avoir de relation significative entre les grands profils de confiance et le soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong, d’après les réponses obtenues à la question : « Dans quelle mesure êtes-vous favorable ou opposé au projet de ville intelligente pour Hong Kong ? ». Il faut chercher ailleurs les principaux prédicteurs du soutien à ce projet. Selon notre analyse de régression par étapes (voir tableau 1), les principaux prédicteurs du soutien à la transformation de Hong Kong en ville intelligente (la variable dépendante) étaient principalement liés soit aux attributs de la ville intelligente[11], soit aux caractéristiques du projet de ville intelligente[12]. En ce qui concerne la seule question explicitement centrée sur la confiance apparaissant dans les analyses de régression par étapes, il existe une corrélation négative entre le soutien au développement de la ville intelligente et le droit à la protection de la vie privée[13]. Dans l’ensemble des données, on observe une corrélation entre le soutien au gouvernement hongkongais et le développement de la ville intelligente à Hong Kong[14]. Les cohortes les plus âgées (plus de 65 ans) font confiance au gouvernement hongkongais et soutiennent le projet de ville intelligente[15]. Concernant les spécificités de la ville intelligente, enfin, il existe une relation entre les profils de confiance, l’âge et certaines attitudes : en particulier, les personnes interrogées qui font confiance à leurs voisins et aux personnes qu’elles rencontrent pour la première fois ont tendance à être davantage d’accord avec l’affirmation selon laquelle « La ville intelligente rendra la ville plus sûre »[16].
Une analyse plus fine des résultats d’enquête suggère d’autres relations : il existe une corrélation négative entre la confiance en ses amis et la prestation de services par des entreprises chinoises[17], ainsi qu’une méfiance à l’égard de l’application LeaveHomeSafe, tandis que la confiance en ses voisins est fortement corrélée au soutien des prestations de services offertes par des organisations de la société civile[18]. Les réseaux d’amis semblent renforcer l’influence du groupe de pairs, en particulier parmi les cohortes les plus jeunes qui, au moment de l’enquête, ont exprimé leur méfiance à l’égard des applications gouvernementales et des entreprises du continent. Du point de vue de la confiance, ces positions peuvent être mises en correspondance avec d’autres attitudes – mais on n’observe pas vraiment différents types de confiance fondés sur les différents profils de confiance. Cette conclusion renforce l’argument selon lequel les attitudes à l’égard des technologies en général et de la ville intelligente en particulier ne sont pas une simple traduction de traits caractéristiques intangibles propres à la confiance. D’autre part, l’analyse qui suit démontre que l’âge et la loyauté politique sont des facteurs importants pour comprendre des attitudes plus générales liées à la confiance et à la ville intelligente.
Niveau 2 : confiance dans les données
Notre enquête révèle de fortes corrélations entre la confiance fine (définie comme la confiance générale dans le gouvernement et la mise en œuvre efficace des politiques publiques), la perception de l’importance des différents éléments de la ville intelligente, et le soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong (une politique gouvernementale).
Tableau 2. Confiance fine, éléments de la ville intelligente et soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong : corrélations de Pearson
| [Q1a] Confiance fine | [Q1b] Confiance dans les experts | [Q3a] Mobilité intelligente | [Q3b] Vie intelligente | [Q3c] Environnement intelligent | [Q3d] Population intelligente | [Q3e] Gouvernement intelligent | [Q3f] Économie intelligente | [Q5] Soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong | |
| [Q1a] Confiance fine | 1 | 0,249** | 0,368** | 0,182** | 0,329** | 0,137** | 0,354** | 0,132** | 0,353** |
| N | 806 | 802 | 804 | 804 | 804 | 804 | 805 | 803 | 804 |
Source : Hong Kong Public Opinion Research Institute, sondage Trust in the Smart City, 30 avril 2021.
Bien que le projet de ville intelligente pour Hong Kong bénéficie d’un soutien général, l’opinion publique n’a pas bien compris les modalités spécifiques du plan directeur prévu pour la ville intelligente, pièce maîtresse de la politique de la ville intelligente. Durant notre enquête, nous avons posé la question suivante : dans l’ensemble, dans quelle mesure comprenez-vous le contenu de ce plan pour une ville intelligente ? 41 % de l’échantillon n’a pas du tout compris la question et seulement 8 % a donné une réponse positive. Sur une échelle de 1 à 10, la moyenne n’était que de 2,6 ce qui signifie une très faible compréhension des déclarations officielles du gouvernement (voir tableau 3).
