China Perspectives 135
DOSSIER
Interroger la futurité en Chine contemporaine : les horizons pluriels de l’imaginaire politique
- Dossier spécial
- Article
- Critiques de livres
Les briques du futur : genèse et disparition d’un nouveau Pékin
Victoria Nguyen est maîtresse de conférences en anthropologie au département d’anthropologie et de sociologie de l’Amherst College, 165 S. Pleasant St., Amherst, MA 01002, États-Unis (vcnguyen@amherst.edu).
RÉSUMÉ : Comment prédire l’avenir d’une ville à travers un matériau de construction omniprésent, quoique souvent invisible ? Aujourd’hui, dans l’ensemble de la capitale chinoise, les urbanistes, les promoteurs, les artistes et les résidents voient non seulement la brique comme une fenêtre sur le passé et une remise en cause du présent, mais aussi comme un présage de ce que l’avenir leur réserve. Dans un climat capricieux de destruction créatrice, cet article observe la façon dont les briques émergent comme des artefacts historicisés, des interventions esthétiques et une arme utilisée à la fois par et contre les forces du développement spectaculaire de la Chine. À rebours des clichés d’une insurmontable permanence, la brique chinoise dessine le décor de vicissitudes nouvelles et imprévisibles à mesure qu’elle est récupérée par des projets de gouvernance et de résistance, délimitant les paramètres à la fois matériels et symboliques de l’appartenance urbaine dans le Pékin contemporain. En abordant la forme vécue de la métropole chinoise à travers ce matériau architectural traditionnel, l’article décrit la brique de Pékin selon trois prismes : comme un paratonnerre dans les débats sur le passé, le présent et l’avenir de la vieille ville historique ; comme une matérialisation des atmosphères de pollution et de « progrès » ; et comme une arme à disposition des tenants et des opposants du développement. À travers ces prismes, la brique oscille entre les statuts de relique d’une tradition esthétisée, de symbole de modernisation et d’instrument puissant de construction et de destruction. Le travail de terrain approfondi mené à Pékin permet de montrer comment cette mutabilité sociale et matérielle de la brique réoriente la vie urbaine vers de nouvelles alliances et oppositions entre humain et non-humain, tout en conditionnant des sensibilités politiques plus larges sur les facteurs et les acteurs à l’œuvre dans les imaginaires officiels et non officiels de l’avenir de la Chine.
MOTS CLÉS : brique, bâtiment, développement, matérialité, temporalité, Chine, vieux Pékin.
Futurité ruinée : la « Renaissance du Dongbei », littérature et mémoire à l’ère du numérique
Shiqi Lin est postdoctorante (Klarman) au département d’études asiatiques de l’Université Cornell, 375 Rockefeller Hall, Ithaca, NY 14853, États-Unis (shiqilin@cornell.edu).
RÉSUMÉ : Depuis les années 2010, un groupe de producteurs culturels racontent les histoires de leurs parents, une génération de travailleurs licenciés pendant la transition tumultueuse du Dongbei, région du Nord-Est de la Chine, passé d’un centre industriel phare de la Chine socialiste est devenu une ruine urbaine décadente dans les années 1990. Ce phénomène transmédia a été baptisé « Renaissance du Dongbei ». En mettant l’accent sur la pertinence translocale de cette tendance culturelle, l’article étudie le rôle prédominant de la littérature et de sa synergie avec les médias numériques dans la transmission des mémoires sociales refoulées à travers les générations, tout en mettant en lumière les conditions contemporaines de précarité économique. Je propose la notion de « futurité ruinée » pour caractériser les ouvertures conceptuelles permises par l’essor de cette littérature médiatisée par le numérique selon trois axes : (1) un avenir mnémotechnique qui ressuscite les souvenirs refoulés des personnes réduites au silence grâce à une renarration transgénérationnelle ; (2) un avenir médiatique qui refaçonne la littérature dans une écologie médiatique numérique de remédiation et d’interdépendance, et (3) un avenir socio-économique réorienté vers des populations oubliées au-delà des récits de progrès et de développement.
MOTS CLÉS : futurité ruinée, Renaissance du Dongbei, mémoire transgénérationnelle, ruines urbaines, littérature, remédiation numérique, main-d’œuvre « jetable », précarité, néolibéralisme, socialisme.
Résister à la modernité et indigéniser le futur : vivre avec la pollution et le changement climatique dans un paysage sacré du sud-ouest de la Chine
Brendan A. Galipeau est maître de conférences à l’institut d’anthropologie de l’Université nationale Tsing Hua, 101, Section 2, Kuang-Fu Road, Hsinchu City, 30013, Taïwan (galipeau@mx.nthu.edu.tw).
