China Perspectives 132

China Perspectives 132

Dossier

Interroger l’exemplarité culturelle : deux décennies de pratiques du patrimoine immatériel 

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Inégalités d’inscription au patrimoine culturel immatériel des célébrations de la fête des fantômes (Yulan) à Hong Kong

Selina Ching CHAN

Selina Ching Chan est vice-présidente et professeure de sociologie à l’Université Shue Yan de Hong Kong, 10 Wai Tsui Crescent, North Point, Hong Kong (scchan@hksyu.edu).

 

RÉSUMÉ : Cet article décrit les inégalités d’inscription aux patrimoines culturels immatériels (PCI) national et local des célébrations de la fête des fantômes (Yulan), selon les différents groupes ethniques à Hong Kong. Je soutiens que le discours patrimonial officiel qui sous-tend l’inscription de la fête Yulan au PCI est fondé sur un imaginaire fossilisé des traditions et identités ethniques. Le fait de classer la fête Yulan selon les traditions rituelles ethniques implique de présupposer l’existence d’une communauté et d’une tradition ethniques homogènes et semble ignorer la dynamique de la tradition ethnique, ainsi que la nature hybride et flexible de la culture et de l’identité. Ce système officiel a mis en évidence et amplifié les différences entre diverses traditions ethniques en sous-estimant l’importance des pratiques intégrées, diversifiées, flexibles et hybrides, la complexité ethnique changeante des communautés locales, ainsi que l’agentivité subjective des individus. J’observe un écart entre ce qui a été pratiqué et ce qui a été institutionnalisé, ainsi qu’une agentivité individuelle dans la négociation des liens entre les célébrations de la fête et les désignations patrimoniales institutionnalisées.

MOTS-CLÉS : fête des fantômes, fête Yulan, patrimoine culturel immatériel (PCI), religion, discours patrimonial officiel, ethnicité, identités, Hong Kong, Chine.

L'article en entier est accessible dans sa version anglaise.

Discours et utilisations du patrimoine culturel immatériel dans le théâtre d’ombres chinoises de Huaxian du Shaanxi

Florence Padovani

Florence Padovani est maîtresse de conférences à l’Université Paris 1-Sorbonne, membre de l’unité de recherche PRODIG. PRODIG, Campus Condorcet, bâtiment recherche sud, 5 cours des Humanités, 93322 Aubervilliers Cedex, France (florence.padovani@univ-paris1.fr).

 

RÉSUMÉ : Le patrimoine culturel immatériel (PCI) est utilisé dans le discours officiel chinois en tant que catégorie administrative depuis le début du XXIe siècle. Celle-ci consiste à décider, de manière standardisée, quelles pratiques doivent ou non être incluses dans la définition actualisée de la tradition chinoise. Le rôle joué par le gouvernement central, s’appuyant sur le cadre administratif et juridique chinois, revêt une importance capitale. Cependant, les dynamiques et raisonnements locaux sortent parfois des sentiers battus. Les troupes de théâtre d’ombres chinoises sont un bon exemple d’une longue tradition existant dans toute la Chine, quasiment disparue durant l’époque maoïste, mais qui a été ressuscitée dans les années 1980 et qui figure aujourd’hui dans le PCI de l’humanité. Cet article porte sur l’un des pratiquants ayant participé à la renaissance de cet art, issu d’une famille réputée pour ses marionnettes, dans le district de Hua (Huaxian), province du Shaanxi. J’examine ensuite le cas d’une troupe se produisant dans la zone touristique de Yongxing Fang à Xi’an et dont le chef est inscrit sur la liste des transmetteurs du patrimoine au niveau provincial. Les discours et pratiques de ces deux troupes illustrent des attitudes différentes face à la reconnaissance officielle. En analysant le théâtre d’ombres de Huaxian, j’essaierai de déterminer si le PCI n’est qu’une nouvelle étiquette collée sur une tradition plus ancienne ou s’il exerce une influence plus profonde sur la survie des traditions vivantes.

MOTS-CLÉS : théâtre d’ombres chinoises, Xi’an, processus d’étiquetage, patrimoine culturel immatériel, UNESCO.