L’enquête illustre un paradoxe apparent. La compréhension du concept de ville intelligente tel qu’il est défini dans le plan directeur de la RAS de Hong Kong est faible. Et pourtant, on constate dans le même temps une opinion favorable constante à propos de la plupart des éléments du plan directeur (mobilité, habitat, population et environnement, un peu moins concernant le gouvernement et l’économie). Cette contradiction apparente pose un défi direct aux discours publics sur la technique : un bilan reluisant en matière de services numériques ne se transforme pas automatiquement en un message public convaincant. Une personne interrogée (HK13, 22 février 2021) concluait : « Nous avons besoin de récits qui montrent en permanence aux gens comment les technologies peuvent créer du sens pour les citoyens. »
Dans un récent article, Hartley (2021) rapporte les résultats d’une enquête (n = 1 007) sur la confiance du public et la légitimité politique des initiatives en faveur d’une ville intelligente à Hong Kong durant la période précédant l’introduction de la loi sur la sécurité nationale. Selon cette étude, la confiance dans le fonctionnement et la gouvernance des villes intelligentes est positivement corrélée à un soutien aux villes intelligentes. L’étude montre également un niveau de confiance modérément élevé à l’égard des avantages potentiels des villes intelligentes. D’un autre côté, elle révèle une préoccupation pour la vie privée et les possibilités de participation qui rejoint nos propres conclusions. Les services publics intelligents supposent que le public accepte et adopte largement les technologies. L’enquête que nous avons dirigée a montré une relation très spécifique aux technologies. Les Hongkongais semblaient à l’aise avec les nouvelles technologies (comme le montrent les réponses aux questions sur la 5G, les applications mobiles et la conviction générale que les technologies sont un facteur de progrès). Cela correspond aux données – par exemple, celles de l’enquête Cities in Motion Index (voir note 8) – selon lesquelles Hong Kong est l’un des endroits les mieux connectés au monde. Sans surprise, la majorité des personnes interrogées considèrent que les avantages des technologies l’emportent sur leurs inconvénients (plus de 50 % des répondants, dont 17 % « tout à fait d’accord »).
Tableau 3. Questions sur la confiance et les technologies : moyennes et écarts-types
| Questions relatives à la confiance | Moyenne | Écart-type | Interprétation/courbe |
| « Les avantages des technologies l’emportent sur leurs inconvénients ». | 6,6 | 2,4 | Acceptation des technologies par le grand public. |
| « Je suis favorable à ce que le gouvernement collecte mes données personnelles afin d’améliorer son service ». | 4,3 | 3,4 | Distribution en forme de M. Une majorité s’oppose à l’idée que le gouvernement collecte des données personnelles, même si c’est pour de bonnes raisons. |
| « Chacun devrait avoir le droit de protéger sa vie privée ». | 8,9 | 1,8 | Presque tous les citoyens de Hong Kong estiment qu’ils devraient avoir le droit de protéger leur vie privée. |
| « Je trouve acceptable que les prestataires de services collectent mes données personnelles afin d’améliorer les services qui me sont fournis ». | 4,5 | 2,8 | Distribution en forme de M. Une majorité répond négativement à cette affirmation, mais elle reste plus acceptable que la collecte de données par le gouvernement. |
| « S’il est possible d’utiliser un seul et même compte pour se connecter aux services en ligne de différents ministères, j’aimerais m’y inscrire ». | 5,4 | 3,2 | On distingue trois groupes : ceux qui n’ont pas d’opinion tranchée, ceux qui n’utiliseront jamais les services en ligne, et un nombre similaire de citoyens qui considèrent le compte unique comme une incitation à utiliser les services en ligne. |
| « L’utilisation de technologies intelligentes pour collecter des données portera atteinte à ma vie privée ». | 6,0 | 2,9 | La réponse traduit la crainte majoritaire que l’utilisation des technologies intelligentes porte atteinte à la vie privée. |
| « Dans quelle mesure êtes-vous satisfait ou insatisfait du développement de la carte d’identité électronique ? » | 4,9 | 2,7 | L’identité électronique ne polarise pas l’opinion de la même manière que d’autres applications « gouvernementales ». |
Source : Hong Kong Public Opinion Research Institute, sondage Trust in the Smart City, 30 avril 2021. Tous ces résultats sont tirés de cette enquête. Plus la moyenne est élevée, plus la proposition est approuvée. Plus l’écart-type est important, plus les données permettent d’identifier des positions distinctes.
Bien que généralement favorable aux technologies, l’opinion publique était plus divisée sur les applications technologiques impliquant les autorités publiques. L’opinion était profondément divisée sur l’utilisation de l’application LeaveHomeSafe, développée par le gouvernement hongkongais dans le cadre du traçage anti-Covid-19. L’enquête menée sur l’ensemble du territoire a également révélé que l’opinion publique était divisée sur les mérites de l’identité numérique unique (iAM Smart) et de la carte d’identité électronique. La plupart des citoyens n’avaient pas d’opinion tranchée concernant le compte numérique unique comme facteur déterminant pour l’utilisation des services en ligne, mais un groupe de citoyens n’utilisera vraisemblablement pas les services en ligne sous aucun prétexte, tandis qu’un nombre similaire de citoyens étaient enthousiastes, faisant passer le caractère pratique avant les considérations sur la vie privée. De même, le principe de la carte d’identité électronique est regardé de façon neutre par un groupe important (29 %), mais la mesure a également suscité une forte opposition de la part d’une minorité de citoyens (14 % déclarent être fortement en désaccord avec la carte d’identité électronique). Parmi les citoyens hongkongais les plus insatisfaits, on trouve les personnes âgées de 18 à 29 ans (plus de 40 %), les titulaires d’une licence ou d’un master (plus de 27 %) et les personnes s’identifiant politiquement aux localistes (plus de 53 %).