RÉSUMÉ : Dans le comté de Dechen (Bde chen), un comté tibétain de la province du Yunnan situé en République populaire de Chine, des figures de proue du bouddhisme séculier luttent contre les effets de la pollution agrochimique et du changement climatique sur les paysages sacrés. Cette région du nord-ouest du Yunnan a été officiellement rebaptisée « Shangri-La » par l’État local et national à des fins touristiques, notamment en raison des résonances qu’offre ce nom avec le Shambala – lieu de sérénité divine dans le bouddhisme tibétain. Les protagonistes de cet article affirment pour leur part que l’utilisation de produits chimiques et la pollution ne font que renforcer la création d’un « faux » Shangri-La, et insistent sur la nécessité de se rapprocher du « plus qu’humain » et de la nature pour construire un avenir écologique. Cet article analyse les activités et motivations de ces militants d’un point de vue ethnographique dans le contexte des visions écocentriques entourant les « mondes plus qu’humains » issus de la tradition tibétaine. Je m’interroge sur les raisons qui poussent les viticulteurs tibétains à poursuivre un objectif de protection de l’environnement. Au-delà de la dégradation chimique des terrains agricoles, les producteurs manifestent un attachement à l’éthique bouddhiste et au culte de la terre locale. Ils estiment en outre que leur identité tibétaine doit les inciter à préserver les paysages sacrés et les dieux et esprits des montagnes, plutôt que de rechercher uniquement le profit et le développement économiques. Les bouddhistes laïcs qui adhèrent à ces croyances restent cependant des exceptions, la plupart des villages étant plus intéressés par les avantages économiques procurés par les nouvelles agricultures de rente que par les paysages et les esprits sacrés. Même si de nombreux villageois sont prêts à sacrifier la résilience à long terme du paysage sacré au profit de la prospérité économique et considèrent les nouvelles activités économiques comme moralement acceptables dans le cadre de la spiritualité tibétaine, certains croient fermement à la préservation de ces paysages pour construire un avenir durable, tant au niveau local que dans le reste de la Chine.
MOTS-CLÉS : Tibet, Chine, agentivité non-humaine, bouddhisme, pollution, changement climatique.
Futur imparfait : utiliser le futur pour critiquer le présent
Carlos Rojas est professeur d’études culturelles chinoises à l’Université Duke, Durham NC, États-Unis (c.rojas@duke.edu).
RÉSUMÉ : Après une discussion sur le roman inachevé de 1902 de Liang Qichao, Récit du futur de la Nouvelle Chine, cet article analyse quatre œuvres de science-fiction du XXIe siècle – de Han Song, Liu Cixin, Chan Koonchung et Hao Jingfang – en montrant comment elles utilisent le futur antérieur comme procédé narratif permettant de commenter le présent. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle on peut apprendre du passé pour améliorer le présent, cet article met plutôt en lumière une implication quelque peu paradoxale de ces œuvres : le fait de se concentrer sur l’avenir peut inhiber la possibilité d’une véritable réforme politique dans le présent.
MOTS-CLÉS : Chine, science-fiction, futur antérieur, optimisme cruel, réforme politique.
Construire l’avenir avec le non-humain : Shenzhen, la Grande baie et le « Made in China intelligent »
Fan Yang est professeure associée au département d’études des médias et de la communication de l’Université du Maryland, comté de Baltimore (UMBC). 1000 Hilltop Circle, Baltimore, MD 20777, États-Unis (fanyang@umbc.edu).
RÉSUMÉ : Cet essai examine deux entités non-humaines créées par l’homme et interconnectées, toutes deux nées à Shenzhen, la première zone économique spéciale de Chine, et devenues des moyens privilégiés pour cartographier l’avenir de la ville et, par extension, celui de la Chine : le robot et le drone. J’adopte une approche interdisciplinaire et mobilise les études culturelles pour étudier les multiples pratiques productrices de sens liées à ces deux objets. Tous deux participent à la mise en œuvre de la vision de la région de la Grande baie Guangdong-Hong Kong-Macao en tant que prolongement du succès de Shenzhen. Ces pratiques normalisent les aspirations à un avenir soumis à la mainmise d’agents technologiques non-humains, tout en offrant un aperçu des relations de pouvoir inégales entre humains qui sous-tendent cette vision de l’avenir. Elles soulignent également les possibilités émergentes de production de sens qui relient l’humain et le non-humain.