Comment l’imaginaire social entraîne la co-action : valeurs contradictoires et consensus sur le patrimoine culturel immatériel dans le festival Jingxi fanhui à Pékin

Xi JU

Ju Xi est professeure associée à l’école de sociologie de l’Université normale de Pékin. N° 19, Xinjiekouwai St, Haidian District, Pékin, 100875, République populaire de Chine (jessyca_ju@bnu.edu.cn).

 

RÉSUMÉ : Le concept de communauté occupe une place centrale dans les débats académiques sur le patrimoine culturel immatériel (PCI). Certains chercheurs ont critiqué l’utilisation idéalisée de ce concept en raison de sa tendance à obscurcir les tensions empiriques et suggèrent de le remplacer par la notion d’« acteur-réseau ». Cet article soutient pour sa part que même en l’absence d’un véritable réseau entre les acteurs, la communauté patrimoniale peut toujours s’ancrer dans un imaginaire social pour exister. Dans cette optique, la relation établie par les individus entre le présent et le passé s’avère essentielle pour comprendre la sauvegarde du PCI. Cet article porte principalement sur le Jingxi fanhui, un festival inscrit au PCI national organisé dans la banlieue ouest de Pékin. Toute la zone est presque déserte depuis près de 20 ans, les villageois étant désormais dispersés dans la ville de Pékin. Cependant, chaque année lors de la fête des lanternes, d’anciens habitants reviennent dans les villages abandonnés pour assister aux défilés, sans qu’ils soient pour autant liés par un véritable réseau social. La participation des individus à la cérémonie s’explique par des valeurs souvent différentes et contradictoires. L’imaginaire commun de leur communauté est enraciné dans une compréhension partagée de la signification du patrimoine pour les groupes. L’existence de la bannière officielle du PCI national permet d’atteindre un consensus, d’entretenir un sens de la communauté et de poursuivre les festivités malgré la disparition de toute vie villageoise.

MOTS CLÉS : patrimoine culturel immatériel, imaginaire social, valeur patrimoniale, communauté patrimoniale, Jingxi fanhui.

L'article en entier est accessible dans sa version anglaise.

Arts martiaux embarrassants : transmission des « choses réelles » par les maîtres et valorisation du patrimoine local dans le Shanxi

Laurent Chircop-Reyes

Laurent Chircop-Reyes est chercheur et rédacteur en chef adjoint de China Perspectives au CEFC à Hong Kong. Rm. 3029, academic building, Université des sciences et technologies de Hong Kong (HKUST), Clear Water Bay, Hong Kong (laurent.chircop-reyes@ehess.fr).

 

RÉSUMÉ : Les arts martiaux chinois sont traditionnellement transmis dans le cadre d’une relation privée maître-disciple. Depuis quelques années, certains maîtres craignent que leur art tombe en désuétude, ce qui remettrait en cause les modes de transmission confidentiels et ce qui y est tenu pour orthodoxe. Parallèlement, la notion de patrimoine culturel immatériel (PCI) reprise par un large éventail d’acteurs sociaux, dont les maîtres, s’efforce de valoriser les pratiques et de perpétuer les lignages. Les observations de terrain permettent cependant d’analyser des fonctionnements lignagers complexes et une certaine gêne liée à l’historicité et à la martialité lorsqu’il s’agit de promouvoir les arts martiaux traditionnels hors de la sphère privée. Cet article s’appuie sur des récits de maîtres (témoignages oraux et sources écrites) et se concentre principalement sur le cas du xingyiquan (« boxe de la forme et de l’intention ») dans la province du Shanxi en 2017 et 2018. Il vise à interroger l’équilibre des contraintes découlant des efforts de préservation de l’intégrité culturelle d’une part, et de l’engagement dans des processus de valorisation et de normalisation d’autre part.

MOTS-CLÉS : arts martiaux, pratiques ésotériques, lignages, transmission des savoirs, valorisation culturelle, PCI, xingyiquan, Shanxi.

L'article en entier est accessible dans sa version anglaise.

En scène : exposer le patrimoine culturel immatériel en Chine

Philipp Demgenski

Philipp Demgenski est professeur junior à l’institut d’anthropologie du département de sociologie de l’Université du Zhejiang. Bureau 1135, Chuangyi Lou A, Campus West Zijingang, Université du Zhejiang, Hangzhou, République populaire de Chine (pdemgenski@zju.edu.cn).