Examinons plus en détail deux mesures à la fois controversées et emblématiques : l’application LeaveHomeSafe, qui fait partie des efforts déployés par Hong Kong pour faire face à l’épidémie de Covid-19, et les lampadaires intelligents. Sur ces sujets, l’enquête a révélé de fortes divisions liées à deux variables clés, l’âge et l’orientation politique. Il existe une corrélation positive significative entre l’application LeaveHomeSafe et la tranche d’âge[19]. Plus les personnes interrogées étaient âgées, plus elles pensaient qu’il était important d’utiliser l’application LeaveHomeSafe pour faire face à l’épidémie. Les jeunes cohortes (18-24 ans, 25-34 ans, 35-44 ans), les personnes les plus éduquées (titulaires d’une licence ou d’un master) (plus de 43 %) et les personnes âgées de 18 à 34 ans (plus de 50 %) étaient moins susceptibles de considérer l’application LeaveHomeSafe comme importante. Plus encore, il existait un clivage politique clair : les personnes interrogées ayant des opinions favorables au régime en place estimaient que l’application LeaveHomeSafe était très importante, alors que les localistes y étaient vigoureusement opposés (environ 60 % des localistes considéraient que l’application LeaveHomeSafe était sans importance). Sans tomber dans le piège de la surinterprétation, les cohortes les plus jeunes étaient les moins susceptibles de faire confiance au gouvernement, tandis que les électeurs progouvernementaux étaient clairement amenés à soutenir les politiques publiques dans le domaine de la santé et au-delà.
Les avis sont encore plus partagés en ce qui concerne les lampadaires intelligents. S’inscrivant dans le cadre de l’initiative gouvernementale pour la ville intelligente, les lampadaires intelligents sont censés mesurer les conditions de circulation, la météo et la qualité de l’air, ainsi que surveiller les dépôts d’ordures sauvages et fournir gratuitement une connexion Wi-Fi. Les répondants à l’enquête se situant dans le camp progouvernemental ont fortement soutenu l’installation de lampadaires intelligents, tandis que les répondants appartenant au camp prodémocratique et localiste s’y sont fortement opposés. De plus, il existe une relation positive significative entre les lampadaires intelligents et le groupe d’âge : plus l’âge est élevé, plus les résidents sont favorables aux lampadaires intelligents. En revanche, les personnes interrogées ayant un bon niveau d’éducation et appartenant aux cohortes plus jeunes étaient beaucoup moins favorables aux lampadaires intelligents.
Si ces deux politiques emblématiques ont provoqué des clivages politiques clairs, nous avons observé un sentiment plus large d’opposition à la collecte de données personnelles par le gouvernement (bien plus que par les entreprises privées). Dans les déclarations des citoyens hongkongais sur la vie privée, les opinions les plus évidentes et les plus cohérentes étaient que, même si les technologies font plus de bien que de mal, chacun devrait avoir le droit de protéger sa vie privée. L’idée que le gouvernement puisse collecter des données personnelles, même pour améliorer les services publics, rencontrait une forte opposition. Dans leur grande majorité, les citoyens pensaient qu’ils ont tous « le droit de protéger leur vie privée en toutes circonstances », une affirmation tranchée soutenue fermement par 88 % des répondants. Cette affirmation présente la moyenne la plus élevée et l’écart-type le plus faible de toutes les questions relatives à la confiance dans les données, ce qui indique que presque tous les citoyens estiment qu’ils ont le droit absolu de protéger leur vie privée.
Dans une variante de cette question, l’enquête demandait aux répondants s’ils étaient favorables à l’idée que le gouvernement collecte des données pour améliorer ses services. Nous avons observé ici aussi une même opposition en partie liée à l’âge, mais le résultat le plus significatif est lié à l’identification politique : seuls les répondants s’étant déclarés favorables au gouvernement étaient d’accord avec cette affirmation, ce qui indique un sentiment beaucoup plus diffus de malaise ou de méfiance à l’égard de la collecte centralisée de données.
Ces derniers résultats (clivages fondés sur l’âge et l’orientation politique) sont liés à la question primordiale de la confiance et de la ville intelligente. Un observateur averti a rappelé les difficultés posées par les lampadaires intelligents, emblématiques de ces préoccupations :
J’ai participé au comité technique ad hoc sur les lampadaires intelligents. Ces lampadaires ont beaucoup d’avantages. C’est ce qu’on appelle du mobilier urbain intelligent. Avec les lampadaires intelligents, nous pouvons gérer un grand nombre d’informations que nous n’avons jamais pu collecter jusqu’ici. Mais les gens n’ont pas confiance dans le système, ils n’ont pas confiance dans le fait que vous êtes très transparent ou ouvert à eux. Nous avons tout préparé, mais il faut encore gagner la confiance des citoyens. Je n’avais pas prévu cela. La confiance est tellement importante en ce moment. (HK06, 18 novembre 2020)
Les questions abordées dans cette section vont toutes dans le même sens : celui d’une préoccupation pour la vie privée, d’une méfiance générale à l’égard du gouvernement (plus profondément ancrée que la méfiance à l’égard des fournisseurs non gouvernementaux) et d’une suspicion quant à l’usage que le gouvernement pourrait faire des données (cette crainte touche moins les autres acteurs intermédiaires de la ville intelligente).