MOTS-CLÉS : Shenzhen, Chine, futur, science-fiction, non-humain, robot, drone, intelligence artificielle, région de la Grande baie Guangdong-Hong Kong-Macao.
Éditorial - Interroger la futurité en Chine contemporaine : les horizons pluriels de l’imaginaire politique
Prévention du Covid-19 au niveau local : expériences, perspectives et réponses dans le Kham rural, Tibet oriental, Chine
Sonam Wangmo est postdoctorante (Newton International) à l’Université d’Oxford, Pusey Ln, Oxford OX1 2LE, Royaume-Uni (sonam.silangwengmu@ames.ox.ac.uk).
RÉSUMÉ : L’apparition soudaine du nouveau coronavirus (Covid-19) a provoqué une catastrophe sans précédent à l’échelle mondiale. Différentes communautés ont adopté un large éventail de mesures préventives pour stopper la transmission de la maladie. Cet article examine la manière dont les communautés tibétaines rurales de la région du Kham, dans le Tibet oriental, ont fait face à cette pandémie, notamment les discours et pratiques populaires concernant l’éthique, l’étiologie et la prévention du Covid-19. En analysant les expériences, les points de vue et les réponses des Tibétains face au Covid-19, cet article révèle leurs croyances et valeurs sous-jacentes et met en lumière l’intégration de leurs pratiques religieuses et médicales. L’analyse des données ethnographiques montre que les Tibétains de la région du Kham se sont non seulement appuyés sur des rituels religieux et des pratiques médicinales traditionnelles tibétaines, mais qu’ils ont également adopté diverses mesures de santé publique moderne pour prévenir efficacement le virus. Cette étude démontre ainsi non seulement l’existence d’une pratique syncrétique de la religion et de la médecine dans le paysage de la culture médicale tibétaine, mais également le sens pratique et l’adaptabilité des Tibétains locaux en période de crise.
MOTS-CLÉS : Covid-19, Tibet oriental, actions préventives, pratiques religieuses, mesures médicales modernes.
Éduquer l’apprenant autonome dans une école confucéenne : subjectivité, mémorisation et dilemme
Canglong Wang enseigne actuellement à Birkbeck, Université de Londres, Malet St, Londres WC1E 7HX, Royaume-Uni. Il est maître de conférences à l’École des sciences sociales de l’Université Heriot-Watt, Édimbourg EH14 4AS, Royaume-Uni (canglongwang6@gmail.com).
Shuo Wang est chargé de cours en stratégie à la School of Leadership and Management, au sein de l’école de commerce du Bedfordshire, Université du Bedfordshire, Vicarage St, Luton LU1 3JU, Royaume-Uni (shuo.wang@beds.ac.uk).
RÉSUMÉ : La littérature sur la gouvernementalité et la subjectivité chinoises manque de discussion rigoureuse à propos du rôle de l’éducation confucéenne. Cet article applique les outils conceptuels foucaldiens pour explorer empiriquement cette lacune de la recherche. Sur la base d’un travail de terrain ethnographique dans une école confucéenne, nous explorons la manière dont les techniques pédagogiques confucéennes sont utilisées pour créer un certain type de sujet. Cet article présente d’abord la réforme pédagogique d’une école confucéenne. La pédagogie de mémorisation individualisée mise en œuvre dans cette école combine deux sources de connaissances paradoxales : le principe d’enseignement individualisé et la méthode de mémorisation répétitive. Nous démontrons ensuite comment les techniques d’enseignement confucéennes mobilisées en classe aboutissent à des processus contradictoires de construction du sujet. Les étudiants sont gouvernés par des technologies de pouvoir dans une classe disciplinée, mais ils sont aussi encouragés à prendre en main leurs études à l’aide de techniques de soi afin de devenir des apprenants autonomes. L’éducation confucéenne ainsi renouvelée se trouve confrontée à un profond dilemme culturel, entre autonomie/individualité et coercition/autorité, dans le processus de construction du sujet.
MOTS-CLÉS : éducation confucéenne, gouvernementalité, subjectivation, pouvoir, Foucault.
LU, Xiaoxuan. 2023. Shifting Sands: Landscape, Memory, and Commodities in China’s Contemporary Borderlands. Austin: University of Texas Press.
ALPERMANN, Björn. 2022. Le Xinjiang. La Chine et les Ouïghours. Würzburg: Würzburg University Press.
ZEE, Jerry C. 2022. Continent in Dust: Experiments in a Chinese Weather System. Berkeley: University of California Press.
XUE, Qiuli Charlie, and Guanghui DING (eds.). 2022. Exporting Chinese Architecture: History, Issues and “One Belt One Road.” Cham: Springer.