 

RÉSUMÉ : Le concept de patrimoine culturel immatériel (PCI) est utilisé en Chine depuis près de 20 ans. Le paysage chinois du PCI est en grande partie composé de divers espaces d’exposition et de musées spécialisés dans la présentation, la mise en scène et la transmission du PCI. Fondé sur deux années de travail ethnographique dans différents sites d’exposition, cet article offre un aperçu de ces espaces, de leurs modes de fonctionnement, de la manière dont le PCI y est exposé et de leur signification au regard des différents acteurs du patrimoine. L’article montre comment les expositions consacrées au PCI sont elles-mêmes devenues un phénomène socioculturel, rassemblant divers acteurs qui expérimentent différentes formes de présentation et de types d’expositions de manière ad hoc, spontanée et non réglementée. L’article contribue également à la discussion plus générale sur le PCI en tant qu’intervention politique transformant les pratiques et expressions culturelles qu’elle s’emploie à sauvegarder de manière normative.

MOTS-CLÉS : Chine, UNESCO, patrimoine culturel immatériel (PCI), exposition, sauvegarde.

Éditorial - Interroger l’exemplarité culturelle : deux décennies de pratiques du patrimoine immatériel

La mise en spectacle de la « bifurcation des patries » : les tournées auprès des diasporas chinoises à Bangkok et à Singapour, 1945-1960

Beiyu ZHANG

Beiyu Zhang est professeur associé à l’École des études internationales/Académie des études chinoises d’outre-mer de l’Université Jinan à Canton. 601 Huangpu Avenue West, Tianhe District, Canton, République populaire de Chine, 510632 (beiyuzhang@jnu.edu.cn).

 

RÉSUMÉ : De la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à la période de la guerre froide, des troupes de théâtre et des artistes chinois appartenant à des patries devenues distinctes (bifurcated homelands) – la République de Chine (RdC) à Taipei et la République populaire de Chine (RPC) à Pékin – ont parcouru l’Asie du Sud-Est pour gagner les cœurs et les esprits de la diaspora chinoise par un moyen puissant : la danse, qui jusqu’à présent n’a pas retenu l’attention qu’il mérite. Cet article identifie ces liens performatifs selon deux scénarios : (1) la troupe de théâtre affiliée au Parti communiste chinois Zhong Yi et ses tournées diasporiques à Singapour et à Bangkok dans l’immédiat après-guerre ; (2) les expériences de la danseuse folklorique taïwanaise Lee Shu Fen et son héritage chorégraphique en Asie du Sud-Est pendant la guerre froide. En s’inscrivant dans le domaine d’étude naissant de la « guerre froide culturelle chinoise », cet article soutient l’adoption d’un angle « performatif » qui examine à la fois les tournées et les arts de la scène dans le contexte de redistribution du pouvoir lié à la géopolitique de la guerre froide en Asie. Tout en soulignant la nature concurrentielle de l’idée de « bifurcation », cet article entend montrer les influences mutuelles et les effets de miroir dans les imaginaires de la sinité du Kuomintang (KMT) et du Parti communiste chinois (PCC).

MOTS-CLÉS : bifurcation des patries, arts de la scène, Singapour, Bangkok, Zhong Yi, Lee Shu Fen, tournées diasporiques, interactions pays d’origine-diaspora.

L'article en entier est accessible dans sa version anglaise.

JAKIMÓW, Malgorzata. 2021. China’s Citizenship Challenge: Labour NGOs and the Struggle for Migrant Workers’ Rights. Manchester: Manchester University Press.

KECK, Frédéric. 2020. Avian Reservoirs: Virus Hunters and Birdwatchers in Chinese Sentinel Posts. Durham: Duke University Press.

DING, Iza. 2022. The Performative State: Public Scrutiny and Environmental Governance in China. Ithaca: Cornell University Press.

KOROLEV, Alexander. 2022. China-Russia Strategic Alignment in International Politics. Amsterdam: Amsterdam University Press.

CHU, Yiu-Wai Stephen. 2022. Main Melody Films: Hong Kong Directors in Mainland China. Edinburgh: Edinburgh University Press.