Niveau 3 : confiance dans les intermédiaires de la ville intelligente
La troisième dimension de la confiance concerne la fiabilité, notamment telle qu’elle est appréhendée par les acteurs intermédiaires de la ville intelligente que sont les fournisseurs de services, qu’ils soient publics (gouvernement de la RAS, autorités locales), privés (entreprises) ou hybrides. Faisant généralement référence aux qualités d’honnêteté, d’intégrité et de bienveillance, la fiabilité est considérée dans la littérature comme une façon adéquate de décrire ces trois dimensions (Mayer, Davis et Schoorman 1995 ; Fisher, van Heerde et Tucker 2010).
Tableau 4. Confiance dans les autorités gouvernementales et la ville intelligente : moyennes et écarts-types
| Question | Moyenne | Écart-type | Interprétation |
| Je fais confiance au gouvernement (en général) pour mettre en œuvre les politiques publiques. | 7,0 | 2,8 | Confiance fine : la croyance en l’équité, la transparence et la neutralité d’une politique publique est à la base de son caractère de bien public. Une déclaration générale de bienveillance envers un gouvernement abstrait. |
| Les experts savent ce qui est le mieux. | 5,2 | 2,5 | Confiance dans les conseillers et les experts. |
| Je fais confiance au gouvernement de la RAS de Hong Kong pour développer la ville intelligente. | 4,6 | 3,2 | L’opinion publique est fortement divisée, les positions les plus prononcées s’agrégeant autour d’une forte méfiance (21 %) et de la position médiane (23 %). Un troisième groupe, plus réduit (9 %), exprime une confiance maximale dans le gouvernement. |
| Je fais confiance au Conseil législatif pour développer la ville intelligente. | 4,1 | 3,1 | La structure de l’opinion publique est très similaire, sauf que le Conseil législatif est l’institution dont on se méfie le plus (22 % « se méfient beaucoup »). |
| Je fais confiance aux conseils de district pour développer la ville intelligente. | 4,5 | 2,7 | Les conseils de district affichent également un faible niveau de soutien, bien qu’il soit plus élevé parmi les cohortes les plus jeunes et les personnes ayant des convictions localistes ou pandémocratiques. |
Source : Hong Kong Public Opinion Research Institute, sondage Trust in the Smart City, 30 avril 2021. Tous ces résultats sont tirés de cette enquête. Plus la moyenne est élevée, plus la proposition est approuvée. Plus l’écart-type est important, plus les données permettent d’identifier des positions distinctes.
Que nous attendions-nous à trouver ? En ce qui concerne la confiance dans les prestataires, de manière générale, le questionnaire demandait non seulement si les citoyens font confiance au gouvernement dans ce domaine, mais aussi s’il existe de fortes réserves à l’égard de certains prestataires ou types de prestations. L’enquête établit l’ordre séquentiel suivant (du niveau de confiance le plus élevé au niveau le plus bas) : organisations communautaires et associations civiques, entreprises financées localement, entreprises bénéficiant de financements étrangers, partenariats public-privé, conseils de district, gouvernement de la RAS de Hong Kong, entreprises financées par la Chine et Conseil législatif. Le tableau 5 propose une image d’ensemble selon laquelle les résidents de Hong Kong soutiennent largement le rôle des organisations communautaires et des associations civiques pour fournir des services relatifs à la ville intelligente, mais ils sont beaucoup plus divisés en ce qui concerne les entreprises de Chine continentale (pour le secteur privé) et le rôle du gouvernement (en matière de prestations publiques).
Tableau 5. Confiance et méfiance envers les organisations communautaires et les ONG dans la fourniture de services relatifs à la ville intelligente : moyennes et écarts-types
| Question | Moyenne | Écart-type | Interprétation |
| Je fais confiance aux entreprises financées localement pour développer la ville intelligente. | 5,3 | 2,4 | En termes de confiance et de méfiance, les citoyens hongkongais n’ont pas d’opinion arrêtée sur les entreprises financées localement. |
| Je fais confiance aux entreprises financées par la Chine pour développer la ville intelligente. | 4,2 | 3,1 | Les entreprises financées par la Chine divisent davantage. L’opinion se structure en deux groupes égaux, l’un montrant une extrême méfiance et l’autre une absence de point de vue particulier. |
| Je fais confiance aux entreprises bénéficiant de financements étrangers pour développer la ville intelligente. | 5,0 | 2,3 | Les citoyens hongkongais sont neutres vis-à-vis des entreprises à capitaux étrangers. |
| Je fais confiance aux organisations communautaires et aux ONG pour développer la ville intelligente. | 5,4 | 2,2 | Les citoyens ont tendance à exprimer leur confiance dans les organisations communautaires et les ONG. |
| Je fais confiance aux partenariats public-privé pour développer la ville intelligente. | 4,7 | 2,7 | L’attitude envers les partenariats public-privé est influencée par l’attitude plus large à l’égard du gouvernement. |
Source : Hong Kong Public Opinion Research Institute, sondage Trust in the Smart City, 30 avril 2021. Tous ces résultats sont tirés de cette enquête. Plus la moyenne est élevée, plus la proposition est approuvée. Plus l’écart-type est important, plus les données permettent d’identifier des positions distinctes.
En examinant les moyennes et les écarts-types, on constate que les organisations liées aux politiciens, aux gouvernements et à la Chine continentale présentent généralement des moyennes plus faibles et des écarts-types plus élevés, ce qui est peut-être une conséquence des mouvements sociaux de la dernière décennie à Hong Kong. De manière générale, les citoyens ne sont ni confiants ni méfiants à l’égard des entreprises financées localement. Ils sont bienveillants et généralement neutres à l’égard des entreprises bénéficiant de financements étrangers. En revanche, les entreprises financées par la Chine suscitent davantage de controverses et de divisions. Nos résultats montrent deux groupes égaux : ceux qui expriment leur méfiance et ceux qui n’ont pas d’opinion particulière à l’égard de ces entreprises.
On observe également des distinctions très nettes quant aux motifs politiques de soutien ou d’opposition aux partenariats public-privé. Alors que les localistes considèrent que ces partenariats sont quasi-gouvernementaux (et ne sont donc pas dignes de confiance), les partisans du régime en place leur accordent majoritairement leur confiance (car ils sont garantis par le gouvernement). Cela nous amène donc à discuter les résultats de notre enquête portant sur le quatrième et dernier niveau de confiance : le gouvernement.
Niveau 4 : confiance dans le gouvernement
La confiance dans les autorités et les fournisseurs publics repose sur un paradoxe. Le précepte selon lequel la ville intelligente nécessite une confiance « fine » et diffuse est clairement étayé par l’enquête (tableaux 1 et 2). La force de la confiance fine (confiance dans le gouvernement et dans la mise en œuvre efficace des politiques, conscience de l’importance des six éléments de la ville intelligente) (Newton 2007 ; Stafford, Cole et Heinz 2022) influence significativement le soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong. Si cette proposition va généralement de pair avec la légitimité du gouvernement, celle du gouvernement de Hong Kong suscite ici de sérieux doutes.
La confiance et la méfiance envers le gouvernement ont donné lieu à une vaste littérature qui dépasse le cadre de cet article (Stafford, Cole et Heinz 2022). Le déclin de la confiance dans le gouvernement est devenu un trope dominant dans la littérature académique récente et dans les médias. Des enquêtes nationales et internationales fournissent régulièrement les preuves d’une apparente crise de confiance : par exemple, le baromètre de la confiance Edelman 2020 a fait état d’un « paradoxe de la confiance » selon lequel de solides performances économiques s’accompagnaient d’une stagnation de la confiance dans des institutions-clés, telles que le gouvernement et les médias[20]. En outre, la pandémie de coronavirus qui a balayé le monde à partir de début 2020 a remis la confiance au centre de l’attention – qu’il s’agisse à la fois de l’impact de la confiance ou de la méfiance sur les réponses politiques gouvernementales et de l’impact de la pandémie sur les niveaux de confiance existants (Devine et al. 2020 ; Scraff 2020 ; Jennings et al. 2021).
La méfiance des résidents de Hong Kong envers le gouvernement de la RAS est assez évidente, dans cette enquête comme dans d’autres (Hartley 2021)[21]. Lors des manifestations de 2019 contre l’amendement de la loi d’extradition (anti-ELAB), la confiance dans le gouvernement de Hong Kong a atteint un niveau très bas, bien qu’elle ait quelque peu augmenté au fil de la crise du Covid-19[22]. Nous renvoyons le lecteur à la dense littérature publiée sur les événements de 2019-2020 (Chung 2020 ; Jones 2020 ; Lee 2020 ; Lee et al. 2020 ; Yeoh 2020 ; Zamecki 2020 ; Lüqiu 2021 ; Stott et al. 2021). Prolongeant les sondages du PORI sur la confiance de la population dans le gouvernement de la RAS, notre étude révèle que les citoyens se méfient davantage du Conseil législatif que du gouvernement de Hong Kong lui-même. Nous pourrions faire l’hypothèse que cette insatisfaction est liée au mouvement anti-ELAB de 2019 et à ses conséquences, ainsi qu’à l’influence croissante du Parti communiste chinois, au rôle de certaines personnes et au retrait des membres de l’opposition ; ou qu’elle reflète une vision rudimentaire du rôle du Conseil législatif dans le domaine de la ville intelligente et son manque de visibilité. Une structure de méfiance similaire – fracturée selon l’âge et l’orientation politique – apparaît à l’égard des conseils de district. Mais comment interpréter l’apparente méfiance à l’égard des conseils de district ? Est-ce parce que leurs pouvoirs ont été vidés de leur substance ? Ou à cause du bilan des conseils élus en 2019 ? Ou parce qu’il est inhabituel que les conseils de district fournissent ce genre de services ?
Discussion et conclusion
Les principales conclusions de l’enquête portent sur le paradoxe de la confiance dans les données (un soutien aux technologies élevé dans un contexte de confiance en berne), l’impact social de la confiance et de la méfiance (fortement corrélé à l’âge et à l’affiliation politique) et le statut de la confiance du public dans la ville intelligente, ce dernier le considérant comme un épiphénomène (ou un signifiant vide).
En ce qui concerne le premier de ces résultats, la question centrale est de savoir si la confiance dans les technologies dépasse la méfiance sous-jacente à l’égard du gouvernement hongkongais. Distinguant entre les technologies favorisant la confiance et celles qui la renforcent, Wong et Chu (2020) concluent à juste titre que le succès des premières dépend de la construction de récits convaincants. Le consensus qui se dégage des entretiens pointe vers une absence de récit véritablement cohérent. Selon une personne interrogée, par exemple :
Le récit est en grande partie axé sur les technologies, mais nous ne réfléchissons pas à la signification des technologies dans le contexte du développement global des villes intelligentes. Nous devons avoir un objectif, nous devons avoir un cadre, afin que les décideurs politiques, et surtout les citoyens, puissent comprendre vers quel objectif nous nous engageons, et comment les technologies peuvent avoir un impact sur notre vie. (HK13, 22 février 2022)
Cette question semble avoir été intégrée par le gouvernement de la RAS de Hong Kong lui-même, qui a promu le récit potentiellement consensuel du bien public technologique. La confiance du public n’est pas un obstacle absolu à l’action du gouvernement et à la capacité de gouvernance, comme le montre le cas de la gestion du Covid-19. Le Covid-19 représente un « problème sournois » systémique qui est beaucoup plus sensible aux récits promouvant la sécurité (et au consensus sécuritaire qu’ils impliquent) que la ville intelligente (un concept multiforme, amorphe et essentiellement contesté). Dans la mesure où elle a du mal à incarner ce qu’elle cherche à décrire, la ville intelligente n’est pas particulièrement heuristique, car elle obscurcit d’autres dynamiques plus fondamentales.
De quelles dynamiques s’agit-il ? L’enquête a révélé l’impact social du couple confiance-méfiance, qui se manifeste dans les divisions sociales persistantes de la société hongkongaise. L’article adopte une approche à plusieurs niveaux (et plusieurs méthodes) pour comprendre la confiance et la ville intelligente. Bien que les profils tirés de la confiance fondée sur des traits caractéristiques n’aient pas fourni beaucoup d’indications sur l’enjeu plus complexe de la mise en données, l’âge et la loyauté politique sont apparus comme d’importantes variables intermédiaires. Les mécanismes de la ville intelligente ont été examinés au prisme de ces questions plus larges que sont la confiance et la loyauté du public (ou son opposition) à l’égard du gouvernement de la région administrative spéciale de Hong Kong. La confiance dans les données ou dans le numérique a révélé ensuite le paradoxe selon lequel les résidents de Hong Kong sont simultanément ultra-connectés et adeptes des technologies, mais méfiants à l’égard des applications gouvernementales et du contrôle des données. Troisièmement, les opinions à l’égard des intermédiaires ont réaffirmé la distinction entre fournisseurs gouvernementaux et non gouvernementaux ; l’utilisation des données personnelles a suscité une vive controverse et une franche opposition à la collecte de données par le gouvernement, même quand c’était pour améliorer ses propres services.
Au-delà des relations entre confiance et technologie, la grande question sous-jacente est celle de la confiance dans le gouvernement. Notre conclusion finale et principale est que la ville intelligente ne doit pas être expliquée principalement en termes de préférences technologiques, mais plutôt comme le reflet d’attitudes plus profondes envers les autorités publiques de Hong Kong. Lors de l’enquête, la méfiance à l’égard du gouvernement de Hong Kong (ou de ses motifs) a contribué à façonner les réponses aux questions-clés sur l’utilisation des technologies liées à la ville intelligente : les questions sensibles sur les applications gouvernementales (LeaveHomeSafe), les types d’infrastructure (lampadaires intelligents) et les programmes (identité électronique, iAM Smart) ont été, du moins en partie, perçues à travers le prisme d’attitudes plus profondes à l’égard des autorités publiques.
La question de la confiance dans le gouvernement soulève des défis majeurs de communication et de narration publique. Quels sont les récits publics les plus efficaces dans un contexte de large méfiance, mais où le gouvernement peut encore être utile ? Nous soutenons ailleurs (Cole et al. 2023) que la capacité d’un récit à conférer du sens repose sur trois critères : son originalité (degré d’endogénéité), sa sincérité (validité interne et fiabilité) et son extension (sa capacité à rendre compte de façon convaincante des phénomènes sociaux). Comment situer l’interface confiance-ville intelligente dans un contexte de gouvernance défavorable où la confiance dans le gouvernement reste faible et où les récits cohérents sont rares ? Le récit de la ville intelligente n’est pas particulièrement original ; un ancien ministre (HK10, 7 janvier 2021) nous a confié : « Si nous revenons un certain nombre d’années en arrière, jusqu’au premier plan de ville intelligente, il a été écrit par PricewaterhouseCoopers – c’est une habitude persistante de l’administration de Hong Kong ». En revanche, le récit a été poursuivi avec constance (et sincérité) depuis la création du gouvernement de la RAS de Hong Kong. Il s’appuie sur une population familiarisée avec le numérique, un investissement de plusieurs décennies dans les technologies et un bilan non négligeable. Ces facteurs fournissent de solides raisons de croire qu’un récit stratégique-technique pourrait réussir là où d’autres – « sécurité nationale », « patriotes gouvernant Hong Kong » – n’ont pas réussi à convaincre. Il a plus de chances que n’importe quel autre.
En termes d’extension, de l’avis d’une personne interrogée, « Smart Hong Kong doit faire passer le message selon lequel il faut un récit clair afin d’expliquer les raisons pour lesquelles Hong Kong doit se transformer en ville intelligente ou ce qui peut arriver si Hong Kong ne parvient pas à devenir une ville intelligente ». Pour résoudre l’énigme de la confiance et des technologies, les responsables doivent tenir compte des éléments présentés dans cet article, à savoir que les citoyens doivent être en confiance à l’égard de leurs données, que celles-ci doivent être protégées et la confidentialité garantie. Dans ces conditions, la ville intelligente, définie comme un ensemble d’instruments « neutres » et « technologiquement bienveillants », pourrait aider à obtenir certains résultats limités qui seraient autrement plus difficiles à atteindre dans un contexte de confiance en berne. Bien que la confiance dans le gouvernement de la RAS soit faible, l’enquête suggère qu’il existe une forme plus fine de confiance dans les technologies. Le gouvernement doit non seulement convaincre le public de ses intentions bienveillantes, mais aussi assurer l’engagement des citoyens, qui est indispensable pour la réussite du projet de ville intelligente. Enfin, des messages simples ne sont pas moins essentiels. Tout gouvernement serait bien avisé de parler des résultats attendus – par exemple, zéro carbone d’ici 2050 – davantage que des gadgets et des outils techniques de la ville intelligente.
Traduit par Thibault Le Texier.
Remerciements
Le projet Trust in the Smart City a été financé par l’Université baptiste de Hong Kong, Research Committee, Initiation Grant – Faculty Niche Research Areas (IG-FNRA) 2019/20. Le responsable de la recherche est Alistair Cole, Université baptiste de Hong Kong, Hong Kong SAR. Nous remercions le comité de recherche de l’Université baptiste de Hong Kong pour son généreux soutien. Nous sommes également reconnaissants à la rédaction de Perspectives chinoises pour son dévouement et son soutien.
Manuscrit reçu le 3 novembre 2021. Accepté le 6 juin 2022.
Références
AKANDE, Adeoluwa, Pedro CABRAL, Paulo GOMES, et Sven CASTELEYN. 2019. « The Lisbon Ranking for Smart Sustainable Cities in Europe ». Sustainable Cities and Society 44 : 475-87.
ALBINO, Vito, Umberto BERARDI, et Rosa Maria DANGELICO. 2015. « Smart Cities : Definitions, Dimensions, Performance, and Initiatives ». Journal of Urban Technology 22 (1) : 3-21.
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[1] La population cible était constituée de citoyens de Hong Kong parlant le cantonais et âgés de 18 ans ou plus. Les données ont été recueillies auprès d’un échantillon aléatoire de 808 répondants. L’enquête s’est déroulée du 24 mars au 16 avril 2021. Elle a mobilisé un échantillon aléatoire, auquel ont été posées des questions attitudinales formulées dans un format standard de 1 à 10 (pour fournir des données continues), ainsi que des échelles nominales ou ordinales pour les données démographiques (génération, sexe, revenu, classe sociale, profil de confiance, types de positions). Nous avons utilisé une pondération par méthode itérative avec échantillonnage aléatoire selon les chiffres fournis par le département du recensement et des statistiques. La répartition par sexe et par âge de la population de Hong Kong a été déterminée à partir de la « population à mi-année pour 2020 », tandis que la répartition du niveau d’éducation (plus haut niveau fréquenté) et la répartition du statut d’activité économique proviennent de Women and Men in Hong Kong : Key Statistics (édition de 2020).
[2] Alistair Cole et Émilie Tran, « Panel on Trust in the Smart City », International Conference of Public Policy, Barcelone, 8 juillet 2021.
[3] Lahat Lili et Regev Nathansohn, « A Bottom-up Perspective on Smart City Initiative : Trust, Distrust, and Citizenship Regime », International Conference of Public Policy, Barcelone, 8 juillet 2021.
[4] Arif Budy Pratama, « When Trust Coexists with Mistrust : The Immediate Effect of Smart Technology Utilisation in Traditional Market Levy Payment on Trust in Urban Governance », International Conference of Public Policy, Barcelone, 8 juillet 2021.
[5] Ali Abu-Yasein, « Smartwashing Displacement : Israel’s Silicon Wadi, Jerusalem’s Palestinians, and the Ethical Perplexities of Smart City Inc. », International Conference of Public Policy, Barcelone, 8 juillet 2021.
[6] Shailendra C. Palvia et Sushil S. Sharma, « E-government and E-governance : Definitions/Domain Framework and Status around the World », International Conference on E-governance, www.researchgate.net/figure/Palvia-and-Sharma-Framework-for-e-Government-versus-e-Governance_tbl1_268411808 (consulté le 13 mai 2022).
[7] « HK Smart City Blueprint », www.smartcity.gov.hk/node/1.html (consulté le 2 août 2021).
[8] « Cities in Motion Index Survey », Cities in Motion Blog Network, 27 octobre 2020, https://blog.iese.edu/cities-challenges-and-management/2020/10/27/iese-cities-in-motion-index-2020 (consulté le 29 octobre 2021).
[9] iAM Smart est le nom de l’application gouvernementale qui fournit aux individus une identité numérique unique et une méthode d’authentification pour obtenir des services gouvernementaux en ligne (par exemple, un permis de conduire) et effectuer des transactions commerciales (par exemple, le paiement de services gouvernementaux).
[10] L’âge et la loyauté politique sont mentionnés dans plusieurs tableaux ci-dessous. Il est intéressant de noter que les personnes nées à Hong Kong sont beaucoup plus susceptibles de se méfier du gouvernement de la RAS que celles nées en Chine continentale (48,80 % pour les premières, 21,50 % pour les secondes).
[11] Dans la régression par étapes, une valeur explicative est accordée aux propositions « La ville intelligente fera gagner du temps », « La ville intelligente fera économiser de l’argent » et « La ville intelligente permettra l’ouverture du marché de l’électricité ». Les questions axées sur les technologies apparaissent également comme des prédicteurs (« Les avantages des technologies l’emportent sur leurs inconvénients »), tout comme des applications spécifiques (l’application LeaveHomeSafe) et le soutien aux prestataires issus de la société civile.
[12] Les programmes du projet de ville intelligente apparaissent également en bonne place, dans l’ordre : gouvernement intelligent, population intelligente, économie intelligente et mode de vie intelligent.
[13] Nous observons une corrélation négative (-0,121***) entre [Q8e] Droit à la protection de la vie privée et [Q5] Soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong.
[14] Nous avons trouvé une corrélation positive (0,629**, significative au niveau 0,01, corrélation de Pearson bilatérale) entre [Q7a] Confiance dans le gouvernement de Hong Kong et [Q5] Soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong.
[15] Il existe une corrélation positive moins forte (0,139**, significative au niveau 0,01, corrélation de Pearson bilatérale) entre [DM3gp_Agegp] Âge et [Q5] Soutien au projet de ville intelligente pour Hong Kong. La corrélation positive (0,305**, significative au niveau 0,01, corrélation de Pearson bilatérale) entre [DM3gp_Agegp] Âge et [Q7a] Confiance dans le gouvernement de Hong Kong est encore plus forte.
[16] Il existe une corrélation positive (0,221**, significative au niveau 0,01, corrélation de Pearson bilatérale) entre [Q6d] La ville intelligente rendra la ville plus sûre et [Q13c] Confiance en ses voisins. Quand les personnes interrogées font confiance à leurs voisins, elles ont tendance à être davantage d’accord avec l’affirmation selon laquelle la ville intelligente rendra la ville plus sûre. Le coefficient de corrélation est l’une des rares corrélations positives statistiquement significatives entre les positions de confiance et les attributs de la ville intelligente.
[17] Nous observons une corrélation négative (-0,19) entre [Q13b] Confiance en ses amis et [Q7e] Confiance dans les entreprises chinoises ; et une autre corrélation négative entre [Q13b] Confiance en ses amis et soutien à l’application LeaveHomeSafe (-0,066). Cependant, aucune de ces corrélations n’est statistiquement significative. En revanche, il existe une forte corrélation positive et statistiquement significative (0,661**) entre le soutien aux entreprises chinoises et l’application LeaveHomeSafe.
[18] Il existe une corrélation positive (0,224**, significative au niveau 0,01, corrélation de Pearson bilatérale) entre [Q13c] Confiance en ses voisins et [Q7g] Fourniture par des ONG de services relatifs à la ville intelligente.
[19] Il existe une corrélation positive (0,269**, significative au niveau 0,01, corrélation de Pearson bilatérale) entre [Q4] LeaveHomeSafe et [Q13c_DM3b_Agegp] Groupe d’âge.
[20] « 2020 Edelman Trust Barometer Spring Update : Trust and the Covid-19 Pandemic », www.edelman.com/research/trust-2020-spring-update (consulté le 8 juin 2021).
[21] PORI (Public Opinion Research Institute), « People’s Trust in the HKSAR Government », www.pori.hk/pop-poll/government-en/k001.html?lang=en (consulté le 20 octobre 2021).
[22] Selon l’enquête continue menée par le PORI (voir note 21), en février 2020, seuls 14,2 % des citoyens de Hong Kong faisaient confiance à leur gouvernement, tandis que 75,9 % exprimaient leur méfiance. De mai à décembre 2020, les chiffres de la méfiance ont fluctué entre 49,4 % (le plus bas) et 62,9 % (le plus haut). En 2021, les pourcentages de confiance sont toujours restés supérieurs à 30 %, tandis que les chiffres de la méfiance n’ont jamais dépassé 53,5 %. Même si le gouvernement a réussi à augmenter le niveau de confiance, il a fait l’objet d’une grande méfiance de la part du public tout au long de la pandémie.